C’est ce
mercredi qu’expire le délai supplémentaire de 48h accordé aux
négociateurs d’Abuja pour aboutir à un accord sur le Darfour.
Sous les pressions de l’Union Africaine (UA), de l’Onu et des
Etats-Unis, les délégations des rebelles du Darfour et du
gouvernement soudanais sont sommées de trouver un compromis.
Mission difficile. Les tractations qui se poursuivent depuis des
mois ont été ardues, et les différends sont tels qu’il a été
impossible de respecter la date butoir imposée par l’UA et qui
donnait aux deux parties jusqu’à la fin avril pour arriver à un
accord. C’est du côté de la rébellion que l’obstination a
empêché la signature, à la date initialement prévue, du texte
soumis aux différentes parties le 23 avril dernier. Les rebelles,
divisés en deux mouvements et trois factions, exigent en effet
des concessions de la part de Khartoum et des garanties de la
communauté internationale. Malgré les pressions, ils campaient
toujours sur leur position lundi après-midi : « Notre problème
(...) c’est que la proposition de paix de l’UA ne tient pas
compte de nos demandes cruciales », a déclaré Saifaldin Haruon,
un porte-parole du principal mouvement rebelle, le Mouvement/Armée
de libération du Soudan (SLM/A). Pour le porte-parole du
Mouvement pour la justice et l’égalité (JEM), Ahmed Hussain, «
il faut maintenant que le gouvernement soudanais fasse preuve de
volonté politique et accepte les revendications des populations
du Darfour présentées par les mouvements ». « C’est sur cette
base que nous verrons si nous signons l’accord ou pas », a-t-il
ajouté, estimant que « le gouvernement soudanais doit être tenu
pour seul responsable si les négociations échouent ».
Les deux rébellions reprochent notamment au
projet d’accord de l’UA, établi après deux ans de négociations à
Abuja, de ne pas leur accorder de vice-présidence et de ne pas
faire des trois Etats du Darfour une seule province. Selon leurs
porte-parole, elles demandent également à ce que le texte soit
plus clair sur le désarmement des milices arabes pro-gouvernementales,
les Djandjawids, sur les compensations pour les populations
victimes de la guerre, ainsi que sur les modalités de partage du
pouvoir et des richesses. Les rebelles, qui ne cachent pas leur
défiance vis-à-vis de Khartoum, demandent aussi l’implication de
la communauté internationale comme garante de l’accord et de sa
mise en œuvre.
C’est donc sur les mouvements rebelles que la
communauté internationale a intensifié ses pressions ces
derniers jours. Le secrétaire général de l’Onu, Kofi Annan, les
a exhortés lundi à accepter « sans délai » l’accord, « afin que
puisse être mis un terme aux souffrances et aux destructions au
Darfour ».
Washington a également accentué sa pression
en envoyant à la capitale nigériane où se tiennent les
pourparlers le numéro deux du département d’Etat, Robert
Zoellick, pour tenter d’arracher un accord. Le secrétaire d’Etat
adjoint « tentera d’aider la médiation de l’UA à trouver des
solutions aux questions encore un suspens sur un accord de paix
au Darfour », a indiqué le porte-parole du département d’Etat,
Sean McCormack, en annonçant la mission de M. Zoellick.
Le gouvernement plus flexible
Du côté du gouvernement, on tente de faire
porter la responsabilité d’un éventuel échec des pourparlers à
la rébellion. Le porte-parole de la délégation soudanaise,
Abdel-Rahman Zuma, a affirmé lundi que son « gouvernement est
prêt à négocier » et que « la porte n’est pas close », rappelant
que Khartoum restait disposé à signer le texte en l’état. La
veille déjà, avant l’expiration du délai initial, la délégation
de Khartoum avait réitéré son engagement « de bonne foi » à
signer l’accord visant à mettre un terme à la guerre.
Mais les chances d’adoption d’un accord
restent faibles malgré le délai supplémentaire de 48h et les
pressions accrues. Le vice-président soudanais, Ali Osman
Mohamed Taha, a quitté lundi Abuja. Arrivé il y a trois semaines,
il avait eu des entretiens en tête-à-tête qui avaient suscité
l’espoir d’une issue positive. Mais un diplomate suivant de près
les discussions a dit que Taha était reparti parce que ses
derniers entretiens avec les dirigeants rebelles lui avaient
donné l’impression qu’ils refusaient d’en venir aux questions
substantielles. « Ses réunions d’hier avec les mouvements (rebelles)
ont été très négatives. Ils étaient vraiment insultants à
l’égard du gouvernement », a souligné le diplomate en se disant
« déprimé ».
Le pessimisme est aussi de mise auprès des
délégations rebelles. « Je crois que les chances sont très
minces (...) Je ne pense pas que les mouvements comprennent
qu’ils ont laissé passer leur grande chance (...) Minni n’a plus
qu’à se rendre compte que la partie est terminée », déclare-t-on
de source diplomatique en faisant allusion à Minni Arcua Minnawi,
dirigeant de la faction principale de l’Armée de libération du
Soudan. L’accord du groupe de Minni est jugé déterminant pour
tout compromis parce qu’il contrôle les forces les plus
nombreuses sur le terrain. Le chef de l’autre faction de la SLA,
Abdel-Wahed Mohammed Al-Nour, est isolé. Quant au JEM, les
diplomates le présentent comme le plus intransigeant des trois.
A quelques heures de l’expiration du délai,
les mises en garde contre un échec des pourparlers se sont
multipliées. « Si nous quittons cet endroit sans accord de paix,
le monde ne nous pardonnera pas », a déclaré le médiateur en
chef de l’Union africaine pour le conflit au Darfour, Salim
Ahmed Salim.
Reste à savoir quelles seront les
conséquences d’un éventuel échec. Selon des observateurs, si
l’accord n’est signé que par l’une des parties, aucune
négociation ne serait plus possible et cela risquerait de
bloquer définitivement le processus. Pire encore, le secrétaire
général de l’Onu pour le Soudan, Jan Pronk, a déclaré qu’en cas
d’insuccès des négociations, il devra « présenter un rapport au
Conseil de sécurité des Nations-Unies (...), qui décidera des
conséquences politiques » qui pèseront sur les rebelles. Si le
gouvernement a réussi en quelque sorte à sauver sa peau en se
déclarant prêt à la paix, et que les conséquences pèseront lourd
principalement sur les rebelles, la principale victime du
conflit restera la population civile, qui a déjà payé le lourd
tribut de la guerre : entre 180 000 et 300 000 morts et plus de
deux millions de déplacés en trois ans.
Abir Taleb