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 Semaine du 3 au 9 mai 2006, numéro 608

 

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Littérature
 

De passage au Caire, Qassem Haddad fera une lecture de ses poésies le 4 mai. Le poète bahreini force et sculpte les mots pour leur donner toute leur puissance novatrice. Il nous livre dans ce texte en prose une réflexion sur son identité d’homme et d’écrivain.

Qassem Haddad … ou presque

Je pose le miroir sur la table. Le fixe, et me demande : « qui est cette personne ? ». Je ne la connais presque pas. J’appelle d’autres miroirs à la rescousse. Soudain, la même personne se démultiplie devant moi et se multiplie comme l’écho d’une cathédrale dans la montagne. Alors, je m’imagine capable de le décrire, lui. C’est Qassem Haddad … ou presque.

Depuis qu’il est entré dans le monde de l’écriture, je me suis retrouvé dans un enfer implacable. Je sais que l’univers de la littérature nécessite une certaine quiétude, une certaine sérénité, ou du moins une certaine confiance en soi. Mais c’était quelqu’un qui nulle part ne trouvait le calme, ni n’était intégré par les formes de la vie, comme un fou aveugle recherchant dans une chambre obscure un soleil absent. Il n’est rassuré par aucune direction, ne s’installe dans aucune région et n’a aucune confiance dans ce qu’il écrit. Il appelle ce qu’il écrit dans le domaine de l’écriture : le dernier exercice sur la mort dans une vie insupportable. Tous les jours, devant toute expérience nouvelle, il a l’air d’écrire à la fois pour la première et la dernière fois. Son corps tremble comme un enfant terrorisé se jetant sur la bête féroce. Souvent je l’ai abandonné, seul dans la chambre, malade, sur le point de mourir. Quand je lui revenais le lendemain, il posait devant moi le texte et s’asseyait comme un mendiant, dans l’attente de ma réaction. Il gémissait comme s’il avait été un mort faisant une élégie funèbre pour lui-même. Dès que je lui dis le mot, il retrouve toute sa santé, bondit comme un diable, abordant la vie comme s’il venait de naître à l’instant.

Même si d’apparence il dégage une impression d’équilibre, il reste un absurde du premier degré. Il voit dans les choses du monde une énergie emprisonnée qu’il doit libérer de ses chaînes. Il ne laisse rien tel quel. Dans le texte, les contraires doivent aller jusqu’au bout. Il travaille sur l’écriture comme qui construirait son corps et son âme par des mots. Il pose devant lui, sur la table, les cartes de la route. Mais quand il commence à écrire, il oublie tout cela et rédige quelque chose qui n’a aucun rapport ni avec les cartes, ni avec les routes sur la table. Il va vers le texte comme un homme errant perdu dans une terre inconnue. Le soir, si le mot lui résiste encore, il repose la tête sur mon épaule et éclate en sanglots. Il écrit comme s’il était en train de naître, de mourir, passionné de désespoir, comme si l’espoir était pour lui un danger. Je lui dis que l’écriture est susceptible de donner au monde de l’espoir. Il ne s’en agrippe au désespoir que plus excessivement encore, comme qui voudrait se barricader contre des illusions que personne ne verrait avec lui. Tu ne sais pas si l’Ecriture est pour lui une libération ou une prière.

J’ai été fatigué avec lui et il m’a fatigué. Plus il vieillissait, plus le plaisir des contradictions s’agrandissait en lui, plus il se comportait comme un jeune écervelé. Son corps ne pouvait plus supporter le poids de l’âme qui lui échappait comme un feu qui se déverserait sur le fourneau. Il s’attribuait de multiples aventures alors que je n’ai jamais rencontré un homme aussi lâche que lui. Il prétend qu’il s’immisce dans les nuits des sens alors qu’il ne craint rien de plus que sa terreur des lieux obscurs. Il prétend qu’il est destiné aux vagues de l’expérience alors qu’il n’a jamais excellé en natation. Il est habité par une obscure perte des choses qu’il aime.

Que puis-je faire pour lui ? C’est un individu bourré de contradictions. Il est connu pour son extrémisme dans toutes les formes de sa vie, alors qu’il est susceptible de casser sous une bourrasque de vent passagère. Il fait semblant d’être fort alors que sa sensibilité quotidienne en fait une créature fragile. Pourquoi dois-je toujours être rapproché de quelqu’un à ce point obscur ? Il a le cœur d’un enfant adolescent mais s’exprime comme un sage. Il meurt un petit peu. Je le pense malade et le porte pour minutieusement examiner l’âme et le corps. Tous alors hochent la tête, ils pensent que c’est en vain. Sa situation est désespérée et il ne reste plus que l’euthanasie, comme n’importe quel cheval aux membres cassés. Sur le chemin de la maison, il a un sursaut et m’échappe, fuyant vers les plaines. Et je n’entends plus parler de lui. Le jour suivant, il me gronde pour que je lise son nouveau livre. Lorsque je lui parle du mystère, il me répond avec un sourire prudent : « s’ils saisissent le sens, ils feront peu de cas de mon sang ».

Son talent à prendre des tournants me rend perplexe. Il n’a pas qu’une seule image ; le miroir ne reflète pas une personne que je connais à chaque fois. Plus je lui multiplie le nombre de miroirs, plus il me découvre une autre personne. Ni j’ai confiance en mes visions, ni il répond à mes supplications pour qu’il arrête. Il n’est pas facile de vivre avec quelqu’un qui ne fait rien mieux que de garder obscures aux autres les voies dans lesquelles il s’engage. Il doute de tout et ne voit dans l’écriture que des lampes noires dans la main d’une créature aveugle conduisant un troupeau de dormeurs vers des rêves comparables à des cauchemars.

Je lui conseille un remède pour obtenir une tête bien faite, pour un mal de tête garanti. Il te faut éviter ses filets tendus aux tournants de ses chemins, car tu ne seras point délivré de raisons de colère de soi après avoir passé l’un de ses textes sur toi, dans le sommeil ou le réveil. Il traverse le repos des autres et leur offre plus que ce dont ils ont besoin en termes d’angoisse permanente. Il te dit, la langue déliée et faconde, sans déraper, que le paradis est à ta portée. Tu n’as qu’à croire les caresses du gracieux cadavre qui traverse vers ton lit, car c’est le tien. Mais dès qu’il se lance dans son discours sur la sincérité, je garde la main sur le cœur ; ses mensonges sont illimités. Et jamais tu ne tomberas sur quelqu’un qui raconte les mensonges avec la même sincérité charmeuse que lui. C’est ce qui me fait m’opposer à la colère des autres, qui critiquent un poète à ce point absurde. Que puis-je faire avec lui, que puis-je réellement faire avec quelqu’un qui ne me laisse jamais seul ?

A chaque fois que j’essayais de le convaincre de s’installer et de discuter un peu, il annonçait : je ne suis pas dans le mood et je ne suis pas prêt à y entrer. Sauvage et familier à la fois. Comme s’il n’écrivait pas le texte pour communiquer avec les autres, mais pour se couper d’eux et s’en éloigner, en exagérant ce sentiment, en en étant fier.

En son for intérieur, il est plus acharné que son apparence. Il est audacieux dans son écriture, conservateur dans la vie. Son texte est plus progressiste que lui. Quand je lui parle de ce paradoxe, il hausse les épaules : « ce n’est pas important. Je ne suis pas toi. Je suis différent ». Il a beaucoup d’amis, et d’innombrables ennemis. Il répète : « puisque nous sommes incapables de gagner de nouveaux amis, il nous faut conserver nos anciens ennemis ». Son talent à créer des amis est incomparable, mais il ne laisse pas facilement aller un ennemi. « Transformer un ami en ennemi, dit-il, est plus facile que de gagner un ennemi et d’en faire un ami ». Pour lui, l’ennemi est plus sincère dans son rapport que l’ami, peut-être parce qu’il est plus clair, plus franc. L’ennemi ne regrette pas d’être un ennemi, mais parfois, l’ami peut regretter d’être ton ami.

Il fuit de partout pour aller à la maison. Il a toujours l’impression qu’un danger le guette hors de la maison. C’est ce qui explique qu’il aime beaucoup le voyage comme idée, même si dans la réalité, il ne le supporte pas. Si la nuit le surprend à l’extérieur de la maison, il est pris d’un mystérieux accès de terreur, et se comporte comme une bête féroce blessée et encerclée. Lorsqu’il part en voyage, il est pris, quelques heures après le départ, de regret d’avoir commis cette bêtise. Je ne sais pas d’où il gagne cette capacité à écrire de la poésie dans cet état d’insécurité. Je lui ai posé cette question, une fois, il m’a regardé en colère : « celui qui est rassuré n’écrit pas de la poésie, il n’a peur de rien. Il n’a peur de rien, il n’est pas pris de cet insaisissable frémissement intérieur. J’écris de la poésie parce que j’ai peur, parce que je vis un danger permanent. Seule la poésie me protège du monde. Tu ne peux pas savoir cela, car tu ne ressentiras pas la perte de quelque chose de déjà perdu ».

Plusieurs fois, il a pensé à se suicider, mais n’a pas trouvé le temps de mettre cette idée à exécution. C’est ce qu’il prétend. Mais je sais qu’il est trop lâche pour cela. Il n’ose pas affronter la vie, comment pourrait-il affronter la mort ? Sa passion pour les suicidés et pour les fous est louche, troublante. Peut-être est-il encore fort à se fondre dans les autres créatures ? J’ai souvent eu peur de me réveiller le matin et de ne pas le trouver présent dans la vie. Lui se délecte de cette peur qui m’habite comme s’il se jouait d’une autre personne. Imaginez quelqu’un qui se réveille le matin pour se retrouver dans la peau d’un suicidé. Je ne peux supporter cette idée. Mais je ne peux me débarrasser de ce compagnon qui se joue de moi et prétend que je suis lui.

Lui, c’est Qassem Haddad … ou presque.

J’ai eu l’illusion de le voir dans ces miroirs, alors qu’il était fondu dans le mercure.

Me voilà sûr de ne jamais le connaître. Qui peut prétendre se connaître soi-même ? .

Traduction de Dina Heshmat

Qassem Haddad

Né au Bahreïn en 1948, Qassem Haddad est considéré comme l’un des poètes les plus connus mais aussi l’un des plus radicaux de ce pays, écrivant des textes pour la liberté et le progrès, tout en faisant un effort d’innovation au niveau de la forme. Il a en effet l’habitude de changer de style assez souvent et consacre une grande part de son énergie à donner aux mots arabes de nouvelles formes. Il se voit comme un poète participant à une « renaissance dans la littérature arabe moderne ». Il a participé à la constitution de l’Association des écrivains bahreinis en 1969 et est aujourd’hui président de l’Union des écrivains du Bahreïn.

Il a publié près de 15 recueils de poèmes, dont le premier Al-Bichara, a été publié au Bahreïn en 1970. Il est également l’auteur de Khoroudj raas Al-Hussein min al-modon al-khaïna (Quand la tête d’Al-Hussein est sortie des cités traîtresses, Beyrouth, avril 1972), Qalb al-hob (Le Cœur de l’amour, Beyrouth, 1980), Naqd al-amal (Critique de l’espoir, Beyrouth, 1995), et enfin Ayqazatni al-sahéra (Et La magicienne me réveilla, Beyrouth, 2004).

 




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