Je pose le miroir sur la table. Le fixe, et
me demande : « qui est cette personne ? ». Je ne la connais
presque pas. J’appelle d’autres miroirs à la rescousse. Soudain,
la même personne se démultiplie devant moi et se multiplie comme
l’écho d’une cathédrale dans la montagne. Alors, je m’imagine
capable de le décrire, lui. C’est Qassem Haddad … ou presque.
Depuis qu’il est entré dans le monde de
l’écriture, je me suis retrouvé dans un enfer implacable. Je
sais que l’univers de la littérature nécessite une certaine
quiétude, une certaine sérénité, ou du moins une certaine
confiance en soi. Mais c’était quelqu’un qui nulle part ne
trouvait le calme, ni n’était intégré par les formes de la vie,
comme un fou aveugle recherchant dans une chambre obscure un
soleil absent. Il n’est rassuré par aucune direction, ne
s’installe dans aucune région et n’a aucune confiance dans ce
qu’il écrit. Il appelle ce qu’il écrit dans le domaine de
l’écriture : le dernier exercice sur la mort dans une vie
insupportable. Tous les jours, devant toute expérience nouvelle,
il a l’air d’écrire à la fois pour la première et la dernière
fois. Son corps tremble comme un enfant terrorisé se jetant sur
la bête féroce. Souvent je l’ai abandonné, seul dans la chambre,
malade, sur le point de mourir. Quand je lui revenais le
lendemain, il posait devant moi le texte et s’asseyait comme un
mendiant, dans l’attente de ma réaction. Il gémissait comme s’il
avait été un mort faisant une élégie funèbre pour lui-même. Dès
que je lui dis le mot, il retrouve toute sa santé, bondit comme
un diable, abordant la vie comme s’il venait de naître à
l’instant.
Même si d’apparence il dégage une impression
d’équilibre, il reste un absurde du premier degré. Il voit dans
les choses du monde une énergie emprisonnée qu’il doit libérer
de ses chaînes. Il ne laisse rien tel quel. Dans le texte, les
contraires doivent aller jusqu’au bout. Il travaille sur
l’écriture comme qui construirait son corps et son âme par des
mots. Il pose devant lui, sur la table, les cartes de la route.
Mais quand il commence à écrire, il oublie tout cela et rédige
quelque chose qui n’a aucun rapport ni avec les cartes, ni avec
les routes sur la table. Il va vers le texte comme un homme
errant perdu dans une terre inconnue. Le soir, si le mot lui
résiste encore, il repose la tête sur mon épaule et éclate en
sanglots. Il écrit comme s’il était en train de naître, de
mourir, passionné de désespoir, comme si l’espoir était pour lui
un danger. Je lui dis que l’écriture est susceptible de donner
au monde de l’espoir. Il ne s’en agrippe au désespoir que plus
excessivement encore, comme qui voudrait se barricader contre
des illusions que personne ne verrait avec lui. Tu ne sais pas
si l’Ecriture est pour lui une libération ou une prière.
J’ai été fatigué avec lui et il m’a fatigué.
Plus il vieillissait, plus le plaisir des contradictions
s’agrandissait en lui, plus il se comportait comme un jeune
écervelé. Son corps ne pouvait plus supporter le poids de l’âme
qui lui échappait comme un feu qui se déverserait sur le
fourneau. Il s’attribuait de multiples aventures alors que je
n’ai jamais rencontré un homme aussi lâche que lui. Il prétend
qu’il s’immisce dans les nuits des sens alors qu’il ne craint
rien de plus que sa terreur des lieux obscurs. Il prétend qu’il
est destiné aux vagues de l’expérience alors qu’il n’a jamais
excellé en natation. Il est habité par une obscure perte des
choses qu’il aime.
Que puis-je faire pour lui ? C’est un
individu bourré de contradictions. Il est connu pour son
extrémisme dans toutes les formes de sa vie, alors qu’il est
susceptible de casser sous une bourrasque de vent passagère. Il
fait semblant d’être fort alors que sa sensibilité quotidienne
en fait une créature fragile. Pourquoi dois-je toujours être
rapproché de quelqu’un à ce point obscur ? Il a le cœur d’un
enfant adolescent mais s’exprime comme un sage. Il meurt un
petit peu. Je le pense malade et le porte pour minutieusement
examiner l’âme et le corps. Tous alors hochent la tête, ils
pensent que c’est en vain. Sa situation est désespérée et il ne
reste plus que l’euthanasie, comme n’importe quel cheval aux
membres cassés. Sur le chemin de la maison, il a un sursaut et
m’échappe, fuyant vers les plaines. Et je n’entends plus parler
de lui. Le jour suivant, il me gronde pour que je lise son
nouveau livre. Lorsque je lui parle du mystère, il me répond
avec un sourire prudent : « s’ils saisissent le sens, ils feront
peu de cas de mon sang ».
Son talent à prendre des tournants me rend
perplexe. Il n’a pas qu’une seule image ; le miroir ne reflète
pas une personne que je connais à chaque fois. Plus je lui
multiplie le nombre de miroirs, plus il me découvre une autre
personne. Ni j’ai confiance en mes visions, ni il répond à mes
supplications pour qu’il arrête. Il n’est pas facile de vivre
avec quelqu’un qui ne fait rien mieux que de garder obscures aux
autres les voies dans lesquelles il s’engage. Il doute de tout
et ne voit dans l’écriture que des lampes noires dans la main
d’une créature aveugle conduisant un troupeau de dormeurs vers
des rêves comparables à des cauchemars.
Je lui conseille un remède pour obtenir une
tête bien faite, pour un mal de tête garanti. Il te faut éviter
ses filets tendus aux tournants de ses chemins, car tu ne seras
point délivré de raisons de colère de soi après avoir passé l’un
de ses textes sur toi, dans le sommeil ou le réveil. Il traverse
le repos des autres et leur offre plus que ce dont ils ont
besoin en termes d’angoisse permanente. Il te dit, la langue
déliée et faconde, sans déraper, que le paradis est à ta portée.
Tu n’as qu’à croire les caresses du gracieux cadavre qui
traverse vers ton lit, car c’est le tien. Mais dès qu’il se
lance dans son discours sur la sincérité, je garde la main sur
le cœur ; ses mensonges sont illimités. Et jamais tu ne tomberas
sur quelqu’un qui raconte les mensonges avec la même sincérité
charmeuse que lui. C’est ce qui me fait m’opposer à la colère
des autres, qui critiquent un poète à ce point absurde. Que
puis-je faire avec lui, que puis-je réellement faire avec
quelqu’un qui ne me laisse jamais seul ?
A chaque fois que j’essayais de le convaincre
de s’installer et de discuter un peu, il annonçait : je ne suis
pas dans le mood et je ne suis pas prêt à y entrer. Sauvage et
familier à la fois. Comme s’il n’écrivait pas le texte pour
communiquer avec les autres, mais pour se couper d’eux et s’en
éloigner, en exagérant ce sentiment, en en étant fier.
En son for intérieur, il est plus acharné que
son apparence. Il est audacieux dans son écriture, conservateur
dans la vie. Son texte est plus progressiste que lui. Quand je
lui parle de ce paradoxe, il hausse les épaules : « ce n’est pas
important. Je ne suis pas toi. Je suis différent ». Il a
beaucoup d’amis, et d’innombrables ennemis. Il répète : «
puisque nous sommes incapables de gagner de nouveaux amis, il
nous faut conserver nos anciens ennemis ». Son talent à créer
des amis est incomparable, mais il ne laisse pas facilement
aller un ennemi. « Transformer un ami en ennemi, dit-il, est
plus facile que de gagner un ennemi et d’en faire un ami ». Pour
lui, l’ennemi est plus sincère dans son rapport que l’ami,
peut-être parce qu’il est plus clair, plus franc. L’ennemi ne
regrette pas d’être un ennemi, mais parfois, l’ami peut
regretter d’être ton ami.
Il fuit de partout pour aller à la maison. Il
a toujours l’impression qu’un danger le guette hors de la maison.
C’est ce qui explique qu’il aime beaucoup le voyage comme idée,
même si dans la réalité, il ne le supporte pas. Si la nuit le
surprend à l’extérieur de la maison, il est pris d’un mystérieux
accès de terreur, et se comporte comme une bête féroce blessée
et encerclée. Lorsqu’il part en voyage, il est pris, quelques
heures après le départ, de regret d’avoir commis cette bêtise.
Je ne sais pas d’où il gagne cette capacité à écrire de la
poésie dans cet état d’insécurité. Je lui ai posé cette
question, une fois, il m’a regardé en colère : « celui qui est
rassuré n’écrit pas de la poésie, il n’a peur de rien. Il n’a
peur de rien, il n’est pas pris de cet insaisissable
frémissement intérieur. J’écris de la poésie parce que j’ai peur,
parce que je vis un danger permanent. Seule la poésie me protège
du monde. Tu ne peux pas savoir cela, car tu ne ressentiras pas
la perte de quelque chose de déjà perdu ».
Plusieurs fois, il a pensé à se suicider,
mais n’a pas trouvé le temps de mettre cette idée à exécution.
C’est ce qu’il prétend. Mais je sais qu’il est trop lâche pour
cela. Il n’ose pas affronter la vie, comment pourrait-il
affronter la mort ? Sa passion pour les suicidés et pour les
fous est louche, troublante. Peut-être est-il encore fort à se
fondre dans les autres créatures ? J’ai souvent eu peur de me
réveiller le matin et de ne pas le trouver présent dans la vie.
Lui se délecte de cette peur qui m’habite comme s’il se jouait
d’une autre personne. Imaginez quelqu’un qui se réveille le
matin pour se retrouver dans la peau d’un suicidé. Je ne peux
supporter cette idée. Mais je ne peux me débarrasser de ce
compagnon qui se joue de moi et prétend que je suis lui.
Lui, c’est Qassem Haddad … ou presque.
J’ai eu l’illusion de le voir dans ces
miroirs, alors qu’il était fondu dans le mercure.
Me voilà sûr de ne jamais le connaître. Qui
peut prétendre se connaître soi-même ? .
Traduction de Dina Heshmat