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Manifestations.
Les rassemblements du 27
avril au Caire, organisés afin de soutenir les magistrats dans
leur bataille pour l’indépendance face au pouvoir exécutif, ont
été massivement et violemment réprimés par les forces de police.
La parole n’était pas aux juges
On
se serait cru sur un champ de bataille. En ce jeudi 27 avril,
devant le Palais de justice, rue 26 juillet, au Caire, les deux
protagonistes avaient pris place. D’un côté, l’important
dispositif de sécurité avec ses milliers de policiers anti-émeutes
disposés en rangs serrés munis de matraques, ses véhicules
blindés stationnés le long des rues et avenues et ses barrières
de sécurité ; de l’autre, une cohorte d’activistes venus de
toutes parts : des juges, des journalistes, des avocats, des
députés, des activistes des droits de l’homme et du fameux
mouvement d’opposition Kéfaya. C’est la comparution jeudi
dernier de deux magistrats, Hicham Al-Bastawissi et Mahmoud
Mekki devant le Conseil de compétence (sorte de tribunal privé
chargé de juger de l’aptitude des juges à assumer leurs tâches)
qui a suscité cette levée de boucliers au sein de la société
civile. Les deux hommes sont accusés d’avoir enfreint les règles
du métier en accusant leurs collègues de complicité de fraude
lors des élections législatives de novembre dernier. Et tandis
qu’on annonçait le report au 11 mai de la comparution des deux
juges après ouverture de la séance, la rue du 26 juillet
s’enflammait.
Au sein de la foule, des voix s’élèvent : «
Les juges sont notre voix contre la dictature ! La police nous
opprime et avec l’aide de Dieu, les juges ne craignent personne
! ». Des banderoles portées par les manifestants affichaient : «
Courage nos juges, débarrassez-nous des tyrans » et les
manifestants de scander : « Supprimez la loi sur l’état
d’urgence, supprimez les restrictions qui pèsent sur les partis
! ». Peu à peu, la tension est montée. Des heurts ont éclaté.
Les manifestants se sont servis des barrières de sécurité pour
bousculer les forces de l’ordre et ces derniers ont répliqué à
coups de pieds et de matraques. Bilan : des blessés par dizaines
et une quarantaine d’arrestations dans les rangs des
manifestants, accusés d’atteinte à l’ordre public. Mohamad
Abdel-Qoddous, président de la commission de la liberté au
Syndicat des journalistes, faisait partie des personnes arrêtées.
« Les forces de l’ordre m’ont frappé et on a tenté de me
déshabiller. Ils m’ont ensuite placé dans un véhicule et
transporté vers une prison », témoigne-t-il. Abdel-Qoddous a été
retenu pendant 5 heures dans le commissariat d’Al-Khalifa avant
d’être relâché par les forces de l’ordre.
Malgré le vent de solidarité qui a soufflé
sur ces manifestations, les événements de ce jeudi 27 avril ont
laissé un goût amer dans les esprits. Syndicat des journalistes
et organisations de défense des droits de l’homme sont unanimes
à dénoncer l’intervention musclée des forces de l’ordre. « Le
Syndicat des journalistes condamne les atteintes aux droits des
juges, mais aussi des journalistes qui ont été arrêtés et
maltraités durant la manifestation », affirme un communiqué du
Syndicat qui annonce un sit-in pour ce mercredi à 17h dans ses
locaux au Caire. « Au cours de ce sit-in, nous réclamerons la
suppression de l’état d’urgence et la fin des peines
d’emprisonnement des journalistes », déclare Mohamad
Abdel-Qoddous. Idem pour l’Organisation Egyptienne des Droits de
l’Homme (OEDH) qui a délégué des avocats pour défendre les
activistes arrêtés. « Ce qui s’est passé est en contradiction
avec toutes les conventions et traités internationaux des droits
de l’homme qui garantissent le droit des citoyens au
rassemblement pacifique », explique Hafez Abou-Seada, secrétaire
général de l’OEDH. Selon lui, ce qui s’est passé est une
mascarade et une violation flagrante des droits des citoyens.
Sur le qui-vive
Les appareils de sécurité ont d’emblée eu
recours à la manière forte. Si lors de manifestations
précédentes, l’Etat avait pris garde de ne pas recourir à de
tels moyens, cette fois-ci il a complètement changé de stratégie.
Et cette intransigeance s’est surtout manifestée par une
présence massive des forces de l’ordre. Mais pourquoi ce
changement de stratégie de la part de l’Etat ? Tout d’abord, les
manifestations sont intervenues quelques jours après les
attentats de Dahab, dans le Sinaï, qui ont fait 23 morts. Or,
les appareils de sécurité étaient sur le qui-vive et craignaient
visiblement un débordement. D’où l’imposant dispositif de
sécurité déployé. Mais ce n’est pas tout. « Il ne faut pas
oublier que le recours aux moyens musclés est la politique
habituelle du gouvernement, même si dernièrement il avait changé
de stratégie », pense Mohamad Al-Sayed Al-Saïd du Centre
d’Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram. Il ajoute
que les pressions externes sur le gouvernement pour l’amener à
engager des réformes démocratiques ont diminué.
L’intransigeance du gouvernement s’est
manifestée également dans son bras de fer avec les juges qui
réclament un statut indépendant. Si le gouvernement a cherché à
apaiser en partie la colère des juges en promettant une
promulgation prochaine d’une nouvelle loi sur l’autorité
judiciaire, il continue à réclamer des excuses sur les
accusations de fraude lancées par certains juges. « Les
événements de jeudi ont prouvé que l’Etat a recours à la
solution sécuritaire. L’énorme dispositif avait pour but de nous
intimider et de nous faire comprendre que l’Etat peut être ferme
quant il le veut. Le problème est que nous ne traitons pas avec
des politiques, mais avec des appareils de sécurité qui
transmettent leurs visions à la direction politique », explique
Mahmoud Mekki. Mahmoud Réda Al-Khodeiri, président du Club des
juges d’Alexandrie, nie quant à lui les allégations selon
lesquelles il existe une division au sein des juges. « Depuis le
début, le gouvernement a essayé de faire croire qu’il y a une
division dans les rangs des juges. Mais ce n’est pas vrai, il y
a une confrontation entre une majorité de juges qui revendiquent
une réforme et une infime minorité que l’Etat a réussi à
fidéliser grâce aux primes et aux promotions ». Il souhaite un
dénouement rapide de la crise qui passe, selon lui, par la
satisfaction des revendications des juges.
Du côté du gouvernement, on minimise
l’ampleur de l’engagement des juges en prétextant une
politisation du mouvement. « L’affaire des juges a été politisée.
Des mouvements politiques qui n’ont aucune relation avec les
juges s’y sont mêlés ; ils cherchent à exploiter l’affaire pour
leurs intérêts propres », déclare Chawqi Al-Sayed, député du
Parti National Démocrate (PND). C’est cette idée, semble-t-il,
qui exaspère autant l’Etat et le rend si intransigeant dans son
bras de fer avec les juges .
Ola Hamdi
Héba Nasreddine |
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3 questions à
Hicham Al-Bastawissi,
un des deux magistrats appelés à comparaître devant le Conseil
de compétence.
Al-Ahram Hebdo : Comment s’est déroulée la
séance du Conseil de compétence de jeudi dernier ?
Hicham Al-Bastawissi :
Tout d’abord, quatre membres du jury
auraient dû céder leur place à cause du conflit d’intérêts qui
les oppose à ceux qu’ils sont censés juger, à savoir M. Mekki et
moi-même. D’autre part, la séance a été tenue à huis clos, bien
que nous ayons demandé qu’elle soit publique. Outre ces vices de
procédure, une délégation de magistrats de la Cour de cassation
présidée par Zakariya Abdel-Aziz, président du Club des juges au
Caire, était venue manifester son soutien avec nous. Or, les
forces de police leur ont barré l’accès et leur ont même
interdit de se rassembler pour exprimer leur solidarité. Tout
ceci représente des violations de nos droits, sans parler des
arrestations de militants solidaires et des violences dont a été
victime le juge Mahmoud Hamza.
— Bien que la loi vous accorde le droit
d’être jugés à huis clos, vous avez insisté pour que la séance
soit publique. Pourquoi ?
— Nous l’avons demandé pour prouver à
l’opinion publique et aux citoyens que notre cause est juste,
qu’il s’agit d’un complot mené par le pouvoir et que les juges
sont des citoyens honnêtes.
Nous ne cherchons ni le pouvoir ni des buts
politiques, tout ce que nous voulons c’est une vraie
indépendance du pouvoir judiciaire pour pouvoir mener à bien
notre travail. C’est notre but et nous ne céderons jamais,
quitte à sacrifier notre âme.
— Après la décision du Conseil de compétence
de reporter la séance au 11 mai, des rumeurs ont couru selon
lesquelles le juge qui a déposé plainte contre vous envisageait
de la retirer. Qu’en pensez-vous ?
— Ceci ne nous intéresse plus. Je pense que
c’est une manœuvre de la part du gouvernement pour nous obliger
à nous taire et à ne pas trop insister sur nos demandes. En ce
qui nous concerne, nous voulons aller jusqu’au bout et que la
justice suive son cours. Et au cas où nous serions jugés, notre
honneur n’en subira aucune offense. Je crois que les
manifestations qui ont éclaté dans la rue égyptienne nous ont
innocentés.
Propos recueillis par
O. H. |
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