A
l'issue d'une séance houleuse, le Parlement a approuvé dimanche
la demande du gouvernement de proroger de deux ans l'état
d'urgence en place depuis un quart de siècle. Les députés de
l'opposition, menés par les Frères musulmans, ont rejeté cette
mesure aux cris de : « Non au terrorisme, non à l'état d'urgence !
», la poitrine barrée d'une écharpe noire sur laquelle était
aussi inscrit ce slogan. Le Parlement, dominé par le Parti
National Démocrate (PND, au pouvoir), a voté la prorogation par
287 voix pour et 91 contre, sur les 378 députés présents (sur un
total de 454).
Les islamistes sont les plus visés par cette
loi qui signifie pour eux davantage de campagnes d'arrestation à
venir. « Nous représentons la position du peuple qui rejette
totalement cette loi », déclare Mohamad Al-Katabi, le leader du
bloc des islamistes à l'Assemblée en ajoutant que ces deux
derniers jours, des personnes qui manifestaient contre la loi
ont été arrêtées dans plusieurs gouvernorats. « C'est d'ailleurs
pour éviter les protestations populaires qui étaient prévues par
des associations militantes que le gouvernement a anticipé le
vote sur la prorogation de la loi », estime-t-il. Réagissant aux
résultats du vote, les Frères ont affirmé leur intention de
divulguer au public les noms des députés qui ont voté pour la
prorogation de la loi d'urgence « pour que le peuple sache la
vérité ».
« Ce que l'Egypte a vécu récemment comme
incidents communautaires et opérations terroristes nous pousse à
demander la prorogation », a pour sa part déclaré le premier
ministre, Ahmad Nazif, devant l'Assemblée. Il faisait référence
aux heurts sanglants entre coptes et musulmans à Alexandrie, qui
ont fait suite à des attaques contre des églises de la ville le
14 avril dernier, ainsi qu'aux attentats suicide de Dahab (sud-est
du Sinaï), qui ont fait 18 morts le 24 avril et ceux du nord de
la péninsule deux jours plus tard. Alors que la prorogation de
l'état d'urgence s'est faite systématiquement pour une durée de
trois ans depuis 1981, le premier ministre a demandé cette fois
un délai de « deux ans seulement à partir du 1er juin ou jusqu'à
l'adoption d'une loi antiterroriste, et ce que cela requiert
comme amendements de la Constitution ».
Le président Hosni Moubarak avait pourtant
promis, avant sa réélection en septembre 2005, de lever l'état
d'urgence, imposé depuis l'assassinat du chef de l'Etat Anouar
Al-Sadate par des islamistes, en octobre 1981. Mais « le
président Moubarak veut la stabilité pour le peuple égyptien et
cela ne sera possible que lorsque la sécurité sera totale dans
le pays, ce qui nécessite la prorogation de l'état d'urgence
jusqu'à l'adoption d'une loi antiterroriste », a dit le premier
ministre. « L'état d'urgence ne met pas un terme au terrorisme
mais il facilite la tâche des forces de l'ordre pour protéger la
patrie », a ajouté M. Nazif devant les députés.
Le Parlement étant largement dominé par le
Parti national démocrate, la prorogation de ladite loi ne
faisait aucun doute. Essam Al-Aryane, porte-parole des Frères
musulmans, pense que le gouvernement « n'aurait pas demandé la
prorogation de la loi s'il n'était pas sûr que l'Assemblée
l'approuverait ». « Mais nous poursuivrons notre campagne. Ils
disent que cette mesure est destinée à combattre le terrorisme
et le trafic de drogue, mais elle a été utilisée à mauvais
escient », a-t-il ajouté, qualifiant la demande de M. Nazif de «
mauvais signe ». Déjà au lendemain des attentats de Dahab, M.
Aryane avait dit craindre que le gouvernement ne les utilise «
pour faire taire toute opposition » à la prorogation de l'état
d'urgence.
Réputation sinistre
En marge du Parlement, les ONG des droits de
l'homme ont été unanimes à dénoncer cette loi « à la réputation
sinistre ». Ahmad Seiffel-Islam, directeur du Centre Hicham
Moubarak pour les droits de l'homme et auteur de deux études sur
la loi d'urgence, est convaincu que l'Etat s'attache à cette loi
parce qu'il « permet au ministère de l'Intérieur et aux forces
de sécurité d'agir en toute liberté sans avoir à rendre des
comptes ». En effet, la loi sur l'état d'urgence, instaurée
depuis l'assassinat de l'ancien président Anouar Al-Sadate en
1981, donne au ministère de l'Intérieur le droit de procéder à
des arrestations sans autorisation préalable des autorités
judiciaires. Le ministère peut également maintenir des personnes
en détention provisoire au-delà de la période maximale prévue
par la loi, à savoir 45 jours et ceci sans jugement. Il peut
aussi maintenir en détention des prisonniers qui ont purgé leurs
peines. Plus grave encore, les personnes arrêtées et jugées en
vertu de cette loi n'ont pas le droit de faire appel ou
d'engager un pourvoi en cassation. La loi permet également de
juger des civils devant une cour militaire. Selon cette loi, les
partis politiques n'ont pas la possibilité de tenir des meetings
en dehors de leur siège sans l'autorisation des autorités.
Face à ces critiques, le gouvernement n'a eu
de cesse de déclarer que cette loi n'est pas utilisée contre la
démocratie, mais pour lutter contre le terrorisme et le trafic
de drogue. Une logique qui ne convainc pas. « Les attentats qui
ont lieu sous la loi d'urgence prouvent l'inefficacité de
celle-ci », affirme le président du parti Al-Tagammoe (gauche),
Réfaat Al-Saïd. Il s'oppose également à l'idée d'élaborer une
loi antiterroriste estimant que la loi pénale en vigueur est
largement suffisante pour faire face au terrorisme. Le
secrétaire général du Parti nassérien, Ahmad Nasser, va jusqu'à
accuser la loi d'urgence de « nourrir » le terrorisme dans la
mesure où elle empêche les jeunes de s'exprimer à travers la
participation politique qui leur est bannie .
Sabah Sabet