Al-Ahram Hebdo, Egypte | C'est reparti pour deux ans
  Président Salah Al-Ghamry
 
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 Semaine du 3 au 9 mai 2006, numéro 608

 

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Egypte

Loi d'Urgence. L'Assemblée du peuple a adopté à la majorité sa prorogation de deux ans, à la grande déception de l'opposition.

C'est reparti pour deux ans

A l'issue d'une séance houleuse, le Parlement a approuvé dimanche la demande du gouvernement de proroger de deux ans l'état d'urgence en place depuis un quart de siècle. Les députés de l'opposition, menés par les Frères musulmans, ont rejeté cette mesure aux cris de : « Non au terrorisme, non à l'état d'urgence ! », la poitrine barrée d'une écharpe noire sur laquelle était aussi inscrit ce slogan. Le Parlement, dominé par le Parti National Démocrate (PND, au pouvoir), a voté la prorogation par 287 voix pour et 91 contre, sur les 378 députés présents (sur un total de 454).

Les islamistes sont les plus visés par cette loi qui signifie pour eux davantage de campagnes d'arrestation à venir. « Nous représentons la position du peuple qui rejette totalement cette loi », déclare Mohamad Al-Katabi, le leader du bloc des islamistes à l'Assemblée en ajoutant que ces deux derniers jours, des personnes qui manifestaient contre la loi ont été arrêtées dans plusieurs gouvernorats. « C'est d'ailleurs pour éviter les protestations populaires qui étaient prévues par des associations militantes que le gouvernement a anticipé le vote sur la prorogation de la loi », estime-t-il. Réagissant aux résultats du vote, les Frères ont affirmé leur intention de divulguer au public les noms des députés qui ont voté pour la prorogation de la loi d'urgence « pour que le peuple sache la vérité ».

« Ce que l'Egypte a vécu récemment comme incidents communautaires et opérations terroristes nous pousse à demander la prorogation », a pour sa part déclaré le premier ministre, Ahmad Nazif, devant l'Assemblée. Il faisait référence aux heurts sanglants entre coptes et musulmans à Alexandrie, qui ont fait suite à des attaques contre des églises de la ville le 14 avril dernier, ainsi qu'aux attentats suicide de Dahab (sud-est du Sinaï), qui ont fait 18 morts le 24 avril et ceux du nord de la péninsule deux jours plus tard. Alors que la prorogation de l'état d'urgence s'est faite systématiquement pour une durée de trois ans depuis 1981, le premier ministre a demandé cette fois un délai de « deux ans seulement à partir du 1er juin ou jusqu'à l'adoption d'une loi antiterroriste, et ce que cela requiert comme amendements de la Constitution ».

Le président Hosni Moubarak avait pourtant promis, avant sa réélection en septembre 2005, de lever l'état d'urgence, imposé depuis l'assassinat du chef de l'Etat Anouar Al-Sadate par des islamistes, en octobre 1981. Mais « le président Moubarak veut la stabilité pour le peuple égyptien et cela ne sera possible que lorsque la sécurité sera totale dans le pays, ce qui nécessite la prorogation de l'état d'urgence jusqu'à l'adoption d'une loi antiterroriste », a dit le premier ministre. « L'état d'urgence ne met pas un terme au terrorisme mais il facilite la tâche des forces de l'ordre pour protéger la patrie », a ajouté M. Nazif devant les députés.

Le Parlement étant largement dominé par le Parti national démocrate, la prorogation de ladite loi ne faisait aucun doute. Essam Al-Aryane, porte-parole des Frères musulmans, pense que le gouvernement « n'aurait pas demandé la prorogation de la loi s'il n'était pas sûr que l'Assemblée l'approuverait ». « Mais nous poursuivrons notre campagne. Ils disent que cette mesure est destinée à combattre le terrorisme et le trafic de drogue, mais elle a été utilisée à mauvais escient », a-t-il ajouté, qualifiant la demande de M. Nazif de « mauvais signe ». Déjà au lendemain des attentats de Dahab, M. Aryane avait dit craindre que le gouvernement ne les utilise « pour faire taire toute opposition » à la prorogation de l'état d'urgence.

Réputation sinistre

En marge du Parlement, les ONG des droits de l'homme ont été unanimes à dénoncer cette loi « à la réputation sinistre ». Ahmad Seiffel-Islam, directeur du Centre Hicham Moubarak pour les droits de l'homme et auteur de deux études sur la loi d'urgence, est convaincu que l'Etat s'attache à cette loi parce qu'il « permet au ministère de l'Intérieur et aux forces de sécurité d'agir en toute liberté sans avoir à rendre des comptes ». En effet, la loi sur l'état d'urgence, instaurée depuis l'assassinat de l'ancien président Anouar Al-Sadate en 1981, donne au ministère de l'Intérieur le droit de procéder à des arrestations sans autorisation préalable des autorités judiciaires. Le ministère peut également maintenir des personnes en détention provisoire au-delà de la période maximale prévue par la loi, à savoir 45 jours et ceci sans jugement. Il peut aussi maintenir en détention des prisonniers qui ont purgé leurs peines. Plus grave encore, les personnes arrêtées et jugées en vertu de cette loi n'ont pas le droit de faire appel ou d'engager un pourvoi en cassation. La loi permet également de juger des civils devant une cour militaire. Selon cette loi, les partis politiques n'ont pas la possibilité de tenir des meetings en dehors de leur siège sans l'autorisation des autorités.

Face à ces critiques, le gouvernement n'a eu de cesse de déclarer que cette loi n'est pas utilisée contre la démocratie, mais pour lutter contre le terrorisme et le trafic de drogue. Une logique qui ne convainc pas. « Les attentats qui ont lieu sous la loi d'urgence prouvent l'inefficacité de celle-ci », affirme le président du parti Al-Tagammoe (gauche), Réfaat Al-Saïd. Il s'oppose également à l'idée d'élaborer une loi antiterroriste estimant que la loi pénale en vigueur est largement suffisante pour faire face au terrorisme. Le secrétaire général du Parti nassérien, Ahmad Nasser, va jusqu'à accuser la loi d'urgence de « nourrir » le terrorisme dans la mesure où elle empêche les jeunes de s'exprimer à travers la participation politique qui leur est bannie .

Sabah Sabet

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