Des vallées, de
hautes chaînfies de montagnes, des étendues désertiques aux rocs
durs, c’est le cadre de vie des bédouins du Sinaï montrés du
doigt depuis les premiers attentats qui ont secoué les sites
balnéaires de la péninsule. Cette population est composée d’une
dizaine de tribus. La plupart viennent d’Arabie saoudite. Les
plus anciennes sont Elaygat et Sawalha, cela fait 500 ans
qu’elles sont installées dans la péninsule. Une des plus
importantes est celle des Zéneima avec sa population de 800 000
âmes. Elle occupe l’espace allant de Sainte-Catherine au golfe
de Suez et de Charm Al-Cheikh à Noweiba. Elevage, safaris dans
le désert et guidage des pèlerins qui se rendent à
Sainte-Catherine, à La Mecque et à Jérusalem, telles sont leurs
principales occupations. Des conditions de vie difficiles, voire
rudimentaires. Ils habitent des tentes en poils de chameaux ou
des huttes délabrées, faites en palmiers et couvertes de zinc.
Mais ce dont ils souffrent le plus, ce sont les préjugés tenaces
des habitants de la Vallée du Nil les accusant de trahison et de
complicité avec l’ennemi pour porter atteinte à la plus
importante source de revenus en Egypte, qui est le tourisme.
Pourtant, la réalité est toute autre. Le chef de la tribu des
Zéneima, Toweleh Salem Saleh, fils du grand chef des tribus du
sud et du nord du Sinaï, nous a fait visiter les lieux où sont
établis les bédouins.
Nous sommes au village d’Assala, à 85 km de
Dahab en direction de Sainte-Catherine. Quelque 5 000 personnes
y habitent dans les traditionnelles huttes, même s’il existe
quelques bâtisses en pierre. « Il s’agit des maisons des
personnes qui ont obtenu des crédits du Fonds de développement
social ». Des privilégiés. Peut-être. Mais de toute façon,
aucune habitation n’est alimentée en eau courante quelle qu’en
soit la qualité : eau traitée, eau souterraine et à plus forte
raison eau douce. Tous les autres services sont d’ailleurs
absents, l’électricité en premier lieu, à l’exception de
quelques demeures alimentées en électricité pendant trois heures,
la nuit.
« Les bédouins sont tous marginalisés et
négligés de la part des services de l’Etat. Ils chôment tous et
n’ont même pas de loisirs à l’exception de quelques jeux
traditionnels », explique le cheikh Saleh. Et le tourisme ? Il
affirme que les hôtels refusent d’engager les bédouins. Les
hommes n’ont pas de sources de revenus, à l’exception de leur
participation aux fêtes bédouines organisées pour les touristes
sur les montagnes. Certains touristes louent aussi leurs
chameaux. Sinon personne n’est nommé au gouvernement, alors que
les services de sécurité leur demandent d’assurer la protection
des lieux importants, dont le nouveau palais des congrès créé
par l’hôtel Joly Ville à Charm Al-Cheikh, et où doit se tenir du
20 au 22 mai prochain le Forum économique mondial, version
régionale de Davos.
La seule alternative est donc de planter le
bango ou cannabis local. Celui-ci est très cher et pousse
rapidement, de 5 à 6 semaines. Tout en étant conscients des
risques que présente cette drogue, les bédouins n’ont d’autres
moyens pour nourrir leurs enfants. « C’est mieux que d’attaquer
les convois des touristes en plein safari », dit le chef de la
tribu.
Une chose est assurée par les bédouins : la
police ne les a pas dans le cœur. « Les forces de sécurité les
traitent comme s’ils n’étaient pas des Egyptiens », indique
Saleh Salem, le frère du chef de la tribu. Voire l’erreur la
plus grave des services de sécurité est qu’ils marginalisent
tout à fait le chef de tribu lui faisant perdre tout prestige
parmi les siens. En plus, la police les oblige à leur faire des
cadeaux en guise de devoir, « une rançon sécuritaire », dit
Salem.
Les services de sécurité ont même leur mot à
dire quant au choix du chef de tribu. Les membres désignent
trois personnes, dont les noms sont communiqués à la sûreté qui
choisit l’un d’eux. Il reçoit le salaire dérisoire de 70 L.E.
par mois. Déception et colère, tel est le mot d’ordre chez les
bédouins. Le cheikh Saleh Salem souligne le caractère injuste du
traitement dont ils font l’objet et surtout les soupçons nourris
à leur égard. « Les bédouins ont joué un rôle principal et
efficace contre l’occupation israélienne. Ils ont collaboré avec
les services de renseignements égyptiens pour révéler
l’emplacement des casernes israéliennes et déterminer l’armement
des forces israéliennes, ce qui a aidé l’armée égyptienne en
octobre 1973 ». Du loyalisme et du patriotisme donc, bien que
les Israéliens aient accordé beaucoup de soins aux bédouins du
Sud-Sinai. Les malades, hommes, femmes et enfants, étaient
transportés par hélicoptère en toute promptitude à l’hôpital
international d’Eilat et rapatriés une fois le traitement
terminé. Ceci sans oublier les aides alimentaires distribuées à
toutes les familles : farine, sucre, orge, conserves. L’armée
israélienne assurait aussi des emplois très bien rémunérés aux
hommes. Situation inverse à l’heure actuelle. Ils sont frappés
de chômage et souffrent aussi de cette ignorance manifestée par
les services de sécurité à l’égard de leur rôle patriotique.
Ignorance aussi de leurs traditions et culture. Preuve : les
milliers d’arrestation dans leurs rangs après les attentats de
Taba. Hommes et femmes, personne n’a échappé à l’humiliation. «
Nous sommes fâchés. Des innocents ont été pris au hasard. Ils
doivent nous croire. Si l’on apprend que quelqu’un a l’intention
de commettre des attentats, nous n’hésiterons pas à le tuer ».
La pire tragédie qui peut arriver à un bédouin, c’est de perdre
la protection de sa tribu.
Aymane Farouk