Al-Ahram Hebdo, Dossier | Les mal aimés du Sinaï
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 Semaine du 3 au 9 mai 2006, numéro 608

 

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Dossier
Attentats de Dahab. Les Bédouins mis en cause dans les attentats sont surtout la victime de préjugés de la part des services de sécurité.

Les mal aimés du Sinaï

Assala, Sud-Sinaï,
De notre envoyé spécial —

Des vallées, de hautes chaînfies de montagnes, des étendues désertiques aux rocs durs, c’est le cadre de vie des bédouins du Sinaï montrés du doigt depuis les premiers attentats qui ont secoué les sites balnéaires de la péninsule. Cette population est composée d’une dizaine de tribus. La plupart viennent d’Arabie saoudite. Les plus anciennes sont Elaygat et Sawalha, cela fait 500 ans qu’elles sont installées dans la péninsule. Une des plus importantes est celle des Zéneima avec sa population de 800 000 âmes. Elle occupe l’espace allant de Sainte-Catherine au golfe de Suez et de Charm Al-Cheikh à Noweiba. Elevage, safaris dans le désert et guidage des pèlerins qui se rendent à Sainte-Catherine, à La Mecque et à Jérusalem, telles sont leurs principales occupations. Des conditions de vie difficiles, voire rudimentaires. Ils habitent des tentes en poils de chameaux ou des huttes délabrées, faites en palmiers et couvertes de zinc. Mais ce dont ils souffrent le plus, ce sont les préjugés tenaces des habitants de la Vallée du Nil les accusant de trahison et de complicité avec l’ennemi pour porter atteinte à la plus importante source de revenus en Egypte, qui est le tourisme. Pourtant, la réalité est toute autre. Le chef de la tribu des Zéneima, Toweleh Salem Saleh, fils du grand chef des tribus du sud et du nord du Sinaï, nous a fait visiter les lieux où sont établis les bédouins.

Nous sommes au village d’Assala, à 85 km de Dahab en direction de Sainte-Catherine. Quelque 5 000 personnes y habitent dans les traditionnelles huttes, même s’il existe quelques bâtisses en pierre. « Il s’agit des maisons des personnes qui ont obtenu des crédits du Fonds de développement social ». Des privilégiés. Peut-être. Mais de toute façon, aucune habitation n’est alimentée en eau courante quelle qu’en soit la qualité : eau traitée, eau souterraine et à plus forte raison eau douce. Tous les autres services sont d’ailleurs absents, l’électricité en premier lieu, à l’exception de quelques demeures alimentées en électricité pendant trois heures, la nuit.

« Les bédouins sont tous marginalisés et négligés de la part des services de l’Etat. Ils chôment tous et n’ont même pas de loisirs à l’exception de quelques jeux traditionnels », explique le cheikh Saleh. Et le tourisme ? Il affirme que les hôtels refusent d’engager les bédouins. Les hommes n’ont pas de sources de revenus, à l’exception de leur participation aux fêtes bédouines organisées pour les touristes sur les montagnes. Certains touristes louent aussi leurs chameaux. Sinon personne n’est nommé au gouvernement, alors que les services de sécurité leur demandent d’assurer la protection des lieux importants, dont le nouveau palais des congrès créé par l’hôtel Joly Ville à Charm Al-Cheikh, et où doit se tenir du 20 au 22 mai prochain le Forum économique mondial, version régionale de Davos.

La seule alternative est donc de planter le bango ou cannabis local. Celui-ci est très cher et pousse rapidement, de 5 à 6 semaines. Tout en étant conscients des risques que présente cette drogue, les bédouins n’ont d’autres moyens pour nourrir leurs enfants. « C’est mieux que d’attaquer les convois des touristes en plein safari », dit le chef de la tribu.

Une chose est assurée par les bédouins : la police ne les a pas dans le cœur. « Les forces de sécurité les traitent comme s’ils n’étaient pas des Egyptiens », indique Saleh Salem, le frère du chef de la tribu. Voire l’erreur la plus grave des services de sécurité est qu’ils marginalisent tout à fait le chef de tribu lui faisant perdre tout prestige parmi les siens. En plus, la police les oblige à leur faire des cadeaux en guise de devoir, « une rançon sécuritaire », dit Salem.

Les services de sécurité ont même leur mot à dire quant au choix du chef de tribu. Les membres désignent trois personnes, dont les noms sont communiqués à la sûreté qui choisit l’un d’eux. Il reçoit le salaire dérisoire de 70 L.E. par mois. Déception et colère, tel est le mot d’ordre chez les bédouins. Le cheikh Saleh Salem souligne le caractère injuste du traitement dont ils font l’objet et surtout les soupçons nourris à leur égard. « Les bédouins ont joué un rôle principal et efficace contre l’occupation israélienne. Ils ont collaboré avec les services de renseignements égyptiens pour révéler l’emplacement des casernes israéliennes et déterminer l’armement des forces israéliennes, ce qui a aidé l’armée égyptienne en octobre 1973 ». Du loyalisme et du patriotisme donc, bien que les Israéliens aient accordé beaucoup de soins aux bédouins du Sud-Sinai. Les malades, hommes, femmes et enfants, étaient transportés par hélicoptère en toute promptitude à l’hôpital international d’Eilat et rapatriés une fois le traitement terminé. Ceci sans oublier les aides alimentaires distribuées à toutes les familles : farine, sucre, orge, conserves. L’armée israélienne assurait aussi des emplois très bien rémunérés aux hommes. Situation inverse à l’heure actuelle. Ils sont frappés de chômage et souffrent aussi de cette ignorance manifestée par les services de sécurité à l’égard de leur rôle patriotique. Ignorance aussi de leurs traditions et culture. Preuve : les milliers d’arrestation dans leurs rangs après les attentats de Taba. Hommes et femmes, personne n’a échappé à l’humiliation. « Nous sommes fâchés. Des innocents ont été pris au hasard. Ils doivent nous croire. Si l’on apprend que quelqu’un a l’intention de commettre des attentats, nous n’hésiterons pas à le tuer ». La pire tragédie qui peut arriver à un bédouin, c’est de perdre la protection de sa tribu.

Aymane Farouk

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