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 Semaine du 3 au 9 mai 2006, numéro 608

 

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Dossier

Attentats de Dahab . Avec le Sinaï tout juste à nouveau frappé, des interrogations se posent sur la nature et les objectifs de ces mouvements de terreur. L’idée d’une présence militaire égyptienne dans la péninsule apparaît comme incontournable pour contrer leur expansion.

Les sinueuses pistes du terrorisme

Le saïd ... le Sinaï, des lettres changent, l’endroit aussi. La spirale du terrorisme quitte le sud et avance un peu plus vers le nord. Le moulin des extrémistes tourne dans la péninsule de la paix. Taba, Charm Al-Cheikh et finalement Dahab, le terrain aride du Sinaï semble plus que jamais propice aux attentats les plus meurtriers. Des attentats frappent la minuscule ville du tourisme routard en pleine saison : Pâque copte, Cham Al-Nessim et anniversaire de la fin de l’occupation israélienne. Au lendemain des attentats de Taba en octobre 2004, les autorités égyptiennes, soutenues par un très grand nombre d’experts, avaient parlé d’un acte plus au moins individuel. Un incident isolé qui s’est arrêté un peu avant Noweiba et qui n’aurait ni répercussions ni suite. Environ 9 mois après, Charm Al-Cheikh, la station balnéaire de luxe, la ville du président Moubarak, a été, elle aussi, frappée par une attaque encore plus sanglante. Il faut compter encore 9 mois pour arriver à Dahab, la ville Or de la couleur des montagnes. Plus aucun doute, le terrorisme guette la péninsule du Sinaï. Pour la première fois dans l’histoire de ce genre d’attaques, un seul endroit, le Sud-Sinaï, est frappé à 4 reprises, exception faite de l’Iraq qui est en état de guerre. « La seule exception dans les attaques terroristes en dehors de l’Iraq était Bali. Cette station balnéaire de l’Indonésie a été frappée deux fois, c’était une première mondiale », explique Diaa Rachwan, spécialiste des groupes religieux armés.

Un terrorisme obscur qui semble dépasser la remarquable expérience des services de sécurité égyptiens. Pendant environ une vingtaine d’années, ceux-ci ont mené un combat féroce contre les idées et les personnes les plus radicales en Haute-Egypte, réussissant à prendre la situation en main. Le répit finalement ne dure que 7 ans : de novembre 1997, lorsque des intégristes de la Gamaa islamiya tuent 58 touristes et quatre Egyptiens devant le temple de Hatchepsout à Louqsor, à octobre 2004.

Les deux thèses

Rien à comparer cependant entre les deux, s’accordent police et observateurs. Structure inhabituelle des groupes, surtout cette fois-ci. Deux thèses sont avancées. La première est celle des enquêteurs et services spéciaux égyptiens. Un groupe de bédouins ou bandits, parce que pour eux ils sont synonymes (lire encadré), seraient les commanditaires et exécutant des attaques. « Nos informations montrent que les auteurs des attaques terroristes sont des bédouins du Sinaï », a lancé Habib Al-Adeli, ministre de l’Intérieur. Une bande dont le planificateur était dénommé Salem Al-Channoub. Un bandit dit l’empereur de la montagne, lié à Israël et impliqué dans la contrebande d’armes et de drogue, avant qu’il ne soit abattu lors d’accrochage avec les forces de sécurités dans les grottes de la montagne Gabal Al-Halal en décembre dernier. Le Think tanker du groupe et qui aurait pris la relève est un licencié en droit, appelé Nasr Al-Mallahi. Pour les autorités, ce terroriste toujours en fuite est chargé du recrutement des membres et de la planification des attaques.

Nasr serait aussi le théoricien du groupe, d’après une source bien informée. Les enquêtes menées après les attentats de Charm Al-Cheikh et les suspects arrêtés l’avaient dénoncé.

Al-Twahid wal Djihad, tel serait le nom à consonance islamiste du groupe fondé par le dénommé Khaled Messad, un pharmacien du Nord-Sinaï, qui a été tué par les forces de l’ordre lors d’affrontements à Al-Arich. Selon cette même source, ce groupe est un adepte des idées djihadistes salafistes. Il se base sur l’encyclopédie du Djihad de 20 000 pages. « Pour ces terroristes, l’objectif de Taba était de frapper les étrangers, l’ennemi extérieur, les Israéliens », précise Amr Al-Chobaki, expert des mouvements islamistes au Centre d’Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram. Pour lui, l’humiliation et les mauvais traitements que les bédouins ont subis après Taba constitueraient le tournant. Les organisations des droits de l’homme parlent d’arrestation de plus de 5 000 bédouins, dont des femmes qui auraient été violées. Les assaillants changent alors d’objectif. La priorité est désormais l’ennemi interne : le régime ; se venger, lui faire mal. C’est la nouvelle génération de terroristes qui prend la relève des grandes organisations traditionnelles, ajoute Chobaki.

Il s’agit plutôt d’une cellule qui reste difficile à déterminer, d’autant plus qu’aucun document n’a été trouvé sur les personnes arrêtées ou les lieux perquisitionnés. La cellule n’a-t-elle pas les mêmes caractéristiques que son environnement et sa culture ? Nomade en perpétuel changement tout comme ces bédouins. Les objectifs changent les motifs aussi. Un réseau qui n’a pas de grand projet, même s’il est familiarisé avec le modèle, le style d’Al-Qaëda. « Des idées radicales et une théorie de violence se sont développées dans le Sinaï. La géographie complexe l’a encouragé et facilité une sorte d’infiltration du maillon sécuritaire », dit Chobaki.

Mais pourquoi le Sinaï ? Même lors de la vague la plus forte des mouvements terroristes, aucun n’avait fait apparition dans la péninsule des prophètes. Même les Frère musulmans, la confrérie islamiste la plus modérée d’Egypte, n’y est en aucune sorte présente. La région peut apparaître comme une cible facile. Mais un métro ou un hôtel ne sont-ils pas plus accessibles ? Et que dire des 8 millions des touristes présents dans la vallée du Nil ? Cette vallée fertile aux idées djihadistes. Pourquoi le sud et non le nord de la péninsule ? Autant de questions que se posent les observateurs.

De vrais professionnels

Diaa Rachwan tente d’y apporter une réponse. Il croit difficilement à la thèse du ministère de l’Intérieur qui parle d’un réseau assez faible, qui a pour munitions des restes de la guerre de juin 1967 et fabrique donc des explosifs assez rudimentaires grâce aux informations trouvées sur Internet. Il avance une toute autre théorie. « Ce sont plusieurs petits groupes très professionnels qui ont tous les moyens possibles et qui ne sont pas connectés à un seul réseau. Ils n’ont aucune peur des services de sécurité et les défient même en attaquant une fois Charm Al-Cheikh, la ville du président, et l’autre fois Dahab, alors que le président était à 100 km des lieux ». S’ils étaient liés entre eux, ces terroristes, alors pourchassés depuis Taba, ne pourraient mener des attaques aussi sophistiquées. La Gamaa islamiya, qui comptait 50 000 membres, n’a jamais réussi à mener des attaques si violentes. 70 morts à Charm Al-Cheikh, c’est un chiffre jamais atteint par ce mouvement extrémiste et qui avait pris environ 10 ans de préparation avant de pouvoir passer à l’acte et assassiner le président Sadate en 1981. Dans les récents attentats, explique Rachwan, au moins 3 kamikazes sont intervenus, ce qui veut dire que derrière eux il y a au moins une quinzaine de complices qui préparent le terrain, assurent la coordination et la logistique. « Nous (les services égyptiens) sommes des amateurs qui traitent avec des experts et si le ministère de l’Intérieur continue sur cette ligne, le pays sera de nouveau frappé », martèle de son côté Chobaki.

Une théorie du complot ?

Des islamistes avec des criminels soutenus par des services secrets étrangers, les Israéliens, profitant d’une vague de tension qui a pour centre l’Iraq, c’est la théorie qu’a avancée Rachwan au lendemain des opérations de Taba et qu’il continue à adopter encore aujourd’hui. Les commentaires israéliens lui servent d’ailleurs d’indice. Depuis deux ans, Israël insiste sur la présence de bases d’Al-Qaëda en Egypte. Aharon Zeevi Farkash, le directeur des services militaires israéliens est celui qui propage cette théorie. Dans des déclarations à l’AFP le 10 octobre dernier, il affirme que « des camps d’Al-Qaëda sont présents en Egypte (…) et les autorités égyptiennes craide attaquer pour éviter une extension de leurs opérations à la vallée du Nil ». Plus tard et juste après les attaques de Dahab, la presse israélienne parle de « d’une alliance entre Al-Qaëda, des rebelles bédouins ainsi que des Palestiniens pour provoquer un Tora Bora à l’égyptienne ». Un des plus fameux sites israéliens consacré à la sécurité affirme : « Nos sources militaires révèlent que la bataille fait rage à Gabal Al-Maghara, à 22 km au sud-ouest d’Al-Arich, et à l’ancienne base d’Al-Qaëda à Gabal Al-Halal. L’Egypte a lancé une opération de nettoyage de large échelle contre les bases d’Al-Qaëda près du monastère de Sainte-Catherine ».

De toute façon, pourquoi Al-Qaëda ne serait-elle pas implantée en Egypte, d’au moins une filiale du réseau Bin Laden ? Et si c’était vrai, pourquoi cette organisation n’a rien revendiqué ? Depuis les attaques de Taba, Bin Laden a parlé cinq fois et son bras droit, l’Egyptien Aymane Al-Zawahri, l’a fait une quinzaine de fois et jamais ils n’ont cité ces opérations en Egypte, contrairement au cas de l’Arabie saoudite et de Londres. Si la nébuleuse était présente en Egypte, les Américains n’allaient-ils pas le dévoiler ? La cordiale coopération en matière de terrorisme entre Le Caire et Washington les en oblige.

Ce n’est pas gratuitement que les Israéliens lancent de telles accusations. Pour Diaa Rachwan, ils tablent sur un moyen de mettre l’Egypte dans l’embarras. En gros, dire que les pharaons armés sont incapables de protéger la région et que la vie des étrangers seraient menacée là-bas. Un moyen de pousser les néo-conservateurs de l’Administration américaine à exiger une coopération tripartite Le Caire, Washington et Tel-Aviv sur le terrorisme. Jusqu’à présent, les autorités égyptiennes ont refusé toute coopération avec Israël sur ce dossier, simplement car la définition du terrorisme est fort différente des deux côtés, en raison surtout des Palestiniens. C’est justement pour lutter contre ces factions que les Israéliens cherchent cette collaboration. Le dossier des mouvements palestiniens est en fait entre les mains des services secrets égyptiens et ils l’utilisent souvent à des fins politiques. Attribuer les choses à Al-Qaëda serait un investissement politique pour Israël.

S’ils divergent sur la théorie, ils sont unanimes sur les solutions à apporter : les experts égyptiens ont réclamé récemment un amendement des accords de paix signés avec Israël. Un annexe a été ajouté au traité de Camp David pour permettre un déploiement de gardes-frontières égyptiens à Gaza, pourquoi pas donc un autre annexe pour le Sinaï. Le ministère de l’Intérieur semble peu apte à gérer la situation seul. En Haute-Egypte, il avait rasé les champs de canne à sucre ; dans le Sinaï, impossible d’éliminer les montagnes. Les services de sécurité ont besoin d’une assistance militaire dans la région. Rachwan va plus loin et demande la création d’un Conseil national de sécurité qui rassemblerait la police, les services secrets et l’intelligence militaire pour sauver la péninsule.

Samar Al-Gamal
Chérine Abdel-Azim

 

 

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