Le saïd ... le
Sinaï, des lettres changent, l’endroit aussi. La spirale du
terrorisme quitte le sud et avance un peu plus vers le nord. Le
moulin des extrémistes tourne dans la péninsule de la paix. Taba,
Charm Al-Cheikh et finalement Dahab, le terrain aride du Sinaï
semble plus que jamais propice aux attentats les plus meurtriers.
Des attentats frappent la minuscule ville du tourisme routard en
pleine saison : Pâque copte, Cham Al-Nessim et anniversaire de
la fin de l’occupation israélienne. Au lendemain des attentats
de Taba en octobre 2004, les autorités égyptiennes, soutenues
par un très grand nombre d’experts, avaient parlé d’un acte plus
au moins individuel. Un incident isolé qui s’est arrêté un peu
avant Noweiba et qui n’aurait ni répercussions ni suite. Environ
9 mois après, Charm Al-Cheikh, la station balnéaire de luxe, la
ville du président Moubarak, a été, elle aussi, frappée par une
attaque encore plus sanglante. Il faut compter encore 9 mois
pour arriver à Dahab, la ville Or de la couleur des montagnes.
Plus aucun doute, le terrorisme guette la péninsule du Sinaï.
Pour la première fois dans l’histoire de ce genre d’attaques, un
seul endroit, le Sud-Sinaï, est frappé à 4 reprises, exception
faite de l’Iraq qui est en état de guerre. « La seule exception
dans les attaques terroristes en dehors de l’Iraq était Bali.
Cette station balnéaire de l’Indonésie a été frappée deux fois,
c’était une première mondiale », explique Diaa Rachwan,
spécialiste des groupes religieux armés.
Un terrorisme obscur qui semble dépasser la
remarquable expérience des services de sécurité égyptiens.
Pendant environ une vingtaine d’années, ceux-ci ont mené un
combat féroce contre les idées et les personnes les plus
radicales en Haute-Egypte, réussissant à prendre la situation en
main. Le répit finalement ne dure que 7 ans : de novembre 1997,
lorsque des intégristes de la Gamaa islamiya tuent 58 touristes
et quatre Egyptiens devant le temple de Hatchepsout à Louqsor, à
octobre 2004.
Les deux thèses
Rien
à comparer cependant entre les deux, s’accordent police et
observateurs. Structure inhabituelle des groupes, surtout cette
fois-ci. Deux thèses sont avancées. La première est celle des
enquêteurs et services spéciaux égyptiens. Un groupe de bédouins
ou bandits, parce que pour eux ils sont synonymes (lire encadré),
seraient les commanditaires et exécutant des attaques. « Nos
informations montrent que les auteurs des attaques terroristes
sont des bédouins du Sinaï », a lancé Habib Al-Adeli, ministre
de l’Intérieur. Une bande dont le planificateur était dénommé
Salem Al-Channoub. Un bandit dit l’empereur de la montagne, lié
à Israël et impliqué dans la contrebande d’armes et de drogue,
avant qu’il ne soit abattu lors d’accrochage avec les forces de
sécurités dans les grottes de la montagne Gabal Al-Halal en
décembre dernier. Le Think tanker du groupe et qui aurait pris
la relève est un licencié en droit, appelé Nasr Al-Mallahi. Pour
les autorités, ce terroriste toujours en fuite est chargé du
recrutement des membres et de la planification des attaques.
Nasr serait aussi le théoricien du groupe,
d’après une source bien informée. Les enquêtes menées après les
attentats de Charm Al-Cheikh et les suspects arrêtés l’avaient
dénoncé.
Al-Twahid wal Djihad, tel serait le nom à
consonance islamiste du groupe fondé par le dénommé Khaled
Messad, un pharmacien du Nord-Sinaï, qui a été tué par les
forces de l’ordre lors d’affrontements à Al-Arich. Selon cette
même source, ce groupe est un adepte des idées djihadistes
salafistes. Il se base sur l’encyclopédie du Djihad de 20 000
pages. « Pour ces terroristes, l’objectif de Taba était de
frapper les étrangers, l’ennemi extérieur, les Israéliens »,
précise Amr Al-Chobaki, expert des mouvements islamistes au
Centre d’Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram.
Pour lui, l’humiliation et les mauvais traitements que les
bédouins ont subis après Taba constitueraient le tournant. Les
organisations des droits de l’homme parlent d’arrestation de
plus de 5 000 bédouins, dont des femmes qui auraient été violées.
Les assaillants changent alors d’objectif. La priorité est
désormais l’ennemi interne : le régime ; se venger, lui faire
mal. C’est la nouvelle génération de terroristes qui prend la
relève des grandes organisations traditionnelles, ajoute Chobaki.
Il s’agit plutôt d’une cellule qui reste
difficile à déterminer, d’autant plus qu’aucun document n’a été
trouvé sur les personnes arrêtées ou les lieux perquisitionnés.
La cellule n’a-t-elle pas les mêmes caractéristiques que son
environnement et sa culture ? Nomade en perpétuel changement
tout comme ces bédouins. Les objectifs changent les motifs aussi.
Un réseau qui n’a pas de grand projet, même s’il est familiarisé
avec le modèle, le style d’Al-Qaëda. « Des idées radicales et
une théorie de violence se sont développées dans le Sinaï. La
géographie complexe l’a encouragé et facilité une sorte
d’infiltration du maillon sécuritaire », dit Chobaki.
Mais pourquoi le Sinaï ? Même lors de la
vague la plus forte des mouvements terroristes, aucun n’avait
fait apparition dans la péninsule des prophètes. Même les Frère
musulmans, la confrérie islamiste la plus modérée d’Egypte, n’y
est en aucune sorte présente. La région peut apparaître comme
une cible facile. Mais un métro ou un hôtel ne sont-ils pas plus
accessibles ? Et que dire des 8 millions des touristes présents
dans la vallée du Nil ? Cette vallée fertile aux idées
djihadistes. Pourquoi le sud et non le nord de la péninsule ?
Autant de questions que se posent les observateurs.
De vrais professionnels
Diaa Rachwan tente d’y apporter une réponse.
Il croit difficilement à la thèse du ministère de l’Intérieur
qui parle d’un réseau assez faible, qui a pour munitions des
restes de la guerre de juin 1967 et fabrique donc des explosifs
assez rudimentaires grâce aux informations trouvées sur
Internet. Il avance une toute autre théorie. « Ce sont plusieurs
petits groupes très professionnels qui ont tous les moyens
possibles et qui ne sont pas connectés à un seul réseau. Ils
n’ont aucune peur des services de sécurité et les défient même
en attaquant une fois Charm Al-Cheikh, la ville du président, et
l’autre fois Dahab, alors que le président était à 100 km des
lieux ». S’ils étaient liés entre eux, ces terroristes, alors
pourchassés depuis Taba, ne pourraient mener des attaques aussi
sophistiquées. La Gamaa islamiya, qui comptait 50 000 membres,
n’a jamais réussi à mener des attaques si violentes. 70 morts à
Charm Al-Cheikh, c’est un chiffre jamais atteint par ce
mouvement extrémiste et qui avait pris environ 10 ans de
préparation avant de pouvoir passer à l’acte et assassiner le
président Sadate en 1981. Dans les récents attentats, explique
Rachwan, au moins 3 kamikazes sont intervenus, ce qui veut dire
que derrière eux il y a au moins une quinzaine de complices qui
préparent le terrain, assurent la coordination et la logistique.
« Nous (les services égyptiens) sommes des amateurs qui traitent
avec des experts et si le ministère de l’Intérieur continue sur
cette ligne, le pays sera de nouveau frappé », martèle de son
côté Chobaki.
Une théorie du complot ?
Des islamistes avec des criminels soutenus
par des services secrets étrangers, les Israéliens, profitant
d’une vague de tension qui a pour centre l’Iraq, c’est la
théorie qu’a avancée Rachwan au lendemain des opérations de Taba
et qu’il continue à adopter encore aujourd’hui. Les commentaires
israéliens lui servent d’ailleurs d’indice. Depuis deux ans,
Israël insiste sur la présence de bases d’Al-Qaëda en Egypte.
Aharon Zeevi Farkash, le directeur des services militaires
israéliens est celui qui propage cette théorie. Dans des
déclarations à l’AFP le 10 octobre dernier, il affirme que « des
camps d’Al-Qaëda sont présents en Egypte (…) et les autorités
égyptiennes craide attaquer pour éviter une extension de leurs
opérations à la vallée du Nil ». Plus tard et juste après les
attaques de Dahab, la presse israélienne parle de « d’une
alliance entre Al-Qaëda, des rebelles bédouins ainsi que des
Palestiniens pour provoquer un Tora Bora à l’égyptienne ». Un
des plus fameux sites israéliens consacré à la sécurité affirme
: « Nos sources militaires révèlent que la bataille fait rage à
Gabal Al-Maghara, à 22 km au sud-ouest d’Al-Arich, et à
l’ancienne base d’Al-Qaëda à Gabal Al-Halal. L’Egypte a lancé
une opération de nettoyage de large échelle contre les bases
d’Al-Qaëda près du monastère de Sainte-Catherine ».
De toute façon, pourquoi Al-Qaëda ne
serait-elle pas implantée en Egypte, d’au moins une filiale du
réseau Bin Laden ? Et si c’était vrai, pourquoi cette
organisation n’a rien revendiqué ? Depuis les attaques de Taba,
Bin Laden a parlé cinq fois et son bras droit, l’Egyptien Aymane
Al-Zawahri, l’a fait une quinzaine de fois et jamais ils n’ont
cité ces opérations en Egypte, contrairement au cas de l’Arabie
saoudite et de Londres. Si la nébuleuse était présente en Egypte,
les Américains n’allaient-ils pas le dévoiler ? La cordiale
coopération en matière de terrorisme entre Le Caire et
Washington les en oblige.
Ce n’est pas gratuitement que les Israéliens
lancent de telles accusations. Pour Diaa Rachwan, ils tablent
sur un moyen de mettre l’Egypte dans l’embarras. En gros, dire
que les pharaons armés sont incapables de protéger la région et
que la vie des étrangers seraient menacée là-bas. Un moyen de
pousser les néo-conservateurs de l’Administration américaine à
exiger une coopération tripartite Le Caire, Washington et
Tel-Aviv sur le terrorisme. Jusqu’à présent, les autorités
égyptiennes ont refusé toute coopération avec Israël sur ce
dossier, simplement car la définition du terrorisme est fort
différente des deux côtés, en raison surtout des Palestiniens.
C’est justement pour lutter contre ces factions que les
Israéliens cherchent cette collaboration. Le dossier des
mouvements palestiniens est en fait entre les mains des services
secrets égyptiens et ils l’utilisent souvent à des fins
politiques. Attribuer les choses à Al-Qaëda serait un
investissement politique pour Israël.
S’ils divergent sur la théorie, ils sont
unanimes sur les solutions à apporter : les experts égyptiens
ont réclamé récemment un amendement des accords de paix signés
avec Israël. Un annexe a été ajouté au traité de Camp David pour
permettre un déploiement de gardes-frontières égyptiens à Gaza,
pourquoi pas donc un autre annexe pour le Sinaï. Le ministère de
l’Intérieur semble peu apte à gérer la situation seul. En Haute-Egypte,
il avait rasé les champs de canne à sucre ; dans le Sinaï,
impossible d’éliminer les montagnes. Les services de sécurité
ont besoin d’une assistance militaire dans la région. Rachwan va
plus loin et demande la création d’un Conseil national de
sécurité qui rassemblerait la police, les services secrets et
l’intelligence militaire pour sauver la péninsule.
Samar Al-Gamal
Chérine Abdel-Azim