Tous les vendredis soir, à 70 km du Caire,
dans le gouvernorat de Ménoufiya, le village de Choubra Bakhoum
est en état d’alerte. Son théâtre en plein air s’apprête à
recevoir deux spectacles, Atyab ahl (Parents débonnaires) et
Awel kalami salam (Mes Propos commencent toujours par une
salutation). Ce sont deux pièces du metteur en scène Ahmad
Ismaïl, lui-même originaire de Choubra Bakhoum. Ismaïl collabore
avec une troupe principale, La Compagnie théâtrale de Choubra
Bakhoum et une autre pour juniors, Les Fleurs de Choubra Bakhoum,
qu’il a fondées en regroupant fonctionnaires, paysans, étudiants
et enfants du village.
Ces simples villageois se sont familiarisés
petit à petit avec les arts de la scène, contribuant en tant que
comédiens, créateurs et spectateurs. « Je fais du théâtre pour
eux et avec eux », souligne Ahmad Ismaïl. Et d’ajouter : « Il
n’est pas question de travailler avec des professionnels. Les
villageois de Choubra Bakhoum s’intéressent vivement au théâtre,
en dépit de l’âge ou du sexe ».
Encore étudiant à l’Institut supérieur des
arts théâtraux au Caire, Ahmad Ismaïl était très attaché à son
village natal et a créé en 1971 une troupe pour amateurs, dont
les membres étaient ses amis du village. « A l’époque,
j’étudiais le théâtre universel. J’apprenais les différentes
tendances occidentales et européennes. Et j’entendais parler à
peine du théâtre égyptien. Cela m’a paru bizarre. Comment peut-on
parler d’un théâtre égyptien en l’absence du théâtre des
provinces ? Peut-on se limiter aux trois ou quatre troupes
cairotes ? ». Ces réflexions l’ont mené à la fondation de
l’unique troupe de Choubra Bakhoum. Dix ans plus tard, la troupe
est reconnue officiellement comme une troupe professionnelle,
qui dépend de l’Organisme général des palais de la culture.
Au début, la société rurale, assez
conservatrice, avait ses objections. Ahmad Ismaïl passait pour
un fou. Les villageois n’osaient pas jouer sur scène. Mais avec
le temps, ils ont commencé à avoir confiance en eux-mêmes,
d’autant plus qu’Ismaïl avait son diplôme académique en poche.
Ils font table rase de leurs préjugés et fréquentent le théâtre.
Aujourd’hui, la troupe principale regroupe en son sein plusieurs
femmes et jeunes filles. De quoi avoir encouragé Ahmad Ismaïl à
fonder, en 1998, une deuxième troupe, avec les enfants. C’est
ainsi qu’est née Les Fleurs de Choubra Bakhoum, qui donne
toujours un spectacle dont la durée ne dépasse pas les 45
minutes.
La compagnie principale, qui fête en août
prochain son 25e anniversaire, a présenté quatre spectacles de
marque tout au long de son histoire : Sahra rifiya (Soirée
rurale), Al-Chater Hassan (Le Brave Hassan), Layali al-hassad
(Les Nuits de la moisson) et Atyab ahl (Parents débonnaires). Il
s’agit de spectacles qui puisent dans la vie campagnarde de
Choubra Bakhoum et qui traitent de sujets proches de ses
habitants, à travers un théâtre qui s’inspire des rites et des
arts populaires de la scène. On y retrouve le conteur du rébab,
la tradition d’al-samar (causerie), mêlant narration dramatique
et chant. Toujours, l’histoire se dévoile d’un seul jet et le
jeu du théâtre dans le théâtre est de mise. « La pièce Sahra
rifiya constitue la base de toute l’expérience de la compagnie
de Choubra Bakhoum », indique Ismaïl. C’est un spectacle en
trois parties, présenté de 1981 jusqu’à 1988. « Il a été écrit
de manière collective, avec les habitants. On cherchait à savoir
ce qui intéresse réellement le public, ses problèmes, les
détails de sa vie quotidienne, etc. Partant des histoires des
petites gens, on a choisi d’aborder le cycle de vie d’une graine
de coton », raconte Ismaïl.
Cette première pièce a permis de nouer une
relation profonde entre le public et la compagnie. Les gens
continuent ainsi de voir leurs vies incarnées sur scène, dans
une ambiance familière mais très particulière.
May Sélim