Avec Nostalgia, Mahmoud Abou-Douma propose
une autre manière de « se nostalgier » : au lieu d’aller en
arrière pour se replonger dans le passé, dans un passé révolu
qui pourrait susciter une image pathétique de la chose à jamais
perdue, on devrait — au contraire — attirer vers soi au présent
le souvenir, dans sa dimension réelle, pour le faire revivre en
pensée d’une façon si forte que l’écart temporel s’estompe
presque obligatoirement.
Ce rapport généreux à la réminiscence qui
fait d’elle un objet, non pas de douleur larmoyante comme il se
manifeste d’ordinaire, mais une résurrection où rayonne le
bonheur d’un vécu prêt à se répéter. Abou-Douma nous invite à le
partager à travers le récit et l’image de sa Nostalgie du
village natal caractérisé par une nature géographique
exceptionnelle, puisqu’il se situe à la lisière de la vallée
verdoyante, au flanc de la montagne aride, de personnages (surtout
féminins), de maisons qui représentent le contenant le plus
intime des histoires familiales.
Il a suffi d’un seul élément pour
reconstituer l’ambiance du cadre campagnard, support unique mais
combien révélateur, médium minimaliste mais combien symbolique,
trait d’union du dedans/dehors : la porte. En l’occurrence,
quatre portes et quatre voix pour raconter la vie d’Abou-Douma
en milieu rural, à l’intérieur d’autres vies de son entourage.
Des années après son immigration, il dira : « Mon cœur est en
Haute-Egypte et ma tête à Alexandrie ». Ces portes, le metteur
en scène n’a osé ni les ouvrir, ni les entrebâiller (pour des
effets scéniques), il les garde fermées comme les écrins qui
renferment nos secrets les plus personnels. Les quatre superbes
portes anciennes, de bois massif et fer forgé, aux entrelacs et
ornementations divers, sont lourdes de souvenirs. Elles sont là,
chargées d’affection, pour rappeler et aviver la présence des
tantes : Wissal couverte de bijoux, parfumée à l’eau de violette
et embaumée de l’odeur du café, Awali qui maquillait ses yeux au
khôl, se massait à l’huile importée d’Anatolie et qui avait pris
en tutelle France, la petite orpheline de la izba, de la cousine
Dawlat qui partageait les jeux d’enfance et qui rêvait d’être
chanteuse. Ces portes étaient les lignes de démarcation vitale
de lieux concrets et d’espaces moraux car les limites de passage
dans ces maisons devaient être respectées comme on respecte les
lois divines. Ces portes, de par leur fixité même, ont donné un
pouvoir magique aux mots et une force poétique au texte. De
plus, en choisissant d’emprunter la forme artistique dont usent
les conteurs traditionnels — c’est-à-dire la posture assise
statique —, Abou-Douma a incité les acteurs à exploiter
l’énergie des histoires racontées.
Nostalgia est un journal intime où chacun de
nous a pu retrouver des scènes similaires ou découvrir des
mystères souvent inavoués. C’est un spectacle qui dit le non-dit
avec beaucoup de courage et de sincérité. C’est aussi une page
d’histoire où sont racontés les métiers d’une époque, une façon
de vivre et de mourir, les rapports des hommes et des femmes.
Bref, toute une société que Abou-Douma a connue et n’a jamais
oubliée.
Menha el Batraoui