Al-Ahram Hebdo, Visages | Naela Allouba
  Président Salah Al-Ghamry
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 10 au 17 mai 2006, numéro 609

 

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Visages

Naela Allouba a intégré cette année le Top 50 des meilleures femmes d’affaires du monde arabe de la revue américaine Forbes. Patriote fervente, elle concilie son œuvre de bienfaisance à son action pour l’expansion de la force industrielle de l’Egypte.

La dame aux deux mondes

Les éléments positifs et constitutifs de sa personnalité vigoureuse et de sa vitalité, elle les puise dans une période ancienne. La mémoire du passé, de personnalités emblématiques, d’idées, de comportements loués revient à toute vitesse. Son oncle, Mohamad Ali pacha Allouba, fervent homme politique, et avocat de renom, rempli de dignité et de patriotisme, a illuminé son enfance. Elle l’évoque et le définit avec tendresse. « Mon oncle appelait à l’union des Arabes et à plus de vigilance et de discernement vis-à-vis du Protocole des chefs de Sion et de leur projet colonialiste et expansionniste dans la région arabe. Il fallait être lucide sur les enjeux pour ne pas se tromper d’ennemi ». Mohamad Ali pacha Allouba a accompagné de même Saad pacha Zaghloul dans son voyage à Londres pour négocier l’indépendance du pays et la fin de l’occupation britannique. Il a aussi obtenu la reconnaissance internationale de l’appartenance légitime du Mur des lamentations au patrimoine arabe. Un autre beau personnage, Hoda Chaarawi, une féministe avant la lettre, amie de la famille de Naela, lui a fait aimer le travail social, d’utilité publique. « Hoda Chaarawi était attachée à l’idée de vouloir stimuler la vitalité des femmes pour changer leur condition, les éduquer. Elle a joué à cet égard le rôle d’aiguillon, stimulant leur ardeur par son inventivité et sa proximité des centres de décision. Elle pensait que le califat ottoman avait frappé la charia islamique, favorable à la femme, d’un sceau rétrograde », explique Naela. Et d’ajouter : « Elle était donc soucieuse de susciter l’indépendance de la femme, l’affirmation de son identité et le renforcement de sa contribution sociale. C’est dans ce sens qu’elle a instauré l’Union des femmes arabes, précurseur de la Ligue des Etats arabes ». Dans la chaleur et la douceur de cette femme et de son oncle, Naela s’est ouverte à la vie. Elle laisse venir à elle les mots et les images, mais aussi les souvenirs lumineux qui l’ont enchantée autrefois, et les étreint dans un geste où le romanesque la dispute à la vivacité du ton.

Dans son adolescence, elle vit auprès de Hoda Chaarawi des moments de génie et une volonté tenace d’arriver à quelque chose. A travers son oncle, elle observe la politique de près et conserve longtemps cette conscience politique éveillée. Mais elle se conduit en jeune femme protégée et bourgeoise aux côtés de son cousin Adel Mohamad Ali Allouba, qui suit le même parcours que son père, et qu’elle épouse par amour. Cela, jusqu’à ce que ses trois filles atteignent le bac. Là, elle décide de reprendre les études qu’elle a interrompues au moment de son mariage, de façonner de ses mains sa propre vie et de s’engager dans le monde du travail. Comme si elle voulait compenser ces années où elle ne s’était pas dégagée des conventions et du devoir de remplir en premier sa mission d’épouse d’un grand avocat et de mère de famille.

Modifiant sa vie, elle l’arrange à sa convenance. Elle termine un bac d’anglais et entre à la faculté des lettres, section presse, à l’Université du Caire. A l’issue de ses études, elle fait l’apprentissage du métier de la presse sous les auspices du grand écrivain et journaliste Ahmad Bahaeddine, au magazine Al-Moussawar. Dès lors, il lui confie la rédaction d’un grand article sur la contribution de la femme à la Révolution de 1919. Elle élabore un reportage sur le sujet, et son entreprise s’avère éclairante, alliant les témoignages et les instants privés, la réflexion et l’étude. Elle reçoit donc l’éloge de tous. Cependant, dans les temps sombres de la censure aiguisée, on a voulu faire taire sa voix qui revendique une antipathie positive vis-à-vis de la réduction de la politique à l’exercice d’un pouvoir personnel, de lois sur mesure et de la corruption qui devient insensiblement dérive autoritaire. Mais cela n’entame pas sa fièvre d’avoir une prise sur le monde, car chacun de ses actes représente, à lui seul, un défi à la facilité. Elle abandonne la rubrique sociale qu’on lui confie au magazine Al-Moussawar et décide d’aborder le domaine du commerce. Elle s’initie à la réglementation, le régissant auprès de la Chambre de commerce et finit par décrocher de haute main le poste d’agent d’une grande société française, Interagra d’exportation de grains, d’engrais, de poulets et de viande. « Le propriétaire de la société m’a confiée, par la suite, le poste de directrice de sa filiale en Egypte, Epytrade. J’ai tant apprécié ce travail qui m’a aidée à introduire des produits égyptiens, comme les engrais de la société Abouqir, sur le marché étranger », évoque Naela.

Au bout de deux ans, forte de l’expérience et des connaissances acquises, elle fonde sa propre société, Nahal d’import-export, de consultation juridique et d’assistance technique aux projets commerciaux. Ses affaires connaissent un essor. « Mon travail dans les affaires est un saut, un salto vers la vie, vers l’énergie qui fait vivre », ainsi le définit-elle. Elle découvre qu’elle n’est pas qu’une mère avant tout, soumise aux convenances que son brave mari côtoyait. Elle devient chaque jour elle-même et assiste à l’éveil de son âme exigeante. Portée par cet élan, elle fonde avec un groupe de ses pairs, en 1976, l’Association des hommes d’affaires égyptiens, où elle préside le comité d’exportation. « Nous vivons dans une époque où les progrès d’une nation se mesurent à l’ampleur de ses exportations », avoue-t-elle. Depuis, elle mène un combat acharné de concert avec les Chambres de commerce, les grands conseils et associations pour promouvoir les exportations du pays. Sa ténacité, sa constance et sa forte détermination exercent une influence réelle et profonde sur son entourage.

En 1982, quelques années après la conclusion de l’accord de Camp David et le boycott de l’Egypte par les Arabes, Naela se rend à l’idée que « l’installation de barrières de plus en plus infranchissables contre l’union et la coopération des Arabes entraîne nécessairement la dispersion de leurs efforts et de leurs richesses. Une concentration des investissements au profit de grosses structures d’interaction et de production entre eux est donc indispensable. C’est la grande leçon que nous aurions à tirer du modèle d’interaction américano-européen. A nous tous d’imaginer des solutions réglementaires et professionnelles pour la garantir ». Elle organise au Caire une grande rencontre entre des hommes d’affaires arabes et égyptiens pour étudier les modalités de leur coopération. De son initiative est né le Conseil d’affaires arabo-égyptien au sein de l’Association des hommes d’affaires égyptiens. « En accompagnant 176 millionnaires arabes dans leur démarche, en offrant parfois à certains de s’adosser à notre association, de bénéficier de conseils juridiques et pratiques, c’est tout l’équilibre de la coopération arabe que nous soutenons, prévenant de la sorte des processus qui, à nos portes, peuvent la mettre en péril. Nous sommes bien sûr solidaires, n’en déplaise à ceux qui auraient aimé qu’il en fût autrement », souligne-t-elle.

Le désir de fraterniser trouve chez elle un profond écho. Au beau milieu de tout cela, elle pense à Hoda Chaarawi, dont elle veut suivre le modèle. « Nous savons ce que nous devons à Hoda Chaarawi. La solidarité avec les femmes et la promotion de leur condition étaient au cœur de ses activités. Aujourd’hui, je pense encore que la richesse de son action fondamentale en faveur de la femme mérite d’être organisée, maintenue et promue. C’est à quoi je travaille ». De Chaarawi, elle ne cherche pas à imiter le souffle, la passion sans relâche, mais à en porter toutes les vibrations. Par toutes les ressources du génie, elle sentit le besoin de créer un univers particulier avec son décor et ses personnages. L’univers, c’est l’Association de Guiza pour la femme et l’enfant qu’elle fonde, qui consiste en une grande maternelle pour accueillir gratuitement les enfantde mères qui travaillent. Elle initie plus de cinq cents enfants à la réflexion par le toucher. « L’intelligence s’éclaire au maniement d’objets et de matières divers. On décèle chez les enfants une énergie nouvelle. Ils ne sont plus cantonnés dans une imagerie classique. Ils se débrident et osent des choses qui témoignent de leur inventivité et leur créativité », déclare Naela. Elle consacre le début de sa journée de travail à ses activités à la maternelle. « Dans l’Association de Guiza, je me sens libre, je me ressource. Assumer sans réserve ce projet de charité est ma façon de me rendre utile et de mériter la clémence et l’approbation de Dieu pour pouvoir entrer plus complètement et plus délibérément dans mon univers professionnel. Cela m’aide à exister pour moi et pour les autres ».

Elle a aussi ses repères face aux instants de chaos : l’argent ruine ce qui ressemble à l’amour. « Là, dans le monde impitoyable où l’argent mine l’innocence, je surfe à la crête des menaces sur mes affaires, en m’accrochant au travail social, au dévouement, au service des principes et des idéaux qui me prodiguent bonheur et me font oublier la hantise de rester sans lendemain, l’obsession des dates, du temps compté », proclame-t-elle. Ces actions sont plébiscitées par deux magazines américains de renom, Fortune et Forbes, qui la mentionnent parmi les 50 meilleures femmes d’affaires du monde, puis du monde arabe. Les enjeux économiques de son parcours professionnel ne l’emportent pas, néanmoins, sur des considérations ludiques. Elle fonde, en 1990, une société de tourisme à côté de sa société d’import-export qui a gagné en envergure. Elle pense avec un brin de nostalgie au métier de journaliste. « Fondamentalement, je ne suis pas journaliste. C’est un beau métier, mais ce n’est pas le mien. En revanche, j’aime bien entreprendre, diriger des activités commerciales, des transactions. C’est un exercice particulier. Parfois, j’écris ce qui m’a marquée ce jour-là, ou cette semaine-là. Je m’aperçois que cela m’aide à réfléchir et à prendre du recul par rapport à mes actions, et nourrit en moi d’autres pouvoirs », estime-t-elle.

Sa lucidité mâtinée d’ironie complaisante suscite notre engouement pour ses images, ses contrepoints, ses souvenirs. Elle a su mêler harmonieusement ses sources d’inspiration et conduire sa vie de façon habile, tout en conservant une part de cohérence, mais aussi de possibilités ouvertes, d’horizons à découvrir et où bifurquer.

Amina Hassan

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Jalons

1970 : Licence de la faculté des lettres (section presse) de l’Université du Caire.

1996 : Médaille du gouvernorat de Guiza pour son rôle dans la promotion de l’économie et du travail social.

1998 : Intègre le Top 50 des meilleures femmes d’affaires du monde de la revue américaine Fortune.

2002 : Reconnaissance de son travail social par le Croissant-Rouge.

2006 : Intègre le Top 50 des meilleures 50 femmes d’affaires du monde arabe de la revue américaine Forbes.

 

 




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