Les éléments positifs et constitutifs de sa
personnalité vigoureuse et de sa vitalité, elle les puise dans
une période ancienne. La mémoire du passé, de personnalités
emblématiques, d’idées, de comportements loués revient à toute
vitesse. Son oncle, Mohamad Ali pacha Allouba, fervent homme
politique, et avocat de renom, rempli de dignité et de
patriotisme, a illuminé son enfance. Elle l’évoque et le définit
avec tendresse. « Mon oncle appelait à l’union des Arabes et à
plus de vigilance et de discernement vis-à-vis du Protocole des
chefs de Sion et de leur projet colonialiste et expansionniste
dans la région arabe. Il fallait être lucide sur les enjeux pour
ne pas se tromper d’ennemi ». Mohamad Ali pacha Allouba a
accompagné de même Saad pacha Zaghloul dans son voyage à Londres
pour négocier l’indépendance du pays et la fin de l’occupation
britannique. Il a aussi obtenu la reconnaissance internationale
de l’appartenance légitime du Mur des lamentations au patrimoine
arabe. Un autre beau personnage, Hoda Chaarawi, une féministe
avant la lettre, amie de la famille de Naela, lui a fait aimer
le travail social, d’utilité publique. « Hoda Chaarawi était
attachée à l’idée de vouloir stimuler la vitalité des femmes
pour changer leur condition, les éduquer. Elle a joué à cet
égard le rôle d’aiguillon, stimulant leur ardeur par son
inventivité et sa proximité des centres de décision. Elle
pensait que le califat ottoman avait frappé la charia islamique,
favorable à la femme, d’un sceau rétrograde », explique Naela.
Et d’ajouter : « Elle était donc soucieuse de susciter
l’indépendance de la femme, l’affirmation de son identité et le
renforcement de sa contribution sociale. C’est dans ce sens
qu’elle a instauré l’Union des femmes arabes, précurseur de la
Ligue des Etats arabes ». Dans la chaleur et la douceur de cette
femme et de son oncle, Naela s’est ouverte à la vie. Elle laisse
venir à elle les mots et les images, mais aussi les souvenirs
lumineux qui l’ont enchantée autrefois, et les étreint dans un
geste où le romanesque la dispute à la vivacité du ton.
Dans son adolescence, elle vit auprès de Hoda
Chaarawi des moments de génie et une volonté tenace d’arriver à
quelque chose. A travers son oncle, elle observe la politique de
près et conserve longtemps cette conscience politique éveillée.
Mais elle se conduit en jeune femme protégée et bourgeoise aux
côtés de son cousin Adel Mohamad Ali Allouba, qui suit le même
parcours que son père, et qu’elle épouse par amour. Cela,
jusqu’à ce que ses trois filles atteignent le bac. Là, elle
décide de reprendre les études qu’elle a interrompues au moment
de son mariage, de façonner de ses mains sa propre vie et de
s’engager dans le monde du travail. Comme si elle voulait
compenser ces années où elle ne s’était pas dégagée des
conventions et du devoir de remplir en premier sa mission
d’épouse d’un grand avocat et de mère de famille.
Modifiant sa vie, elle l’arrange à sa
convenance. Elle termine un bac d’anglais et entre à la faculté
des lettres, section presse, à l’Université du Caire. A l’issue
de ses études, elle fait l’apprentissage du métier de la presse
sous les auspices du grand écrivain et journaliste Ahmad
Bahaeddine, au magazine Al-Moussawar. Dès lors, il lui confie la
rédaction d’un grand article sur la contribution de la femme à
la Révolution de 1919. Elle élabore un reportage sur le sujet,
et son entreprise s’avère éclairante, alliant les témoignages et
les instants privés, la réflexion et l’étude. Elle reçoit donc
l’éloge de tous. Cependant, dans les temps sombres de la censure
aiguisée, on a voulu faire taire sa voix qui revendique une
antipathie positive vis-à-vis de la réduction de la politique à
l’exercice d’un pouvoir personnel, de lois sur mesure et de la
corruption qui devient insensiblement dérive autoritaire. Mais
cela n’entame pas sa fièvre d’avoir une prise sur le monde, car
chacun de ses actes représente, à lui seul, un défi à la
facilité. Elle abandonne la rubrique sociale qu’on lui confie au
magazine Al-Moussawar et décide d’aborder le domaine du
commerce. Elle s’initie à la réglementation, le régissant auprès
de la Chambre de commerce et finit par décrocher de haute main
le poste d’agent d’une grande société française, Interagra
d’exportation de grains, d’engrais, de poulets et de viande. «
Le propriétaire de la société m’a confiée, par la suite, le
poste de directrice de sa filiale en Egypte, Epytrade. J’ai tant
apprécié ce travail qui m’a aidée à introduire des produits
égyptiens, comme les engrais de la société Abouqir, sur le
marché étranger », évoque Naela.
Au bout de deux ans, forte de l’expérience et
des connaissances acquises, elle fonde sa propre société, Nahal
d’import-export, de consultation juridique et d’assistance
technique aux projets commerciaux. Ses affaires connaissent un
essor. « Mon travail dans les affaires est un saut, un salto
vers la vie, vers l’énergie qui fait vivre », ainsi le
définit-elle. Elle découvre qu’elle n’est pas qu’une mère avant
tout, soumise aux convenances que son brave mari côtoyait. Elle
devient chaque jour elle-même et assiste à l’éveil de son âme
exigeante. Portée par cet élan, elle fonde avec un groupe de ses
pairs, en 1976, l’Association des hommes d’affaires égyptiens,
où elle préside le comité d’exportation. « Nous vivons dans une
époque où les progrès d’une nation se mesurent à l’ampleur de
ses exportations », avoue-t-elle. Depuis, elle mène un combat
acharné de concert avec les Chambres de commerce, les grands
conseils et associations pour promouvoir les exportations du
pays. Sa ténacité, sa constance et sa forte détermination
exercent une influence réelle et profonde sur son entourage.
En 1982, quelques années après la conclusion
de l’accord de Camp David et le boycott de l’Egypte par les
Arabes, Naela se rend à l’idée que « l’installation de barrières
de plus en plus infranchissables contre l’union et la
coopération des Arabes entraîne nécessairement la dispersion de
leurs efforts et de leurs richesses. Une concentration des
investissements au profit de grosses structures d’interaction et
de production entre eux est donc indispensable. C’est la grande
leçon que nous aurions à tirer du modèle d’interaction
américano-européen. A nous tous d’imaginer des solutions
réglementaires et professionnelles pour la garantir ». Elle
organise au Caire une grande rencontre entre des hommes
d’affaires arabes et égyptiens pour étudier les modalités de
leur coopération. De son initiative est né le Conseil d’affaires
arabo-égyptien au sein de l’Association des hommes d’affaires
égyptiens. « En accompagnant 176 millionnaires arabes dans leur
démarche, en offrant parfois à certains de s’adosser à notre
association, de bénéficier de conseils juridiques et pratiques,
c’est tout l’équilibre de la coopération arabe que nous
soutenons, prévenant de la sorte des processus qui, à nos portes,
peuvent la mettre en péril. Nous sommes bien sûr solidaires,
n’en déplaise à ceux qui auraient aimé qu’il en fût autrement »,
souligne-t-elle.
Le désir de fraterniser trouve chez elle un
profond écho. Au beau milieu de tout cela, elle pense à Hoda
Chaarawi, dont elle veut suivre le modèle. « Nous savons ce que
nous devons à Hoda Chaarawi. La solidarité avec les femmes et la
promotion de leur condition étaient au cœur de ses activités.
Aujourd’hui, je pense encore que la richesse de son action
fondamentale en faveur de la femme mérite d’être organisée,
maintenue et promue. C’est à quoi je travaille ». De Chaarawi,
elle ne cherche pas à imiter le souffle, la passion sans relâche,
mais à en porter toutes les vibrations. Par toutes les
ressources du génie, elle sentit le besoin de créer un univers
particulier avec son décor et ses personnages. L’univers, c’est
l’Association de Guiza pour la femme et l’enfant qu’elle fonde,
qui consiste en une grande maternelle pour accueillir
gratuitement les enfantde mères qui travaillent. Elle initie
plus de cinq cents enfants à la réflexion par le toucher. «
L’intelligence s’éclaire au maniement d’objets et de matières
divers. On décèle chez les enfants une énergie nouvelle. Ils ne
sont plus cantonnés dans une imagerie classique. Ils se
débrident et osent des choses qui témoignent de leur inventivité
et leur créativité », déclare Naela. Elle consacre le début de
sa journée de travail à ses activités à la maternelle. « Dans
l’Association de Guiza, je me sens libre, je me ressource.
Assumer sans réserve ce projet de charité est ma façon de me
rendre utile et de mériter la clémence et l’approbation de Dieu
pour pouvoir entrer plus complètement et plus délibérément dans
mon univers professionnel. Cela m’aide à exister pour moi et
pour les autres ».
Elle a aussi ses repères face aux instants de
chaos : l’argent ruine ce qui ressemble à l’amour. « Là, dans le
monde impitoyable où l’argent mine l’innocence, je surfe à la
crête des menaces sur mes affaires, en m’accrochant au travail
social, au dévouement, au service des principes et des idéaux
qui me prodiguent bonheur et me font oublier la hantise de
rester sans lendemain, l’obsession des dates, du temps compté »,
proclame-t-elle. Ces actions sont plébiscitées par deux
magazines américains de renom, Fortune et Forbes, qui la
mentionnent parmi les 50 meilleures femmes d’affaires du monde,
puis du monde arabe. Les enjeux économiques de son parcours
professionnel ne l’emportent pas, néanmoins, sur des
considérations ludiques. Elle fonde, en 1990, une société de
tourisme à côté de sa société d’import-export qui a gagné en
envergure. Elle pense avec un brin de nostalgie au métier de
journaliste. « Fondamentalement, je ne suis pas journaliste.
C’est un beau métier, mais ce n’est pas le mien. En revanche,
j’aime bien entreprendre, diriger des activités commerciales,
des transactions. C’est un exercice particulier. Parfois,
j’écris ce qui m’a marquée ce jour-là, ou cette semaine-là. Je
m’aperçois que cela m’aide à réfléchir et à prendre du recul par
rapport à mes actions, et nourrit en moi d’autres pouvoirs »,
estime-t-elle.
Sa lucidité mâtinée d’ironie complaisante
suscite notre engouement pour ses images, ses contrepoints, ses
souvenirs. Elle a su mêler harmonieusement ses sources
d’inspiration et conduire sa vie de façon habile, tout en
conservant une part de cohérence, mais aussi de possibilités
ouvertes, d’horizons à découvrir et où bifurquer.
Amina Hassan