Al-Ahram Hebdo,Société | L’échappatoire des petites gens
  Président Salah Al-Ghamry
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 10 au 17 mai 2006, numéro 609

 

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Société
Souks. Le Caire en compte 113 aujourd’hui, contre seulement 60 durant les années 1990. Ils poussent comme des champignons sur des sites improvisés et font le bonheur des petites bourses et surtout d’une classe moyenne qui s’appauvrit. Balade.

L’échappatoire des petites gens

A proximité du luxueux centre commercial Guéneina Mall, se tient tous les lundis un marché à ciel ouvert. C’est autour de la mosquée Fatma Al-Zahraa que des marchands ambulants ont choisi de s’installer avec leurs étalages. Un vacarme assourdissant nous parvient au fur et à mesure que l’on s’approche de la place du marché où une masse humaine bloque l’accès. Seuls les plus futés parviendront rapidement à se frayer un chemin entravant le passage à des voitures de luxe qui circulent, pare-chocs contre pare-chocs. Dans ce marché hebdomadaire réservé aux gens modestes, on trouve des vêtements, de l’électroménager, des denrées alimentaires et même des animaux. Et les prix sont accessibles à toutes les bourses. Des paysannes arrivées tôt le matin par train occupent les trottoirs. Elles sont venues exposer leurs produits faits maison : fromage, galette, beurre, graisse, etc. C’est l’occasion pour ces provinciales d’écouler leurs marchandises souvent inaccessibles aux Cairotes. Des femmes portant le niqab font partie du lot. Adossées à la façade de la mosquée, elles vendent des chapelets et des capes de prière. Non loin d’elles, d’autres exposent des chemises de nuit bien échancrées. Là, les cris des vendeurs se fondent avec des chansons américaines diffusées par le centre commercial à proximité. Une cacophonie, mais surtout un tableau époustouflant et contrasté. Un contraste qui donne du charme à la capitale et fait sa singularité

Malgré la cohue, la gent féminine tient à être présente à ce rendez-vous hebdomadaire. « J’ai pris l’habitude de venir dans ce marché pour m’approvisionner en légumes et fruits frais. Il faut dire qu’ici les prix sont très abordables. Il m’arrive aussi de trouver des vêtements à mon goût et à bon marché », confie Héba, professeur à l’université. Elle dit avoir même trouvé ici des articles vendus à Guéneina Mall beaucoup plus cher. « La différence ici, c’est qu’on est dispensé de payer le prix de ce décor luxueux du centre comme les murs en marbre, la climatisation et tout le reste », poursuit-elle. Devant l’étalage d’un marchand de crevettes, Samar, secrétaire, discute du prix dans l’espoir d’économiser quelques livres. « Cela fait une année que nous n’avons pas mangé de crevettes à la maison. Leur prix ailleurs dépasse les 100 L.E. le kilo. Ici, on peut les avoir à 60 L.E., même moins, selon le talent de chacun. Marchander est un art. Cela me permet de faire quelques économies. Ailleurs, je n’oserais pas le faire surtout dans les supermarchés tels que Métro, situé à proximité et dont la clientèle est issue de la classe huppée, alors qu’ici, nous sommes tous logés sous la même enseigne. Nous avons du mal à subvenir à nos besoins », dit-elle. Les marchés de ce genre poussent comme des champignons dans les rues du Caire. Face à une crise économique qui persiste depuis 1999, des salaires qui n’ont pas bougé alors que les prix ne cessent d’augmenter, ces souks sont devenus la solution pour beaucoup de familles de la classe moyenne afin d’ajuster leur budget. Les chiffres assurent que le nombre de ces souks a atteint les 113 en comparaison avec le début des années 1990, où il en existait seulement une soixantaine. Certains intellectuels, comme Sékina Fouad, estiment que c’est une sorte d’atteinte à la dignité du citoyen égyptien que d’être obligé d’acheter des articles d’occasion ou de second choix. Cependant, la sociologue Azza Korayem approuve cette nouvelle tendance. Les marchés populaires sont un phénomène qui existe partout dans le monde. « C’est une sorte de solidarité sociale et de troc ». Elle pense que ces marchés attirent aujourd’hui non seulement la classe modeste, mais aussi la moyenne qui lutte pour exister face à cette crise. Cependant l’avantage, selon la sociologue, est que la classe moyenne a commencé par changer ses habitudes. Celle-ci n’attache plus d’importance aux apparences comme autrefois vu qu’elle a du mal à joindre les deux bouts. Et de préciser : « Lorsque le souq de Wékalet Al-Balah pour la vente des tissus a ouvert ses portes au début des années 1990, beaucoup de mes collègues du Centre des recherches sociales et criminelles refusaient de s’y rendre pour faire des achats sous prétexte que cela ne va pas de pair avec le prestige d’un chercheur. Aujourd’hui, la situation a changé et ce souk a attiré la majorité de la classe moyenne qui résiste pour conserver ses anciens profits », dit-elle.

Aujourd’hui, cette nouvelle clientèle est une cible à ne pas rater. C’est ce qui explique d’ailleurs l’ouverture d’un autre souk du même genre derrière l’hôtel Sonesta, à Madinet Nasr, un quartier habité en majorité par la classe moyenne. Le site de ce souk n’a pas été choisi au hasard. Placé dans une rue secondaire, celui-ci est entouré de l’Organisme central de mobilisation et des statistiques, le central téléphonique du quartier, l’Entreprise publique de gaz naturel, le ministère de la Main-d’œuvre, la Société d’électricité, sans compter le corps enseignant d’une grande école, bref un très grand rassemblement de fonctionnaires. L’heure d’ouverture quotidienne du marché a été aussi prise en compte. De 7 heures du matin jusqu’à midi. Une heure qui correspond à celle où les employés commencent leur travail. Ces commerçants semblent avoir bien étudié le mode de vie, les conditions et les ressources de cette clientèle avant de choisir la marchandise à écouler et qui change d’un jour à l’autre. Il est très courant de voir des marchands de légumes exposer de l’ail épluché ou bien des légumes coupés en morceaux prêts à la cuisson pour faciliter le travail à ces femmes actives qui ne disposent pas de beaucoup de temps pour remplir leurs tâches. Un autre vendeur vend des cigarettes locales mais en détail. Un troisième expose des cravates et des foulards dont les prix ne dépassent pas les 7 L.E. Des prix à la portée de cette catégorie sociale qui veut conserver à tout prix son allure distinguée. Et au fil du temps, des relations d’amitié se sont tissées entre ces gens et ceux du souk. Les visages et les noms des clients sont devenus familiers et beaucoup achètent à crédit. Mahmoud, directeur dans une des institutions publiques, confie qu’il a acheté 10 cravates pour 70 L.E. payées sur deux mois. Ici, la confiance est une monnaie courante. Soheir, fonctionnaire, achète tous ses accessoires à crédit. « La femme active doit changer de tenue au moins deux ou trois fois par semaine. Et pour satisfaire mes besoins en période d’inflation, et avec un salaire de 1 000 L.E. par mois, j’achète mes vêtements à crédit au souk », explique-t-elle.

L’occasion des occasions

Ces souks sont devenus aujourd’hui pour beaucoup de familles l’endroit idéal pour acheter le trousseau de leurs filles.

Matariya. Marché du jeudi. Spécialité : toutes sortes d’articles de seconde main. Devant la station de métro et juste à côté de l’hôpital public du quartier, une foule dense gêne la circulation. Le va-et-vient des clients du marché empêche le passage des microbus. Et même sous la chaleur torride de l’été qui s’annonce, les vendeurs sont toujours présents, de même que leurs clients. « Vous ne le regretterez pas ! », lance Fathi, vendeur d’ustensiles de cuisine, à un couple qui va bientôt se marier.

« C’est ici que nous avons choisi notre chambre à coucher. Elle ne nous a coûté que 300 L.E. Il ne nous reste que peu de choses à acheter. Sans ce marché, on aurait attendu cinq ans encore pour meubler notre appartement et nous marier », note le fiancé. Le marché de Matariya est une vraie aubaine pour les petites bourses.

Mais pour pouvoir pénétrer dans ces souks, il faut savoir discuter des prix, autrement dit, aimer marchander. Là, face aux interminables négociations, la balle est tantôt dans le camp du vendeur, tantôt dans celui de son adversaire, le client. Chérine, journaliste qui dans sa vie pratique est toujours tirée à quatre épingles, confie avoir une tenue spécialepour se rendre dans ce marché du lundi, à Madinet Nasr. « Je porte une abaya noire et un foulard long comme si j’étais une fille du peuple. Car si les vendeurs me voient porter des vêtements élégants, ils vont automatiquement hausser le prix. Et pour faire des affaires, je dois me montrer ainsi vêtue », confie-t-elle.

Autre tactique. Dina, professeur, affirme qu’il faut être très prudent en faisant ses courses dans ces marchés. Surtout lorsqu’il s’agit de vêtements. Il faut savoir, selon elle, choisir les pièces rares et de qualité. « Il faut avoir le plaisir de fouiner et la patience de trouver ce que l’on cherche. C’est tout un art mais pour moi, le besoin est le mot d’ordre ».

Cependant, le risque est souvent présent dans ce genre d’achats. Car parfois certains escrocs s’infiltrent dans ce souk et vendent des articles abîmés ou gâtés. Tel est le cas de Saïd, qui a acheté une montre.

Trois jours plus tard, celle-ci ne fonctionnait plus et lorsqu’il est revenu au souk pour chercher le vendeur, ce dernier avait disparu. « Autant chercher une aiguille dans une botte de foin », dit-il désabusé. C’est donc un achat risqué, mais le client, fasciné par le prix modique et n’ayant pas souvent d’autre choix, tombe souvent dans le piège.

Peu importe. La crise économique persiste encore et toujours. Et alors que les divers gouvernements se succèdent sans trouver de solutions, les classes moyenne et pauvre essaient de trouver une issue à cette impasse. Raison pour laquelle les municipalités se trouvent obligées de fermer les yeux face à ces souks improvisés.

Dina Darwich

Al-Hamzawi file un mauvais coton

Dans le vieux souk d’Al-Hamzawi qui offre une large gamme de tissus à des prix défiant toute concurrence, les projets de délocalisation et la précarité des conditions de travail menacent l’activité des vendeurs.

C’est sur une superficie de 75 feddans que sont regroupées les 3 000 échoppes d’Al-Hamzawi, un quartier historique situé à Al-Azhar et dont la particularité est la vente de tissus en tous genres. Là, on trouve de tout, des tissus d’ameublement imprimés ou unis, des tissus synthétiques ou naturels tels que le coton, le lin, la laine, le nylon, la viscose, de la toile et même des serviettes de toilettes. Toutes les boutiques sont bien fournies. Quant aux vendeurs, ils invitent les passants à entrer dans leurs échoppes ou à admirer leurs étalages. Et convaincre un client pour acheter est tout un art. « Admirez Madame cette qualité d’étoffe, on peut toujours se mettre d’accord sur le prix », répète à satiété Rabie, 29 ans, sans oublier de lancer quelques compliments aux clients, et surtout aux clientes. La qualité d’un bon vendeur est d’être éloquent et de persuader son client de prendre quelque chose. Sans cela, Rabie perdrait son salaire qui s’élève à 200 L.E. par semaine. Du propriétaire aux vendeurs, tous ceux qui travaillent dans ce commerce font particulièrement attention à ce que désire le client. « Nous vendons tous du tissu et il existe une grande variété, alors, il faut à tout prix écouler notre marchandise et à des prix abordables pour éviter de faire faillite », explique Gamil Adib, directeur d’un commerce de tissus d’ameublement. Ce dernier confie que sa marge de bénéfices ne dépasse pas les 2 ou 3 %. Par exemple, pour un mètre de tissu qui coûte 15 L.E., le client va marchander en baissant ce prix de 2 ou 3 L.E. « Il faut garder son calme avec les clients car si l’on doit faire plaisir à tous, ce n’est plus rentable. En revanche, nous sommes plus flexibles avec ceux qui achètent une importante quantité de tissus. A partir de 40 mètres, ils ont droit à une réduction et de notre côté nous réalisons un bénéfice non négligeable », explique Adib, qui dit ne pas chômer car à Al-Hamzawi, on trouve tous les genres de tissus et même de bonne qualité, exactement comme ceux qui sont exposés dans les boutiques des quartiers huppés. Et si un client sort de l’une des échoppes sans avoir rien acheté, le vendeur n’est nullement contrarié, il se contente seulement de dire que c’est une question de rizq (gagne-pain) et qu’un autre client viendra compenser cette vente ratée. Exhiber, mesurer, couper ou plier sont devenus des gestes automatiques pour ceux qui travaillent dans ce commerce. La grande variété des tissus incite le client à faire le tour de toutes ces boutiques. Les vendeurs trouvent que les femmes sont beaucoup trop hésitantes, particulièrement lorsqu’il s’agit d’un trousseau pour un mariage. Comme Marwa, qui cherche un tissu à son goût pour recouvrir son canapé et ses fauteuils, un tissu peu répandu à Al-Hamzawi. « Je veux couvrir mon salon. Ici j’ai l’embarras du choix mais je dois prendre mon temps car je n’en changerai pas avant des années ». Cette jeune secrétaire, au sens pratique, sait ce qu’elle veut. Un tissu assez résistant. Et pour ses rideaux, elle a opté pour un tissu imprimé avec des tons de couleurs qui se marient parfaitement. Elle confie avoir fait le tour de toutes les échoppes avant d’avoir trouvé ce qu’elle cherchait. D’autres clientes plus âgées sont venues acheter du tissu pour faire des rideaux. « Tous les deux ans, j’aime modifier le décor de mon appartement, il suffit de mettre des rideaux neufs pour sentir le changement et donner du charme au salon et à la salle à manger », confie Amal, femme au foyer, pour qui le marché d’Al-Hamzawi offre cette possibilité de renouveler ses tissus d’ameublement, à des prix qui ne dérangent pas son budget mensuel. Et si dans ces petites boutiques on vend des tissus d’ameublement pour tous les goûts, on y trouve aussi des tissus pour confectionner des vêtements ordinaires, de travail ou des uniformes d’écoliers.

Appel au soutien de l’Etat

Ces échoppes spécialisées dans les tissus pour vêtements travaillent par saisons, par exemple à la rentrée scolaire ou à l’approche des fêtes, comme la Fête des mères. Certaines étoffes sont particulièrement prisées par les femmes telles que la viscose. Quant aux hommes, ils préfèrent la laine en hiver pour confectionner des costumes et des galabiyas. « On compte beaucoup sur la laine, car c’est la matière textile animale la plus recherchée et donc la plus chère ; le mètre peut atteindre 90 L.E. », confie Mohamad Antar, vice-président du département des textiles à la Chambre de commerce du Caire et propriétaire d’une échoppe héritée de ses grands-parents.

Il déplore que le marché ne soit plus le même que jadis, lorsque la qualité du coton dépendait de la longueur du fil. Ce coton était utilisé jusque dans les années 1980. Ensuite, l’Etat a préféré exporter ce coton de luxe et en utiliser un autre de moindre qualité. Antar appelle l’Etat à aider les paysans comme le font les Etats-Unis, en accordant des subventions à ses citoyens pour amoindrir le coût de l’irrigation, car le coton demande un arrosage important. Un autre exemple, le Sud-Est de l’Asie, qui connaît un développement important dans le domaine du textile, car l’Etat soutient cette industrie. Si le soutien de l’Etat dans le domaine du textile est encore une utopie en Egypte, Antar espère que les commerçants d’Al-Hamzawi pourront avoir un endroit plus approprié pour installer leurs commerces. Un projet proposé par l’ex-ministre de l’Habitat, Mohamad Ibrahim Soliman, prévoyait le transfert des commerçants d’Al-Hamzawi vers une cité nouvelle, Al-Tagammoe Al-Khamès, sur une superficie de 1 000 feddans et dont les aires de stockage seraient situées non loin de leurs boutiques. Avec le nouveau ministre, ce projet a été rangé dans les tiroirs.

Les commerçants vivent dans des conditions sécuritaires précaires. Il arrive souvent qu’un incendie ravage une échoppe, laissant son propriétaire ruiné du jour au lendemain. A chaque catastrophe, les responsables promettent monts et merveilles, et la vie reprend son cours normal comme si rien ne s’était passé. La seule chose que demandent ces commerçants, c’est de travailler avec un minimum de sécurité, mais ne souhaitent pas partir. Sameh Mourad, commerçant, explique : « Si l’on déménage plus loin, on perdra notre clientèle. On se trouve non loin du centre-ville et les gens se sont habitués à nous voir ici ». Mourad pense que s’installer dans une cité nouvelle va faire perdre au quartier d’Al-Hamzawi cette particularité qui le distingue, celle d’offrir aux clients des tissus bon marché. Pour compenser ses pertes, le commerçant va devoir faire payer les clients et à ce moment-là, il ne sera plus possible aux vendeurs de tissus d’écouler leurs marchandises ni même de gagner leur vie.

Ces commerçants sont fiers d’être installés dans un quartier riche d’Histoire où se trouvent les mosquées du sultan Al-Ghouri, d’Al-Hussein, d’Al-Azhar et le complexe d’Aboul-Dahab. Ils pensent que grâce à ce patrimoine leurs marchandises gagnent en authenticité .

Dina Ibrahim

 




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