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Souks.
Le Caire en compte 113 aujourd’hui,
contre seulement 60 durant les années 1990. Ils poussent comme
des champignons sur des sites improvisés et font le bonheur des
petites bourses et surtout d’une classe moyenne qui s’appauvrit.
Balade.
L’échappatoire des petites gens
A
proximité du luxueux centre commercial Guéneina Mall, se tient
tous les lundis un marché à ciel ouvert. C’est autour de la
mosquée Fatma Al-Zahraa que des marchands ambulants ont choisi
de s’installer avec leurs étalages. Un vacarme assourdissant
nous parvient au fur et à mesure que l’on s’approche de la place
du marché où une masse humaine bloque l’accès. Seuls les plus
futés parviendront rapidement à se frayer un chemin entravant le
passage à des voitures de luxe qui circulent, pare-chocs contre
pare-chocs. Dans ce marché hebdomadaire réservé aux gens
modestes, on trouve des vêtements, de l’électroménager, des
denrées alimentaires et même des animaux. Et les prix sont
accessibles à toutes les bourses. Des paysannes arrivées tôt le
matin par train occupent les trottoirs. Elles sont venues
exposer leurs produits faits maison : fromage, galette, beurre,
graisse, etc. C’est l’occasion pour ces provinciales d’écouler
leurs marchandises souvent inaccessibles aux Cairotes. Des
femmes portant le niqab font partie du lot. Adossées à la façade
de la mosquée, elles vendent des chapelets et des capes de
prière. Non loin d’elles, d’autres exposent des chemises de nuit
bien échancrées. Là, les cris des vendeurs se fondent avec des
chansons américaines diffusées par le centre commercial à
proximité. Une cacophonie, mais surtout un tableau époustouflant
et contrasté. Un contraste qui donne du charme à la capitale et
fait sa singularité
Malgré la cohue, la gent féminine tient à
être présente à ce rendez-vous hebdomadaire. « J’ai pris
l’habitude de venir dans ce marché pour m’approvisionner en
légumes et fruits frais. Il faut dire qu’ici les prix sont très
abordables. Il m’arrive aussi de trouver des vêtements à mon
goût et à bon marché », confie Héba, professeur à l’université.
Elle dit avoir même trouvé ici des articles vendus à Guéneina
Mall beaucoup plus cher. « La différence ici, c’est qu’on est
dispensé de payer le prix de ce décor luxueux du centre comme
les murs en marbre, la climatisation et tout le reste »,
poursuit-elle. Devant l’étalage d’un marchand de crevettes,
Samar, secrétaire, discute du prix dans l’espoir d’économiser
quelques livres. « Cela fait une année que nous n’avons pas
mangé de crevettes à la maison. Leur prix ailleurs dépasse les
100 L.E. le kilo. Ici, on peut les avoir à 60 L.E., même moins,
selon le talent de chacun. Marchander est un art. Cela me permet
de faire quelques économies. Ailleurs, je n’oserais pas le faire
surtout dans les supermarchés tels que Métro, situé à proximité
et dont la clientèle est issue de la classe huppée, alors qu’ici,
nous sommes tous logés sous la même enseigne. Nous avons du mal
à subvenir à nos besoins », dit-elle. Les marchés de ce genre
poussent comme des champignons dans les rues du Caire. Face à
une crise économique qui persiste depuis 1999, des salaires qui
n’ont pas bougé alors que les prix ne cessent d’augmenter, ces
souks sont devenus la solution pour beaucoup de familles de la
classe moyenne afin d’ajuster leur budget. Les chiffres assurent
que le nombre de ces souks a atteint les 113 en comparaison avec
le début des années 1990, où il en existait seulement une
soixantaine. Certains intellectuels, comme Sékina Fouad,
estiment que c’est une sorte d’atteinte à la dignité du citoyen
égyptien que d’être obligé d’acheter des articles d’occasion ou
de second choix. Cependant, la sociologue Azza Korayem approuve
cette nouvelle tendance. Les marchés populaires sont un
phénomène qui existe partout dans le monde. « C’est une sorte de
solidarité sociale et de troc ». Elle pense que ces marchés
attirent aujourd’hui non seulement la classe modeste, mais aussi
la moyenne qui lutte pour exister face à cette crise. Cependant
l’avantage, selon la sociologue, est que la classe moyenne a
commencé par changer ses habitudes. Celle-ci n’attache plus
d’importance aux apparences comme autrefois vu qu’elle a du mal
à joindre les deux bouts. Et de préciser : « Lorsque le souq de
Wékalet Al-Balah pour la vente des tissus a ouvert ses portes au
début des années 1990, beaucoup de mes collègues du Centre des
recherches sociales et criminelles refusaient de s’y rendre pour
faire des achats sous prétexte que cela ne va pas de pair avec
le prestige d’un chercheur. Aujourd’hui, la situation a changé
et ce souk a attiré la majorité de la classe moyenne qui résiste
pour conserver ses anciens profits », dit-elle.
Aujourd’hui,
cette nouvelle clientèle est une cible à ne pas rater. C’est ce
qui explique d’ailleurs l’ouverture d’un autre souk du même
genre derrière l’hôtel Sonesta, à Madinet Nasr, un quartier
habité en majorité par la classe moyenne. Le site de ce souk n’a
pas été choisi au hasard. Placé dans une rue secondaire,
celui-ci est entouré de l’Organisme central de mobilisation et
des statistiques, le central téléphonique du quartier,
l’Entreprise publique de gaz naturel, le ministère de la Main-d’œuvre,
la Société d’électricité, sans compter le corps enseignant d’une
grande école, bref un très grand rassemblement de fonctionnaires.
L’heure d’ouverture quotidienne du marché a été aussi prise en
compte. De 7 heures du matin jusqu’à midi. Une heure qui
correspond à celle où les employés commencent leur travail. Ces
commerçants semblent avoir bien étudié le mode de vie, les
conditions et les ressources de cette clientèle avant de choisir
la marchandise à écouler et qui change d’un jour à l’autre. Il
est très courant de voir des marchands de légumes exposer de
l’ail épluché ou bien des légumes coupés en morceaux prêts à la
cuisson pour faciliter le travail à ces femmes actives qui ne
disposent pas de beaucoup de temps pour remplir leurs tâches. Un
autre vendeur vend des cigarettes locales mais en détail. Un
troisième expose des cravates et des foulards dont les prix ne
dépassent pas les 7 L.E. Des prix à la portée de cette catégorie
sociale qui veut conserver à tout prix son allure distinguée. Et
au fil du temps, des relations d’amitié se sont tissées entre
ces gens et ceux du souk. Les visages et les noms des clients
sont devenus familiers et beaucoup achètent à crédit. Mahmoud,
directeur dans une des institutions publiques, confie qu’il a
acheté 10 cravates pour 70 L.E. payées sur deux mois. Ici, la
confiance est une monnaie courante. Soheir, fonctionnaire,
achète tous ses accessoires à crédit. « La femme active doit
changer de tenue au moins deux ou trois fois par semaine. Et
pour satisfaire mes besoins en période d’inflation, et avec un
salaire de 1 000 L.E. par mois, j’achète mes vêtements à crédit
au souk », explique-t-elle.
L’occasion des occasions
Ces souks sont devenus aujourd’hui pour
beaucoup de familles l’endroit idéal pour acheter le trousseau
de leurs filles.
Matariya. Marché du jeudi. Spécialité :
toutes sortes d’articles de seconde main. Devant la station de
métro et juste à côté de l’hôpital public du quartier, une foule
dense gêne la circulation. Le va-et-vient des clients du marché
empêche le passage des microbus. Et même sous la chaleur torride
de l’été qui s’annonce, les vendeurs sont toujours présents, de
même que leurs clients. « Vous ne le regretterez pas ! », lance
Fathi, vendeur d’ustensiles de cuisine, à un couple qui va
bientôt se marier.
« C’est ici que nous avons choisi notre
chambre à coucher. Elle ne nous a coûté que 300 L.E. Il ne nous
reste que peu de choses à acheter. Sans ce marché, on aurait
attendu cinq ans encore pour meubler notre appartement et nous
marier », note le fiancé. Le marché de Matariya est une vraie
aubaine pour les petites bourses.
Mais pour pouvoir pénétrer dans ces souks, il
faut savoir discuter des prix, autrement dit, aimer marchander.
Là, face aux interminables négociations, la balle est tantôt
dans le camp du vendeur, tantôt dans celui de son adversaire, le
client. Chérine, journaliste qui dans sa vie pratique est
toujours tirée à quatre épingles, confie avoir une tenue
spécialepour se rendre dans ce marché du lundi, à Madinet Nasr.
« Je porte une abaya noire et un foulard long comme si j’étais
une fille du peuple. Car si les vendeurs me voient porter des
vêtements élégants, ils vont automatiquement hausser le prix. Et
pour faire des affaires, je dois me montrer ainsi vêtue »,
confie-t-elle.
Autre tactique. Dina, professeur, affirme
qu’il faut être très prudent en faisant ses courses dans ces
marchés. Surtout lorsqu’il s’agit de vêtements. Il faut savoir,
selon elle, choisir les pièces rares et de qualité. « Il faut
avoir le plaisir de fouiner et la patience de trouver ce que
l’on cherche. C’est tout un art mais pour moi, le besoin est le
mot d’ordre ».
Cependant, le risque est souvent présent dans
ce genre d’achats. Car parfois certains escrocs s’infiltrent
dans ce souk et vendent des articles abîmés ou gâtés. Tel est le
cas de Saïd, qui a acheté une montre.
Trois jours plus tard, celle-ci ne
fonctionnait plus et lorsqu’il est revenu au souk pour chercher
le vendeur, ce dernier avait disparu. « Autant chercher une
aiguille dans une botte de foin », dit-il désabusé. C’est donc
un achat risqué, mais le client, fasciné par le prix modique et
n’ayant pas souvent d’autre choix, tombe souvent dans le piège.
Peu importe. La crise économique persiste
encore et toujours. Et alors que les divers gouvernements se
succèdent sans trouver de solutions, les classes moyenne et
pauvre essaient de trouver une issue à cette impasse. Raison
pour laquelle les municipalités se trouvent obligées de fermer
les yeux face à ces souks improvisés.
Dina Darwich |
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Al-Hamzawi file un mauvais coton
Dans le vieux souk d’Al-Hamzawi qui offre une
large gamme de tissus à des prix défiant toute concurrence, les
projets de délocalisation et la précarité des conditions de
travail menacent l’activité des vendeurs.
C’est sur une superficie de 75 feddans que
sont regroupées les 3 000 échoppes d’Al-Hamzawi, un quartier
historique situé à Al-Azhar et dont la particularité est la
vente de tissus en tous genres. Là, on trouve de tout, des
tissus d’ameublement imprimés ou unis, des tissus synthétiques
ou naturels tels que le coton, le lin, la laine, le nylon, la
viscose, de la toile et même des serviettes de toilettes. Toutes
les boutiques sont bien fournies. Quant aux vendeurs, ils
invitent les passants à entrer dans leurs échoppes ou à admirer
leurs étalages. Et convaincre un client pour acheter est tout un
art. « Admirez Madame cette qualité d’étoffe, on peut toujours
se mettre d’accord sur le prix », répète à satiété Rabie, 29 ans,
sans oublier de lancer quelques compliments aux clients, et
surtout aux clientes. La qualité d’un bon vendeur est d’être
éloquent et de persuader son client de prendre quelque chose.
Sans cela, Rabie perdrait son salaire qui s’élève à 200 L.E. par
semaine. Du propriétaire aux vendeurs, tous ceux qui travaillent
dans ce commerce font particulièrement attention à ce que désire
le client. « Nous vendons tous du tissu et il existe une grande
variété, alors, il faut à tout prix écouler notre marchandise et
à des prix abordables pour éviter de faire faillite », explique
Gamil Adib, directeur d’un commerce de tissus d’ameublement. Ce
dernier confie que sa marge de bénéfices ne dépasse pas les 2 ou
3 %. Par exemple, pour un mètre de tissu qui coûte 15 L.E., le
client va marchander en baissant ce prix de 2 ou 3 L.E. « Il
faut garder son calme avec les clients car si l’on doit faire
plaisir à tous, ce n’est plus rentable. En revanche, nous sommes
plus flexibles avec ceux qui achètent une importante quantité de
tissus. A partir de 40 mètres, ils ont droit à une réduction et
de notre côté nous réalisons un bénéfice non négligeable »,
explique Adib, qui dit ne pas chômer car à Al-Hamzawi, on trouve
tous les genres de tissus et même de bonne qualité, exactement
comme ceux qui sont exposés dans les boutiques des quartiers
huppés. Et si un client sort de l’une des échoppes sans avoir
rien acheté, le vendeur n’est nullement contrarié, il se
contente seulement de dire que c’est une question de rizq (gagne-pain)
et qu’un autre client viendra compenser cette vente ratée.
Exhiber, mesurer, couper ou plier sont devenus des gestes
automatiques pour ceux qui travaillent dans ce commerce. La
grande variété des tissus incite le client à faire le tour de
toutes ces boutiques. Les vendeurs trouvent que les femmes sont
beaucoup trop hésitantes, particulièrement lorsqu’il s’agit d’un
trousseau pour un mariage. Comme Marwa, qui cherche un tissu à
son goût pour recouvrir son canapé et ses fauteuils, un tissu
peu répandu à Al-Hamzawi. « Je veux couvrir mon salon. Ici j’ai
l’embarras du choix mais je dois prendre mon temps car je n’en
changerai pas avant des années ». Cette jeune secrétaire, au
sens pratique, sait ce qu’elle veut. Un tissu assez résistant.
Et pour ses rideaux, elle a opté pour un tissu imprimé avec des
tons de couleurs qui se marient parfaitement. Elle confie avoir
fait le tour de toutes les échoppes avant d’avoir trouvé ce
qu’elle cherchait. D’autres clientes plus âgées sont venues
acheter du tissu pour faire des rideaux. « Tous les deux ans,
j’aime modifier le décor de mon appartement, il suffit de mettre
des rideaux neufs pour sentir le changement et donner du charme
au salon et à la salle à manger », confie Amal, femme au foyer,
pour qui le marché d’Al-Hamzawi offre cette possibilité de
renouveler ses tissus d’ameublement, à des prix qui ne dérangent
pas son budget mensuel. Et si dans ces petites boutiques on vend
des tissus d’ameublement pour tous les goûts, on y trouve aussi
des tissus pour confectionner des vêtements ordinaires, de
travail ou des uniformes d’écoliers.
Appel au soutien de l’Etat
Ces échoppes spécialisées dans les tissus
pour vêtements travaillent par saisons, par exemple à la rentrée
scolaire ou à l’approche des fêtes, comme la Fête des mères.
Certaines étoffes sont particulièrement prisées par les femmes
telles que la viscose. Quant aux hommes, ils préfèrent la laine
en hiver pour confectionner des costumes et des galabiyas. « On
compte beaucoup sur la laine, car c’est la matière textile
animale la plus recherchée et donc la plus chère ; le mètre peut
atteindre 90 L.E. », confie Mohamad Antar, vice-président du
département des textiles à la Chambre de commerce du Caire et
propriétaire d’une échoppe héritée de ses grands-parents.
Il déplore que le marché ne soit plus le même
que jadis, lorsque la qualité du coton dépendait de la longueur
du fil. Ce coton était utilisé jusque dans les années 1980.
Ensuite, l’Etat a préféré exporter ce coton de luxe et en
utiliser un autre de moindre qualité. Antar appelle l’Etat à
aider les paysans comme le font les Etats-Unis, en accordant des
subventions à ses citoyens pour amoindrir le coût de
l’irrigation, car le coton demande un arrosage important. Un
autre exemple, le Sud-Est de l’Asie, qui connaît un
développement important dans le domaine du textile, car l’Etat
soutient cette industrie. Si le soutien de l’Etat dans le
domaine du textile est encore une utopie en Egypte, Antar espère
que les commerçants d’Al-Hamzawi pourront avoir un endroit plus
approprié pour installer leurs commerces. Un projet proposé par
l’ex-ministre de l’Habitat, Mohamad Ibrahim Soliman, prévoyait
le transfert des commerçants d’Al-Hamzawi vers une cité
nouvelle, Al-Tagammoe Al-Khamès, sur une superficie de 1 000
feddans et dont les aires de stockage seraient situées non loin
de leurs boutiques. Avec le nouveau ministre, ce projet a été
rangé dans les tiroirs.
Les commerçants vivent dans des conditions
sécuritaires précaires. Il arrive souvent qu’un incendie ravage
une échoppe, laissant son propriétaire ruiné du jour au
lendemain. A chaque catastrophe, les responsables promettent
monts et merveilles, et la vie reprend son cours normal comme si
rien ne s’était passé. La seule chose que demandent ces
commerçants, c’est de travailler avec un minimum de sécurité,
mais ne souhaitent pas partir. Sameh Mourad, commerçant,
explique : « Si l’on déménage plus loin, on perdra notre
clientèle. On se trouve non loin du centre-ville et les gens se
sont habitués à nous voir ici ». Mourad pense que s’installer
dans une cité nouvelle va faire perdre au quartier d’Al-Hamzawi
cette particularité qui le distingue, celle d’offrir aux clients
des tissus bon marché. Pour compenser ses pertes, le commerçant
va devoir faire payer les clients et à ce moment-là, il ne sera
plus possible aux vendeurs de tissus d’écouler leurs
marchandises ni même de gagner leur vie.
Ces commerçants sont fiers d’être installés
dans un quartier riche d’Histoire où se trouvent les mosquées du
sultan Al-Ghouri, d’Al-Hussein, d’Al-Azhar et le complexe
d’Aboul-Dahab. Ils pensent que grâce à ce patrimoine leurs
marchandises gagnent en authenticité .
Dina Ibrahim |
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