Al-Ahram Hebdo, Opinion | Mohamad Salmawy,  Le Sinaï et la culture de l’exclusion
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 Semaine du 10 au 17 mai 2006, numéro 609

 

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Opinion

Le Sinaï et la culture de l’exclusion
Mohamad Salmawy

Après que la tempête déclenchée par les derniers attentats terroristes du Sinaï se soit calmée, et après les condamnations de tous les médias audiovisuels, mêmes de ceux de la presse écrite et de l’Internet, qu’avons-nous fait ? La condamnation est-elle, à elle seule, suffisante pour éviter la répétition de tels actes ? Ou bien devons-nous opter pour une réelle confrontation franche et audacieuse des faits ?

En d’autres termes, il nous faudrait prendre le temps de nous regarder en face avant d’affronter l’Autre.

Les récents actes terroristes qui ont frappé Dahab ne peuvent être dissociés, en aucun cas, de l’emplacement géographique dans lesquel ils se sont déroulés, celui de la presqu’île du Sinaï. Cette dernière est certes une partie intégrante de la nation, mais se caractérise par une spécificité politique, géographique et culturelle importante. Réalisons-nous ces atouts, ou bien ne voyons-nous dans le Sinaï que ces villages touristiques qui font venir dans les caisses de l’Etat des millions de dollars ?

Malheureusement, l’histoire de la relation qui lie le Sinaï au reste du pays démontre une ignorance complète de ce lien organique qui doit rattacher les différentes parties d’un seul et même pays. Le Sinaï, avant la guerre de 1967, était une zone militaire dépendante de l’armée. Son unique avantage à cette époque résidait dans le fait qu’elle était une région isolée, caractérisée par ses grands espaces protégeant le pays du côté Est. Celui qui voulait pénétrer au Sinaï pour une raison quelconque devait obtenir une autorisation de l’armée.

Une vision erronée présupposait que le Sinaï n’était pas peuplé, à l’exemple des énormes déserts. A la suite de l’agression sur le Sinaï en 1967, Israël s’est investi dans le Sinaï de manière touristique. Ainsi, le Sinaï fut placé graduellement sur la carte touristique mondiale, voire il est devenu l’une des plus importantes régions d’attraction touristique au Moyen-Orient. Il n’est plus ce qu’il était auparavant, c’est-à-dire de larges déserts arides remplis de serpents et d’insectes. Il est devenu plutôt la terre du Mont de Moïse, le lieu du monastère de Sainte-Catherine, les plages bleues turquoises longeant la Méditerranée et le Golfe de Suez, exempts de toute pollution. Il est devenu également la destination favorite des passionnés de la plongée sous-marine à cause de la richesse de ses eaux.

Avec le temps, le Sinaï a acquis une identité indépendante, non seulement de l’Egypte, mais également de tout le Moyen-Orient. Il est devenu la destination de nombreux touristes qui y atterrissent, sans passer nécessairement par Le Caire.

Ainsi, cette identité indépendante ancrée dans les mentalités des gens fait que, même si le tourisme en Egypte a été parfois menacé à cause d’événements, comme celui de Louqsor, au Caire ou en Haute-Egypte, le tourisme du Sinaï n’a jamais été influencé, ni de près ni de loin, comme s’il s’agissait d’un autre Etat n’ayant rien à voir avec la mère patrie qu’est l’Egypte. Ce fut également le cas lorsque la Palestine ou Israël étaient menacés, à certaines périodes, sans que le Sinaï n’y soit nécessairement affecté, malgré la proximité des frontières.

C’est pour ces raisons que le Sinaï a toujours été isolé, que ce soit avant l’occupation ou après la libération. Un isolement qui a été l’une des raisons de la perte de son identité culturelle spécifique remplacée par l’identité touristique qui fait sa célébrité. Ainsi, le Sinaï est devenu dans l’esprit des gens un énorme village touristique et rien que cela et c’est là que réside le problème.

Le Sinaï est une société désertique bédouine dont les secrets ont été dévoilés par les autres et non pas par nous. Je me rappelle que l’épouse de l’ambassadeur de Suède au Caire, au moment de la remise du Prix Nobel à Mahfouz, avait conseillé aux deux filles du lauréat, avant leur départ en ma compagnie à Stockholm, de porter la première une robe folklorique de Sinaï, et l’autre une robe de Haute-Egypte. On avait été étonné en ajoutant que nous connaissions la robe saïdienne, mais pas celle du Sinaï. L’épouse de l’ambassadeur avait raison : tout le monde avait admiré les robes des filles de Mahfouz, et l’on appréciait la spécificité qu’elles représentaient.

Le Sinaï n’est donc pas uniquement un village touristique destiné aux objectifs lucratifs. Mais c’est une ancienne société ayant une histoire qui remonte à très loin et qui a une particularité que nous devons tous respecter, protéger et en être fiers.

J’ai pu consulter le rapport du Conseil national des droits de l’homme sur les visites sur le terrain effectuées par ses membres, après les actes terroristes qui ont frappé la ville de Charm Al-Cheikh l’année dernière. Le juriste égyptien de renom Fouad Abdel-Moneim Riyad m’a fait part de certaines remarques désolantes contenues dans le rapport du comité à propos du Sinaï, bien qu’elles aient été insérées dans le rapport annuel du comité, qui est en train d’être traduit en anglais pour qu’il soit à la disposition de tous. Des remarques que je n’ai pu publier comme la négligence, et le fait de maltraiter des habitants par les services de sécurité et le peu d’estime à l’égard des fils des tribus. Surtout dans une société qui considère l’honneur comme une question de vie ou de mort. Si ces détails n’avaient pas fait l’objet d’un rapport du Conseil des droits de l’homme, elles nous auraient apparu suspectes.

Nombreux ont été ceux qui ont évoqué avant moi la tyrannie avec laquelle les appareils de sécurité traitaient les habitants du Sinaï après les explosions de Taba, en 2004, et ceux de Charm Al-Cheikh, en 2005. Cette manière de traiter les gens représente une tradition bien ancrée, qui a bien apparu à la surface avec les derniers événements terroristes. Il n’est donc pas question de bien traiter les sociétés du Sinaï, mais il s’agit, avant tout, d’être conscient qu’elles font partie intégrante de la société égyptienne et qu’elles ont une spécificité propre à elles. Nous devons reconnaître cette réalité avant que les pressions politiques étrangères nous l’imposent en l’utilisant comme prétexte pour s’immiscer dans nos affaires et protéger les droits des persécutés au Sinaï. Avant que ne se tienne à l’étranger des colloques pour la protection des droits des minorités dont les habitants du Sinaï font partie, à l’instar de ce qui s’est passé avec les coptes et les habitants de la Nubie.

Le premier pas consisterait à procurer la protection et les services aux habitants du Sinaï qui en ont grand besoin. Le gouvernement s’est rendu compte qu’il devait remplir son devoir envers les habitants de la Haute-Egypte. Il en a été sensibilisé ces dernières années. Bien que la voie soit encore longue, il n’en demeure pas moins que les gouverneurs du sud se vantent devant les touristes du progrès réalisé. Sans doute cet intérêt a contribué à calmer la situation sécuritaire, après que la Haute-Egypte, elle aussi, ait été sur le point de se transformer en région interdite d’accès aux touristes étrangers pour des raisons de sécurité.

Nous devons découvrir ces sociétés et faire la connaissance de la culture qui est inhérente à la nôtre. Il ne suffit pas de diffuser les programmes musicaux populaires sur l’Indonésie et l’Ecosse sans qu’on ne fasse la connaissance au préalable de celle du Sinaï.

J’attends le jour où le professeur de l’université encouragerait ses étudiants à étudier la société du Sinaï, et où les designers de mode seraient inspirés des costumes originaires de Sinaï, comme celui qui a attiré l’attention des invités à la cérémonie de remise du Nobel.

L’existence d’une société spécifique comme celle du Sinaï, du désert occidental avec ses oasis qui ont attiré les regards du monde, ou encore la société de la Nubie ou le patrimoine copte représentent une richesse culturelle de l’Egypte que nous devons protéger et montrer au monde entier.

Nous devons, avant qu’il ne soit trop tard, abandonner cette culture de l’exclusion qui se replie sur elle-même pour supprimer l’Autre et ce, jusqu’à l’explosion générale de ces situations que l’on ne veut pas affronter.

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