En d’autres termes, il nous faudrait prendre
le temps de nous regarder en face avant d’affronter l’Autre.
Les récents actes terroristes qui ont frappé
Dahab ne peuvent être dissociés, en aucun cas, de l’emplacement
géographique dans lesquel ils se sont déroulés, celui de la
presqu’île du Sinaï. Cette dernière est certes une partie
intégrante de la nation, mais se caractérise par une spécificité
politique, géographique et culturelle importante. Réalisons-nous
ces atouts, ou bien ne voyons-nous dans le Sinaï que ces
villages touristiques qui font venir dans les caisses de l’Etat
des millions de dollars ?
Malheureusement, l’histoire de la relation
qui lie le Sinaï au reste du pays démontre une ignorance
complète de ce lien organique qui doit rattacher les différentes
parties d’un seul et même pays. Le Sinaï, avant la guerre de
1967, était une zone militaire dépendante de l’armée. Son unique
avantage à cette époque résidait dans le fait qu’elle était une
région isolée, caractérisée par ses grands espaces protégeant le
pays du côté Est. Celui qui voulait pénétrer au Sinaï pour une
raison quelconque devait obtenir une autorisation de l’armée.
Une vision erronée présupposait que le Sinaï
n’était pas peuplé, à l’exemple des énormes déserts. A la suite
de l’agression sur le Sinaï en 1967, Israël s’est investi dans
le Sinaï de manière touristique. Ainsi, le Sinaï fut placé
graduellement sur la carte touristique mondiale, voire il est
devenu l’une des plus importantes régions d’attraction
touristique au Moyen-Orient. Il n’est plus ce qu’il était
auparavant, c’est-à-dire de larges déserts arides remplis de
serpents et d’insectes. Il est devenu plutôt la terre du Mont de
Moïse, le lieu du monastère de Sainte-Catherine, les plages
bleues turquoises longeant la Méditerranée et le Golfe de Suez,
exempts de toute pollution. Il est devenu également la
destination favorite des passionnés de la plongée sous-marine à
cause de la richesse de ses eaux.
Avec le temps, le Sinaï a acquis une identité
indépendante, non seulement de l’Egypte, mais également de tout
le Moyen-Orient. Il est devenu la destination de nombreux
touristes qui y atterrissent, sans passer nécessairement par Le
Caire.
Ainsi, cette identité indépendante ancrée
dans les mentalités des gens fait que, même si le tourisme en
Egypte a été parfois menacé à cause d’événements, comme celui de
Louqsor, au Caire ou en Haute-Egypte, le tourisme du Sinaï n’a
jamais été influencé, ni de près ni de loin, comme s’il
s’agissait d’un autre Etat n’ayant rien à voir avec la mère
patrie qu’est l’Egypte. Ce fut également le cas lorsque la
Palestine ou Israël étaient menacés, à certaines périodes, sans
que le Sinaï n’y soit nécessairement affecté, malgré la
proximité des frontières.
C’est pour ces raisons que le Sinaï a
toujours été isolé, que ce soit avant l’occupation ou après la
libération. Un isolement qui a été l’une des raisons de la perte
de son identité culturelle spécifique remplacée par l’identité
touristique qui fait sa célébrité. Ainsi, le Sinaï est devenu
dans l’esprit des gens un énorme village touristique et rien que
cela et c’est là que réside le problème.
Le Sinaï est une société désertique bédouine
dont les secrets ont été dévoilés par les autres et non pas par
nous. Je me rappelle que l’épouse de l’ambassadeur de Suède au
Caire, au moment de la remise du Prix Nobel à Mahfouz, avait
conseillé aux deux filles du lauréat, avant leur départ en ma
compagnie à Stockholm, de porter la première une robe
folklorique de Sinaï, et l’autre une robe de Haute-Egypte. On
avait été étonné en ajoutant que nous connaissions la robe
saïdienne, mais pas celle du Sinaï. L’épouse de l’ambassadeur
avait raison : tout le monde avait admiré les robes des filles
de Mahfouz, et l’on appréciait la spécificité qu’elles
représentaient.
Le Sinaï n’est donc pas uniquement un village
touristique destiné aux objectifs lucratifs. Mais c’est une
ancienne société ayant une histoire qui remonte à très loin et
qui a une particularité que nous devons tous respecter, protéger
et en être fiers.
J’ai pu consulter le rapport du Conseil
national des droits de l’homme sur les visites sur le terrain
effectuées par ses membres, après les actes terroristes qui ont
frappé la ville de Charm Al-Cheikh l’année dernière. Le juriste
égyptien de renom Fouad Abdel-Moneim Riyad m’a fait part de
certaines remarques désolantes contenues dans le rapport du
comité à propos du Sinaï, bien qu’elles aient été insérées dans
le rapport annuel du comité, qui est en train d’être traduit en
anglais pour qu’il soit à la disposition de tous. Des remarques
que je n’ai pu publier comme la négligence, et le fait de
maltraiter des habitants par les services de sécurité et le peu
d’estime à l’égard des fils des tribus. Surtout dans une société
qui considère l’honneur comme une question de vie ou de mort. Si
ces détails n’avaient pas fait l’objet d’un rapport du Conseil
des droits de l’homme, elles nous auraient apparu suspectes.
Nombreux ont été ceux qui ont évoqué avant
moi la tyrannie avec laquelle les appareils de sécurité
traitaient les habitants du Sinaï après les explosions de Taba,
en 2004, et ceux de Charm Al-Cheikh, en 2005. Cette manière de
traiter les gens représente une tradition bien ancrée, qui a
bien apparu à la surface avec les derniers événements
terroristes. Il n’est donc pas question de bien traiter les
sociétés du Sinaï, mais il s’agit, avant tout, d’être conscient
qu’elles font partie intégrante de la société égyptienne et
qu’elles ont une spécificité propre à elles. Nous devons
reconnaître cette réalité avant que les pressions politiques
étrangères nous l’imposent en l’utilisant comme prétexte pour
s’immiscer dans nos affaires et protéger les droits des
persécutés au Sinaï. Avant que ne se tienne à l’étranger des
colloques pour la protection des droits des minorités dont les
habitants du Sinaï font partie, à l’instar de ce qui s’est passé
avec les coptes et les habitants de la Nubie.
Le premier pas consisterait à procurer la
protection et les services aux habitants du Sinaï qui en ont
grand besoin. Le gouvernement s’est rendu compte qu’il devait
remplir son devoir envers les habitants de la Haute-Egypte. Il
en a été sensibilisé ces dernières années. Bien que la voie soit
encore longue, il n’en demeure pas moins que les gouverneurs du
sud se vantent devant les touristes du progrès réalisé. Sans
doute cet intérêt a contribué à calmer la situation sécuritaire,
après que la Haute-Egypte, elle aussi, ait été sur le point de
se transformer en région interdite d’accès aux touristes
étrangers pour des raisons de sécurité.
Nous devons découvrir ces sociétés et faire
la connaissance de la culture qui est inhérente à la nôtre. Il
ne suffit pas de diffuser les programmes musicaux populaires sur
l’Indonésie et l’Ecosse sans qu’on ne fasse la connaissance au
préalable de celle du Sinaï.
J’attends le jour où le professeur de
l’université encouragerait ses étudiants à étudier la société du
Sinaï, et où les designers de mode seraient inspirés des
costumes originaires de Sinaï, comme celui qui a attiré
l’attention des invités à la cérémonie de remise du Nobel.
L’existence d’une société spécifique comme
celle du Sinaï, du désert occidental avec ses oasis qui ont
attiré les regards du monde, ou encore la société de la Nubie ou
le patrimoine copte représentent une richesse culturelle de
l’Egypte que nous devons protéger et montrer au monde entier.
Nous devons, avant qu’il ne soit trop tard,
abandonner cette culture de l’exclusion qui se replie sur
elle-même pour supprimer l’Autre et ce, jusqu’à l’explosion
générale de ces situations que l’on ne veut pas affronter.