Le programme concocté par le ministère du
Développement administratif, qui vise à dispenser des stages de
formation aux fonctionnaires pour leur apprendre à mieux
appréhender le public, sera mis en route dès le début du mois
prochain, en coopération avec l’Organisme central de
l’administration et de la gestion. Une expérience originale dans
l’une des plus anciennes bureaucraties du monde. Objectif
déclaré : présenter un meilleur service aux citoyens et
améliorer l’attitude des fonctionnaires. Parmi les 5,5 millions
de fonctionnaires que compte le pays, ce projet vise les quelque
24 000 fonctionnaires qui sont en relation directe avec le
public.
« Ces stages, qui coûteront 480 000 L.E.,
seront animés par des universitaires spécialistes en sciences
comportementales », affirme Safwat Al-Nahhas, directeur de
l’Organisme central de l’administration et de la gestion. L’idée
de cette initiative s’est cristallisée à la suite de plusieurs
tournées effectuées par des responsables dans un échantillon de
bureaux administratifs. Al-Nahhas ajoute que les fonctionnaires
vont apprendre comment réserver un accueil agréable aux citoyens,
les formules de politesse à utiliser et les répliques à dire
autres que la fameuse expression : « Revenez demain », sans
oublier bien entendu le sourire.
Cette irréprochable initiative ne manque pas,
malgré son noble objectif, de trahir le malaise du fonctionnaire
égyptien et la réputation effroyable dont il est entouré. En
effet, malgré toutes les réformes annoncées par le gouvernement
promettant une modernisation de l’administration et un
développement des ressources humaines, rien n’a changé depuis
des décennies. Dans l’imaginaire collectif, le fonctionnaire
égyptien a toujours évoqué la nonchalance, l’incompétence,
l’inefficacité et la langue de bois. Des attitudes qui gênent
les citoyens dans leurs nombreuses démarches administratives.
Mais de quel côté du guichet se trouve la victime ? Selon les
experts en administration, ce sont les fonctionnaires qui sont
les victimes à plaindre du système bureaucratique. Une situation
dont la solution ne saurait être apportée par des stages de
formation, estiment les spécialistes. Ceux-ci appellent les
responsables à considérer le fond du problème, à savoir les
conditions matérielles et financières des fonctionnaires.
Dans les organismes publics, les
fonctionnaires s’entassent dans de petits bureaux poussiéreux,
mal aménagés et mal aérés. « C’est une ambiance qui n’encourage
personne à travailler. Dans des conditions pareilles, même si
les fonctionnaires suivent des stages pour apprendre à bien
recevoir les citoyens et à sourire, ils n’auront pas envie de le
faire », affirme Al-Sayed Eleiwa, professeur de sciences
administratives à l’Université de Hélouan. Il attribue ce
problème à la mauvaise répartition des fonctionnaires entre les
divers services, dont certains s’en trouvent saturés, et
d’autres en manque. « Jusqu’à présent, le ministère du
Développement administratif ne possède aucune base
d’informations lui permettant de répartir la main-d’œuvre selon
les besoins de chaque service. Ne serait-il pas mieux de
commencer à préparer une telle base au lieu de remâcher des
slogans qui ne changeront rien ? », se demande Eleiwa.
Un vieux problème
La pléthore dans la fonction publique est un
problème qui remonte à l’ère Nasser, lorsque l’Etat s’est engagé
à fournir un travail à tous les diplômés indépendamment des
besoins réels du marché du travail. Cet héritage de l’époque est
demeuré intouchable depuis. Chaque année, les universités
déversent des centaines de milliers de jeunes diplômés à qui
l’Etat croit devoir fournir du travail. Ce n’est qu’en janvier
2003 que l’Etat a franchi le pas audacieux de suspendre le
recrutement dans la fonction publique devenue plus que saturée.
D’après le dernier rapport de l’Organisme de l’administration,
le nombre de fonctionnaires en 1970 était de 931 000 ; en 1981,
ce chiffre atteint 2 220 000 pour avoisiner les 5,5 millions
aujourd’hui. Soit une augmentation de 500 % durant ces 40
dernières années.
Le système bureaucratique bien enraciné
auquel appartiennent les fonctionnaires n’encourage pas ceux-ci
à exceller dans leur travail ou à prendre des initiatives. Ils
sont là uniquement pour obéir aux règlements. « Quand un
fonctionnaire possède les compétences requises et le caractère
qu’il faut, il commence par se heurter au système, mais très
vite il réalise qu’il faut s’y soumettre et finit par défendre
ce même système dont il est victime », explique Hamdi Abdel-Azim,
professeur de gestion à l’Université de Hélouan.
Un projet de loi sur la fonction publique est
actuellement à l’étude pour « trouver des solutions rapides »
aux problèmes dont souffre le système administratif de l’Etat. «
La loi prévoit une bonne répartition des fonctionnaires, ce qui
pourrait résoudre à son tour le problème de la complexité des
procédures et de la bureaucratie. L’idée c’est qu’un nombre
restreint de fonctionnaires accomplisse le gros du travail en
échange d’un bon salaire. C’est ce qui d’ailleurs fait la
réussite du secteur privé », explique Ahmad Chalabi, responsable
au ministère. Mais si cette loi est prometteuse pour le public,
qui sera allégé des interminables procédures administratives et
sera face à un nombre limité de fonctionnaires, le problème des
salaires dérisoires restera incontournable pour la majorité des
employés de l’Etat.
Les salaires insuffisants représentent en
effet le principal problème derrière le « malaise » du
fonctionnaire égyptien. « Avec un salaire de base de quelques
dizaines de livres, il ne faut pas blâmer les fonctionnaires
s’ils ne se dévouent pas à leur travail. Qu’est-ce qui pourrait
amener un fonctionnaire à exceller dans son travail si cela ne
changera en rien sa situation ? Il se contente de faire le
minimum », confie Mohamad Radwane, fonctionnaire au bureau des
registres d’état civil à Abbassiya.
Les sociologues sont d’accord pour voir dans
les mauvaises rémunérations l’origine de cet air austère gravé
sur le visage des fonctionnaires, qui souvent doivent exercer
une autre activité l’après-midi pour arrondir leurs fins de mois,
ou s’adonner à la corruption sous la forme la plus banale du
bakchich et ne montrer leur beau sourire qu’à ceux qui payent. «
Ceux qui sont privés de leurs droits ne peuvent pas se soucier
des droits des autres », reconnaît Azza Korayem, chercheuse au
Centre national des recherches sociales et criminelles. « C’est
une blague de vouloir apprendre aux fonctionnaires de feindre un
sourire alors qu’ils subissent de nombreuses injustices »,
critique-t-elle.
En tout cas, s’ils ne réussissent pas à faire
sourire les fonctionnaires, cette nouvelle mesure aura déjà
réussi à amuser le public.
Marianne Youssef