Vers quoi me prend cet appel ?
Durant la nuit et durant le jour. Au réveil
comme au sommeil. A l’aller et au retour. Dans tous les pays,
dans les villes et les provinces, il ne cesse de harceler l’ouïe.
Il transcende les sens, fouillant dans la mémoire et embrasant
l’imaginaire. D’où vient-il et comment poursuit-il son chemin en
coulant tel le sang dans les veines, projetant des cratères
blancs, noirs, ensanglantés et sombres ? Des paroles qui
s’effritent, secouant l’être et faisant succomber le cœur sous
leur poids sans aucune issue. Fuite et fuite à nouveau, désir,
évanescence, confusion des temps et narration des pas et des
voyages. Quelques mots uniquement. Des mots sur lesquels il y a
accord. Des mots qui transcendent, mais qui restent toutefois
tristes, incitant à l’étonnement et conduisant en tâtonnant à se
saisir des détails.
Au milieu de la place, la voiture s’arrête ;
un autobus qui transporte des passagers. Et la chose attendue se
fait entendre.
« Louons le labeur des hommes ! »
Se redresser sur son siège ? Avoir le
sentiment de quelque chose de perdu mais aussi d’une attente. La
voix provient-elle du sud ? Du Machreq ou du Maghreb ? De la
mosquée d’Al-Aqsa, d’Al-Hussein ou de la lumière ? Ah ! Une
lumière qui est sur le point de poindre, mais qui se fait
attendre. Une lumière qui éclaire toute obscurité. L’appel à la
prière qui provient du haut des minarets et des toits. La
voiture s’arrête et l’autobus est éclairé. Des visages baignent
dans la lumière alors que d’autres s’assombrissent. Dans cette
ruée, il se penche par la fenêtre de l’autobus pour essayer de
s’éveiller. Comment doit-il agir ? Lui faut-il suivre la course
effrénée des hommes traversant la voie ? Il accumule les détails.
Mais à ce moment même, la voiture se met en marche, la voix se
perd et il ne reste plus que la mémoire. Quelle est cette voix ?
Quel est le sens de l’appel ? Qui m’a conduit sur ce chemin
obscur et dans ces rues vides ? La voiture décuple de vitesse.
Les lumières découvrent de nombreuses choses, mais rendent la
route encore plus déprimante. Je ne vois plus rien. Ces casernes
militaires alignées sur les deux côtés de la route. Des
montagnes noires gigantesques. Les hommes sont tristes et
craintifs. Les ennemis ont augmenté alors qu’il ne se rendait
pas compte. Il n’y a pas de jeunes femmes, de jeunes ou
d’enfants. Rien que de vieilles femmes de noir vêtues, portant
des lanternes et scrutant les visages des personnes tassées dans
les voitures qui roulent à toute vitesse. Il cherche des choses
inconnues. Il jette des regards sur les trottoirs et son
étonnement ne fait qu’augmenter, sa confusion et ses questions
aussi. La route se fait longue, mais la voiture s’arrête à
nouveau. Il y trouve l’occasion de faire un tour d’horizon et de
comprendre.
Une femme se courbe. Elle chuchote dans
l’oreille d’une autre. Elle soupire. Que cherchent-elles ?
Pourquoi cette persévérance et cet acharnement ? Il continue à
scruter les visages. Mais la scène se transforme en un énorme
brouillard alors que les lanternes s’éteignent. Les jeunes
filles arrivent des rues arrière avec leurs ardentes bougies.
Elles rejoignent la rue principale et s’alignent dans la rangée,
à côté des mères. Elles portent toutes le même regard qui scrute
et interroge. Je connais parfaitement ces visages dans leurs
menus détails. Celle-ci porte une djellaba de lin alors que
celle-là est vêtue d’un pantalon bleu et d’une chemise couleur
d’huile. Il n’y a donc rien de nouveau qui se dessine à
l’horizon. L’autobus reprend son chemin. Il traverse un long
tunnel gardé par deux soldats en vêtements militaires foncés.
Il descend de la voiture, laisse la porte
entrouverte et fait quelques pas. Rien que cinq pas le
conduisent à des hommes en vêtements militaires et portant des
armes. Il demande étonné et l’homme à l’arme répond : « Organisme
du tourisme ». Un cadre a appris que des momies précieuses
appartenant à une vieille famille, dont le métier consistait à
égayer le roi et la reine en leur faisant passer des soirées
tardives agréables et divertissantes, avaient été découvertes.
Mais la découverte la plus rare serait la momie du compagnon.
Unique en son genre dans la lignée de la grandeur des ancêtres.
En écoutant les chuchotements, un soldat
arrive de sur une dune proche, de la fin du tunnel. Ils disent
que ce Compagnon n’est autre qu’un accompagnateur des pauvres
démunis qui ont perdu leur parent, de ceux dont les droits sont
usurpés et de ceux entassés dans l’obscurité des maisons de la
vieille ville.
Puis-je poser une question, monsieur ?
Pourquoi ce chemin ?
Il est vital et important ? Une artère qui
nourrit toutes les routes adjacentes. Traverse le tunnel
jusqu’au bout, tu y trouveras ton guide pour toutes les villes
et même pour les provinces.
Le porteur d’arme intervient en ajoutant : « Cette
route te mènera après 7 km environ à toutes les villes viagères.
Tu n’as qu’à tourner à gauche ».
Tu n’as plus d’autres choix. Il te faut
marcher dans l’obscurité pour atteindre ton objectif. Poursuis
ton chemin jusqu’au bout, alors peut-être y trouveras-tu ce que
tu désires. Peut-être reviendras-tu sur tes pas ? Et peut-être …
++++++++++
Je le vis s’éloigner et atteindre le tunnel.
L’aube est sur le point de poindre. Rien que quelques minutes et
l’astre solaire va s’élever propageant ses rayons sur ce désert.
Les choses vont-elles apparaître alors plus clairement de même
que le commencement du chemin ?
Il marche et s’approche du tapis de sable.
Son visage scrute la profondeur des cieux pour discerner une
certaine étoile qui se case à l’horizon. Les paroles des
gardiens et des soldats ont des retombées angoissantes. Il
regarde au loin, mais il ne voit rien qui puisse le conduire à
une ouverture. Il se souvient d’une vieille chanson. Certains
mots qui véhiculent certaines idées. Elles dessinent des lignes
continues et séparées à la fois qui l’interpellent …
Des oiseaux suivis d’autres oiseaux et le
soir est triste
Alors que tu es faite de richesses, toi terre
du sud
Je traverse les jardins et éloigne les années
Oubliés par nos parents, nos noms sont
effacés
Sans souvenir de nous, ils nous ont délaissés.
Il est contraint de s’arrêter et d’être
attentif. Des voix étranges qui se rapportent au royaume de
cette nuit unique. Les sons des bateaux percent ses oreilles.
Avance et ne compte pas tes pas. Toutefois, tu dois préciser ton
espace et choisir ta direction. Cours. Il court, alors que les
incendies enflamment toute la côte proche de la mer. Des hommes
encerclent des feux aux grandes flammes. Ils l’observent alors
qu’il court sans but. Les paquebots continuent à lancer leur
sirène au loin dans la mer. Il court de longues heures jusqu’à
la montée de l’astre rouge. Il s’aventure dans la direction du
soleil. La taille élancée, la peau mate et le corps souffrant de
la violence de la chaleur. Les flammes et les vents du désert
marquent un visage couvert de tristesse depuis la nuit des
temps. Marche plus lentement. Tu dois préciser ta direction. La
route n’a pas de panneaux pour indiquer les directions et le nom
des stations. Il s’arrête subitement et tourne à gauche.
Il quitte le chemin de sable et se dirige
vers les habitations. Une route en asphalte aplanie. Il marche
plus lentement et finit par découvrir une pancarte. Quelques
mètres plus loin, il aperçoit une maisonnée de forme pyramidale.
Une vieille pancarte et une écriture peu claire. Une petite
flèche est pointée vers l’extrême gauche : La ville des gueux.
Cinq km ? Ralentis. Un sourire mais aussi le
visage rembruni. Une détermination à retrouver les lieux. Le
dieu compagnon. Il creuse son chemin sur une route obscure qu’il
traverse contre son gré. Les gardiens et les soldats. Je ne
comprends rien au sens de ce voyage. Il ne connaît pas non plus
le nombre d’heures passées dans l’autobus. Une voiture. Un
autobus. Etre proche du tunnel chaotique. La course effrénée de
longues heures dans le désert. Les flammes de feux creusent le
sol sont derrière lui. Combien de jours se sont-ils écoulés ?
Combien d’heures ? Il est midi. Des années, des jours et des
minutes et tu atteindras les portes de la ville. Qui sont ces
gueux à qui appartient la ville proche ? A l’extrême bout de la
route, il aperçoit des personnes qui creusent. Il se retourne
pour voir à quoi ressemblent les visages de ces hommes aux têtes
recourbées. Il creuse dans sa mémoire, élucide et fait ressortir
à la surface les images.
L’entrée de la ville n’est plus éloignée.
Mais elle n’est pas encore proche …
Traduction de Soheir Fahmi