Dahab, De notre envoyée spéciale —
C’est comme si on ne les connaissait pas. Des
inconnus qui sillonnent le désert et dont on n’entend parler que
lorsqu’il est question d’attentats. C’est alors qu’on tente
d’approcher leur univers et de déchiffrer leurs codes. Quant aux
concernés, ils vivent dans la méfiance à l’égard de tout
étranger qui risque de franchir le seuil de leur maison.
Conservatisme et tradition aidant, mais surtout parce qu’ils
savent quel regard on porte sur eux parfois. Mais sollicités,
ils commencent à sortir de leur mutisme. Ils parlent, exposent
leurs problèmes et revendiquent leurs droits. Il faut contacter
le chef ou cheikh de la tribu pour s’infiltrer dans leur monde
et avoir un aperçu sur leur quotidien qu’ils qualifient «
d’incertain ». Depuis les événements tragiques qui ont frappé
Charm Al-Cheikh et Dahab, ils sont sur le qui-vive. Et même si
deux semaines se sont écoulées depuis le dernier attentat,
beaucoup de familles bédouines de Dahab et des alentours sont
encore sous le choc et vivent dans la terreur. Un état de
psychose qui fait que Nawal et ses enfants frémissent de peur au
moindre écho sonore ou grincement de pneu. Dans la demeure de
Eïd, chauffeur de camion et membre de la tribu de Mézeina, la
plus importante en nombre des 7 tribus installées au Sud-Sinaï,
les visiteurs ne manquent pas. Et dans cette maison construite
de briques, bédouins et dromadaires restent cloîtrés.
Personne n’ose plus sortir même en pleine
journée. Farag, qui organise des safaris en plein désert et en
montagne, explique que depuis l’attentat, il n’entend que le mot
« Cancel »sur son portable. «Cela va prendre du temps avant que
la vie ne reprenne son cours normal comme cela s’est passé après
Charm. En attendant, nous sommes au chômage. D’habitude, je sors
très tôt le matin pour accompagner les touristes et ne rentre
que tard le soir. Je retourne souvent durant la grande saison
avec entre 100 et 200 L.E. en poche. Depuis l’attentat, je passe
mon temps à faire la causette, boire du café ou du thé,
attendant désespérément qu’un client sollicite mes services ».
Salem, entrepreneur, confie que l’attentat a eu un impact sur
son boulot :« Beaucoup de chauffeurs originaires du Nord-Sinaï
qui travaillaient avec moi ont été congédiés et plusieurs
ingénieurs dans d’autres gouvernorats ont préféré quitter leurs
postes de peur de revivre cette expérience ». S’ajoute à cette
inactivité la peur d’être appréhendé par la police. « Bédouins
signifie coupables et dans les points de contrôle, on est pointé
du doigt. Nous devons montrer nos cartes d’identité et il se
peut que l’on nous arrête tout simplement parce que nous
appartenons à cette communauté », explique Salem qui a été
détenu pendant des heures sans raison. Aujourd’hui, il a peur
même d’aller faire ses courses, craignant d’être malmené.
Et Nawal, une bédouine apparemment plus
moderne. Avec sa abaya semblable à celle que portent les femmes
de la ville, enveloppée d’un voile noir, la tête recouverte d’un
simple foulard qui lui sert pour cacher de temps en temps une
partie de son visage, elle confie que ses deux cousins ont été
arrêtés depuis plus d’une semaine et que personne ne sait où ils
sont. Et ce, tout simplement parce qu’ils connaissent Atallah,
le propriétaire du magasin soupçonné d’avoir commis ce crime. «
Personne ne sait où ils sont. L’un de mes cousins était absent
au moment de l’attentat. Il était dans un safari qui a duré 40
jours. Lorsqu’il est rentré pour rendre visite à sa mère malade,
on l’a arrêté ; deux jours plus tard, ce fut le tour de son
frère. Il ne faut pas mettre tous les bédouins dans un même
panier, même si l’attentat a été commis par des bédouins
originaires du Nord-Sinaï, comme l’ont affirmé la presse et la
télévision. Les bédouins ne sont pas tous des criminels. Si nous
trouvons le meurtrier qui a bouleversé notre vie, entravé notre
gagne-pain, traumatisé nos enfants, tué et blessé même des
nôtres, nous le découperons en morceaux », commente Nawal, tout
en nous montrant qu’elle n’a plus de riz, de farine ni de sucre.
« On vit aujourd’hui au jour le jour en espérant dépasser la
crise. Des voisins ont été obligés d’égorger leurs dromadaires
pour avoir de quoi manger, d’autres les ont lâchés en plein
désert car pour les nourrir il faut compter 500 L.E. par mois,
ce qui n’est plus possible pour beaucoup de familles », poursuit
Nawal qui ne supporte plus cette insécurité et souhaite qu’on
laisse les bédouins en paix pour qu’ils puissent mener leur
train de vie normal.
En fait, rester enfermé toute une journée à
la maison est contre la nature des bédouins, qui aiment flâner
librement dans le désert, sortir en mer avec les enfants ou
vendre des bracelets ou colliers que les plus jeunes
confectionnent avec habileté.« On ne peut plus sortir, j’ai même
peur que mes paroles ne soient épiées par les services de
sécurité. J’ai la peur au ventre, la peur d’être arrêtée comme
ma voisine qu’ils ont interrogée, car les femmes ne sont plus
épargnées », ajoute Nawal. Et Eïd, son mari, assure : «Un
bédouin comme nous ne peut nuire à notre vie et notre gagne-pain
en commettant un attentat aussi monstrueux. Celui qui l’a
perpétré n’est sûrement pas de chez nous, et il faut que tout le
monde le comprenne ».
Une instabilité chronique
Etat d’instabilité tout comme leur vie de
bédouins. Ils représentent 70 % des habitants du Sud-Sinaï et 50
% vivent dans une extrême pauvreté. Seuls 25 % mènent un niveau
de vie moyen et une minorité qui vit plus ou moins aisément. Le
tourisme étant leur gagne-pain essentiel.
Sur la route de Dahab-Charm Al-Cheikh et en
pleine montagne, se dressent plusieurs petites maisons,
dispersées dans un paysage basaltique et aride. Un groupe de
bédouins est assis devant une maison, formant un cercle autour
d’un plateau contenant des verres de thé et café. Certains
profitent pour faire une petite sieste comme le tourisme dans
leur zone en ce moment. D’autres discutent de leur avenir et
conditions. Faragallah se demande pourquoi ils ne sont pas
traités comme des citoyens égyptiens, vu qu’ils possèdent des
cartes d’identité mentionnant leur nationalité. « Nous ne
possédons aucun acte de propriété pour nos maisons, nous
risquons alors d’être chassés d’un moment à l’autre. Ainsi
l’Etat veut nous signifier que la terre sur laquelle nous vivons
et que nous avons héritée de nos ancêtres n’est pas la nôtre.
Parfois les responsables se permettent de dire que les palmiers
qui se trouvent sur cette terre et qui prouvent notre droit ont
poussé spontanément, des palmiers diaboliques », dit avec
sarcasme Eïd.
Et la situation s’aggrave d’année en année.
Beaucoup de jeunes tentent de demander des permis de construire,
espérant un jour fonder un foyer, mais peine perdue. Lorsqu’ils
construisent sans autorisation, ils reçoivent des mises en garde
et des amendes. « Ce sont ceux qui glissent de l’argent sous la
table qui ont la vie plus facile », lance l’un d’eux. Et un
autre s’interroge : « Où sont les déclarations officielles que
l’on ne cesse de marteler, selon lesquelles tous les citoyens
égyptiens doivent avoir droit à l’eau potable et à l’électricité
? Vous pouvez constater vous-mêmes, nos maisons sont privées des
deux ».
Ici, à Wadi Mandar, les responsables ont
installé un générateur, ce qui permet à certaines maisons
d’avoir de l’électricité durant quelques heures l’après-midi.
Une opportunité pour quelques familles bédouines, celles qui ont
voulu installer une parabole pour être au courant des événements.
« C’est depuis l’attentat de Dahab qu’on suit les chaînes
satellites pour être mieux informés. Quant à nos femmes, elles
s’intéressent surtout aux feuilletons ». Une parabole, oui, mais
pas de réfrigérateur.
Une fois le courant coupé, la télévision est
remplacée par la radio, et la soirée se poursuit sous un clair
de lune ou à la lumière d’une bougie, dans une ambiance
familiale et sereineque tous les bédouins apprécient malgré la
dureté de leur vie.
Une éducation difficile
Mais il semble que les aspects du modernisme
qui commencent à imprégner leur quotidien les aient rendus plus
conscients de leurs droits, bien que le taux d’analphabétisme
soit important. Hanane, 14 ans, une des filles de Eïd, vient de
quitter l’école après le cycle primaire. Son père se justifie :
« Comment laisser ma fille poursuivre ses études au cycle
préparatoire lorsqu’elle doit parcourir de longues distances ?
Et puis au-delà de la période scolaire, il n’y a pas une seule
faculté dans ce gouvernorat pour que les jeunes puissent
poursuivre leurs études supérieures . Même les plus chanceux qui
désirent continuer doivent se rendre à Arich ou Suez et payer au
moins 1 000 L.E. par mois en déplacement et résidence. « Que
peut faire un père de famille qui a 8 ou 9 enfants pour les
éduquer ?» , ajoute-t-il. En effet, chez les bédouins, la
famille nombreuse est une conception indiscutable. C’est du rizq
(une source de fortune) qui est entre les mains de Dieu.
Et même avec un enseignement aussi réduit, il
ne semble pas servir à grand-chose. Awwad assure que son fils
n’arrive pas toujours à écrire son nom après trois ans passés à
l’école primaire. Abdou, 20 ans, confie qu’il a quitté l’école
après la 3e année préparatoire et la seule phrase en anglais
qu’il a captée, c’est « Good Morning Teacher» . A présent et
après plusieurs années de contact avec les touristes, il parle
cette langue couramment. Et même si beaucoup de bédouins ont
acquis de l’expérience et maîtrisent des langues, étant donné
qu’ils ne possèdent pas de diplômes, ils ne sont pas recrutés
dans les institutions gouvernementales. C’est ce qui accentue en
eux ce sentiment d’injustice. De plus, des intrus, selon eux, se
sont approprié la part du gâteau.
å Des propriétaires de bazars font
aujourd’hui du safari sans avoir de l’expérience, alors que nous
sommes les plus expérimentés dans ce domaine. Nous possédons une
grande connaissance du terrain et nous détenons tous les secrets
du désert. Avec de la musique, nous créons de l’ambiance aux
touristes et nous les convions à un dîner bédouin. Quelqu’un qui
ne connaît pas le désert mettrait en danger la vie des touristes
, explique Mohamad, tout en ajoutant que les propriétaires
organisent des safaris contre 100 euros la personne et ne
donnent au bédouin que 60 L.E. Une simple randonnée d’une heure
en chameau coûte 20 L.E. C’est toujours le même prix depuis des
années malgré la cherté de la vie. « Un père de famille peut
débourser 1 000 L.E. dans un supermarché pour constituer son
stock pour sa grande famille».
Le prestige perdu du cheikh
Aujourd’hui, ces bédouins sont obligés de se
rendre à Charm ou Al-Tor pour s’approvisionner en légumes et
fruits après l’interdiction d’accès aux camions de grossistes
venant du Nord-Sinaï. Une décision qui plaît aux uns, mais
révolte d’autres qui refusent l’idée de sanctionner ainsi tous
les bédouins. Quant aux bédouins, ils pensent que l’Etat et les
services de sécurité devraient rendre le pouvoir aux cheikhs.
Ils sont capables de mettre de l’ordre, résoudre les conflits et
punir les fautifs. «Aujourd’hui, le cheikh n’a plus le pouvoir
qu’il avait et un étranger peut s’infiltrer dans notre
gouvernorat s’il a un piston. Autrefois, personne ne pouvait
passer sans l’accord du cheikh. Aujourd’hui, il peut obtenir
l’aval des responsables », explique Farag, en ajoutant que les
cheikhs peuvent être d’une grande aide à la police pour éviter
que tous les bédouins ne soient punis pour un crime qu’ils n’ont
pas commis. Mais il paraît que même les cheikhs n’arrivent pas
parfois à obtenir leurs droits. Nasser Aboubriq, un des deux
cheikhs de Mézeina et membre du Conseil local du gouvernorat,
n’a pas réussi à faire rentrer son fils à l’Académie de police.
Raison : il est d’origine bédouine.«Nos parents ont défendu le
pays durant l’occupation. Nous sommes des Egyptiens, il faut
nous le prouver pour que nous puissions sentir notre
appartenance à cette patrie», dit cheikh Aboubriq, qui essaye à
tout prix avec le cheikh Salem Toweilaa d’insérer les problèmes
des bédouins dans le plan de développement du gouvernement.
Il est temps que les bédouins bénéficient de
la priorité et la stabilité. Ceux qui ont commis les attentats
ne sont pas des bédouins de souche, mais plutôt des ennemis du
pays, du tourisme. Ils veulent nuire à la nation et à la
relation entre la police et le peuple, et je suis persuadé
qu’ils ne parviendront pas à nous déstabiliser, affirme l’un des
bédouins de Mézeina qui en compte plus de 300 000. Et cheikh
Aboubriq assure que les bédouins ne céderont pas leurs droits. «Nous
réclamons le droit arabe, haq arabe (réparation), des cheikhs
des bédouins du Nord en échange de notre sang coulé à Dahab et
notre perte financière comme le dicte le code bédouin », insiste
cheikh Aboubriq, qui lui-même est un associé dans un hôtel et
plusieurs magasins touchés par les explosions. Il insiste à dire
que les membres de la tribu incriminés seront interdits d’accès
au gouvernorat.«Nous avons nos codes et il faut les respecter.
Nous ne pourrons jamais sacrifier notre sécurité ou notre
liberté ».
Doaa Khalifa