Al-Ahram Hebdo, Economie | La Bolivie, maître chez elle
  Président Salah Al-Ghamry
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 10 au 17 mai 2006, numéro 609

 

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Economie

Énergie . La décision de nationaliser les hydrocarbures en Bolivie a suscité la vive inquiétude des multinationales installées dans ce pays. Les présidents du Brésil, de l'Argentine et du Venezuela se sont entretenus avec leur homologue bolivien afin d'apaiser le malaise.

La Bolivie, maître chez elle

Livraisons de gaz bolivien garanties, renégociation du prix, aval politique à la nationalisation des hydrocarbures décrétée le 1er mai en Bolivie, invitée à participer au mégaprojet de gazoduc sud-américain : tel est le bilan du sommet qui a réuni à Puerto Iguazu, jeudi dernier, les présidents des 4 pays d'Amérique latine, Evo Morales (Bolivie), Nestor Kirchner (Argentine), Luiz Inacio Lula da Silva (Brésil) et Hugo Chavez (Venezuela). Une réunion urgente qui a eu lieu deux jours après la décision du président bolivien, Evo Morales, de nationaliser les hydrocarbures en Bolivie. La rencontre a été organisée par le président argentin Nestor Kirchner à la demande expresse de son homologue brésilien Luiz Inacio å Lula ò da Silva, très inquiet pour la compagnie d'Etat Petrobras, dont les activités en Bolivie sont cruciales pour les approvisionnements en gaz du Brésil puisqu'elles couvrent 50 % des besoins.

La nationalisation bolivienne a frappé de plein fouet la société publique brésilienne Petrobras, qui contrôle 47,3 % des réserves boliviennes de gaz, les plus importantes d'Amérique du Sud après celles du Venezuela. Plus de 50 % du gaz naturel consommé au Brésil vient de Bolivie, dans un gazoduc que gère Petrobras et par lequel transitent chaque jour 30 millions de mètres cubes.

L'Argentine est en importance le deuxième acheteur régional de gaz bolivien, dont elle importe de 3 à 4 millions de mètres cubes quotidiens.

Repsol YPF, l’une des plus grandes entreprises espagnoles, est, comme Petrobras, très présente en Bolivie. Depuis 1997, la compagnie espagnole a investi plus d’un milliard d’euros dans le pays. A travers sa filiale Andina, Repsol YPF contrôle plus du quart de la production de gaz bolivien. Après avoir jugé inquiétante l’annonce du président Morales, le groupe espagnol s’est dit déterminé à protéger ses actifs.

Quant au Venezuela, son président Hugo Chavez, qui a rallié le Bolivien Evo Morales à sa vision anti-impérialiste et farouchement antiaméricaine de l'intégration régionale, son opulence en hydrocarbures — pétrole et gaz — en fait un acteur obligé de concertations sur les problèmes énergétiques. M. Chavez est le promoteur d'un mégaprojet de gazoduc qui relierait sur près de 10 000 km le Venezuela à l'Argentine, traversant le Brésil et desservant par des bretelles adjacentes d'autres pays d'Amérique du Sud.

A Puerto Iguazu, la Bolivie a été formellement invitée par les trois autres pays participant au sommet à s'intégrer dans ce réseau énergétique sud-américain. En dépit de multiples incertitudes techniques, économiques et écologiques, les premiers travaux du gigantesque gazoduc sont annoncés pour 2007. Son installation se poursuivrait jusqu'en 2017, au prix peut-être sous-évalué de 20 milliards de dollars. Selon le président brésilien Lula, å ni le Brésil ni l'Argentine ni le Venezuela ni la Bolivie ne recherchent l'hégémonie. Ils veulent être des associés. Nous construirons une alliance continentale et c'est ainsi que nous allons nous présenter au monde lors de la prochaine réunion du 12 mai à Vienne ò. (Ndlr : le IVe Sommet Union européenne-Amérique latine et Caraïbes se tiendra du 11 au 13 mai dans la capitale autrichienne).

Néanmoins, selon divers médias tant latino-américains qu'européens, cette profession de foi unitariste et l'aval politique public donné par le sommet quadripartite à la nationalisation bolivienne ne suffiraient pas à masquer la fracture qui séparerait désormais les deux gauches de la région. A savoir, d'une part la gauche bolivarienne populiste d'Hugo Chavez, Evo Morales et Fidel Castro et, d'autre part, la gauche social-démocrate qui croit davantage au marché, incarnée de fait au Brésil par Lula, en Uruguay par Tabaré Vazquez, au Chili par Michelle Bachelet et avec des nuances en Argentine, par Nestor Kirchner.

Une voie dangereuse

L’Europe a également manifesté son inquiétude tandis que les Etats-Unis restent dans une position plus attentiste. Pour l’heure, les multinationales ont reçu le secours de l’Agence Internationale de l’Energie (AIE). Elle estime que la nationalisation des hydrocarbures est une voie dangereuse pour l’Amérique latine, qui effraie les investisseurs. Evo Morales sait qu’il a besoin de la capacité financière et technique des compagnies et ces dernières ont besoin du gaz bolivien. En conséquence, il y a une dépendance mutuelle , a déclaré le numéro deux de l’AIE, William Ramsay.

Pourquoi la Bolivie a-t-elle nationalisé son hydrocarbure ? Le gaz, principale ressource naturelle de la Bolivie où le taux de pauvreté atteint 70 %, est un sujet de discussion dans le pays. Les hydrocarbures représentent 15 % de son Produit Intérieur Brut (PIB). C’est surtout le gaz qui compte car le pays, avec ses réserves de plus de 1 500 milliards de mètres cubes, représente le deuxième gisement de toute l’Amérique du Sud. Cette réalité a fait qu'en privé, certains dirigeants des compagnies étrangères reconnaissent que cette équité a trop longtemps été absente des contrats boliviens. Non seulement la population n'a jamais profité des bénéfices engendrés par l'exploitation des ressources naturelles (mines hier, hydrocarbures aujourd'hui), mais ces derniers étaient faibles. Le Brésil et l'Argentine, puissants voisins voraces en énergie, avaient bien trop intérêt à s'approvisionner en gaz à bas prix pour se préoccuper des conséquences de ce partage inégal sur le pays le plus pauvre d'Amérique du Sud.

La Bolivie est depuis trois ans en ébullition, le débat sur l'exploitation des hydrocarbures ayant déjà entraîné la chute de deux présidents. Evo Morales le sait : depuis cent jours au gouvernement, il doit déjà affronter une vague de mouvements sociaux lui rappelant ses engagements. Raison pour laquelle le chef d'Etat bolivien a en fait décidé de nationaliser les hydrocarbures de son pays. Après des mois de tergiversations, le président bolivien Evo Morales a opté pour la manière forte. Ce dernier qui avait fait campagne en promettant de nationaliser les hydrocarbures a donné, lundi 1er mai, un délai de 180 jours aux entreprises étrangères pour transformer leurs concessions en nouveaux contrats dans lesquels elles seront contraintes de s'associer à la compagnie publique bolivienne YPFB en lui réservant la majorité du capital.

å Nous n'allons expulser aucune compagnie, mais elles ne gagneront plus beaucoup, moins qu'avant. La Bolivie avait besoin de partenaires et pas de patrons en matière pétrolière et gazière. Nous espérons qu'elles resteront des partenaires, et, si elles ne respectent pas ces lois, nous les contraindrons à les respecter par la force politique , a déclaré Evo Morales lors d'un entretien à la chaîne de télévision vénézuélienne Telesur.

En vertu du décret de nationalisation des hydrocarbures, les multinationales sont en outre immédiatement tenues de verser 82 % de leur production à l'Etat, les compagnies ne conservant que 18 %. Morales a donc imité son voisin, Hugo Chavez. Le président vénézuélien a imposé plus que négocié une transformation des contrats avec les multinationales étrangères contraintes d'accepter ses propositions avant le 31 mars dernier, ou d'abandonner certains de leurs champs. Hormis l'américaine ExxonMobil, elles ont toutes accepté, avec la grimace. Le niveau historique des cours du pétrole (plus de 70 dollars le baril), les en a convaincus.

Mais la Bolivie a beau être à la tête du deuxième plus grand gisement de gaz du continent, elle n'est pas dans la même situation. Ses capacités financières inexistantes et l'absence de savoir-faire la font dépendre des entreprises étrangères. Mais une chose est sûre : si les entreprises américaines, brésiliennes ou britanniques quittent la Bolivie, les entreprises asiatiques chinoises ou japonaises ne tarderont pas à les remplacer.

Névine Kamel

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Synergie sud-américaine

Parmi les régions du monde victimes des politiques néolibérales, l’Amérique latine occupe une place de choix. Aucun des projets d’intégration régionale n’a échappé à leurs effets destructeurs. Les mesures de libéralisation commerciale et financière ont accéléré la prise de contrôle du marché intérieur de chaque pays par les multinationales américaines et européennes. Elles ont également accentué la dépendance des économies régionales à l’égard des marchés extérieurs. Cependant, en même temps que les pays d’Europe de l’Ouest et d’Amérique du Nord poursuivaient leur processus d’intégration, des projets de type similaire se mettaient en place, tout particulièrement en Amérique du Sud. Ils visaient à protéger, ne fut-ce que de manière minimale, les économies de la région des conséquences négatives de la mondialisation. Dans les années 1980 et 1990, deux projets antagoniques apparurent : d’un côté, le Marché commun du cône Sud (Mercosur), comprenant l’Argentine, le Brésil, le Paraguay et l’Uruguay, de l’autre, l’Accord de libre-échange nord-américain (Alena), réunissant les Etats-Unis, le Canada et le Mexique. Washington ambitionnait d’étendre ensuite progressivement l’Alena au reste du continent. Pratiquement, au moment où cette initiative était formalisée, et où le Chili était présenté comme le prochain candidat à intégrer, la crise mexicaine de 1994 conduisit le Congrès à ne plus autoriser le président des Etats-Unis à avoir recours, comme ses prédécesseurs, au å Fast Track ò (voie rapide) — droit de négocier des accords commerciaux avec d’autres nations, les parlementaires ne pouvant ensuite que les adopter ou les rejeter tels quels, sans possibilité d’amendements. Le gouvernement des Etats-Unis dut alors se rabattre sur un projet plus ancien, resté dans les tiroirs : la Zone de Libre-Echange des Amériques (ZLEA, Alca en espagnol et en portugais). Se trouvèrent ainsi face-à-face deux projets : l’un exclusivement latino-américain, l’autre continental. La différence, de taille, était la présence des Etats-Unis dans ce dernier. Représentant 70 % du Produit Intérieur Brut (PIB) de l’ensemble, ils transformaient l’Alca en outil de consolidation de leur hégémonie, nullement en processus d’intégration. Cependant, et parallèlement, une tendance nouvelle s’imposa : l’évolution idéologique de M. Hugo Chavez à Caracas, l’arrivée au pouvoir de M. Luiz Inacio Lula da Silva à Brasilia, de M. Nestor Kirchner à Buenos Aires, et, plus tard, celle de M. Tabaré Vazquez à Montevideo créèrent une situation entièrement nouvelle. Le Venezuela, surtout après la victoire de M. Chavez sur l’opposition lors du référendum révocatoire du 15 août 2004, conquit un espace politique important et l’utilisa pour redynamiser la logique d’intégration.

Une première conséquence fut d’encourager la tenue de rencontres sectorielles entre les ministres de l’Energie, des Politiques sociales et de l’Economie. De nombreux accords furent signés en matière commerciale, énergétique, voire militaire. Pour ne donner que cet exemple, M. Chavez annonça en 2004 que le Venezuela, qui importe, pour son industrie pétrolière, 5 milliards de dollars de biens et services des Etats-Unis, réaliserait désormais 25 % de ces achats en Argentine et au Brésil.

A la fin 2005, le Venezuela entra dans le Mercosur comme membre à part entière, cependant que, après la victoire électorale de M. Evo Morales à La Paz, le coordinateur général de l’organisation, l’Argentin Carlos Alvarez, annonçait qu’il proposerait l’admission de la Bolivie dans les mêmes conditions. Commença ainsi à s’effacer la dualité entre le Mercosur et la Communauté sud-américaine des nations, née à l’initiative du Brésil, le 8 décembre 2004, à Cuzco (Pérou). Cette dernière faisait l’objet de réserves de la part du gouvernement de M. Kirchner, plus enclin à donner la priorité à l’élargissement du Mercosur. C’est à Cuzco, lors de ce sommet, que M. Chavez, dans son langage imagé, avait suggéré une consigne : å Le politique comme locomotive, le social comme drapeau, l’économique comme rail, et la culture comme combustible ò.

En même temps, Caracas multipliait les initiatives sectorielles et développait une initiative stratégique d’alliance avec Cuba : l’Alternative bolivarienne pour les Amériques (ALBA). Dans le document signé en avril 2005 à La Havane, les gouvernements cubain et vénézuélien entament une forme d’intégration plus poussée entre économies disposant déjà d’un niveau supérieur d’identification politique. Et cela à partir du moment où — lors du Forum social mondial de Porto Alegre, en janvier 2005 — M. Chavez annonça que son gouvernement inscrivait son action dans ce qu’il désigna comme le å socialisme du XXIe siècle.

 




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