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Énergie .
La décision de nationaliser les hydrocarbures en Bolivie a
suscité la vive inquiétude des multinationales installées dans
ce pays. Les présidents du Brésil, de l'Argentine et du
Venezuela se sont entretenus avec leur homologue bolivien afin
d'apaiser le malaise.
La Bolivie, maître chez elle
Livraisons
de gaz bolivien garanties, renégociation du prix, aval politique
à la nationalisation des hydrocarbures décrétée le 1er mai en
Bolivie, invitée à participer au mégaprojet de gazoduc
sud-américain : tel est le bilan du sommet qui a réuni à Puerto
Iguazu, jeudi dernier, les présidents des 4 pays d'Amérique
latine, Evo Morales (Bolivie), Nestor Kirchner (Argentine), Luiz
Inacio Lula da Silva (Brésil) et Hugo Chavez (Venezuela). Une
réunion urgente qui a eu lieu deux jours après la décision du
président bolivien, Evo Morales, de nationaliser les
hydrocarbures en Bolivie. La rencontre a été organisée par le
président argentin Nestor Kirchner à la demande expresse de son
homologue brésilien Luiz Inacio å Lula ò da Silva, très inquiet
pour la compagnie d'Etat Petrobras, dont les activités en
Bolivie sont cruciales pour les approvisionnements en gaz du
Brésil puisqu'elles couvrent 50 % des besoins.
La nationalisation bolivienne a frappé de
plein fouet la société publique brésilienne Petrobras, qui
contrôle 47,3 % des réserves boliviennes de gaz, les plus
importantes d'Amérique du Sud après celles du Venezuela. Plus de
50 % du gaz naturel consommé au Brésil vient de Bolivie, dans un
gazoduc que gère Petrobras et par lequel transitent chaque jour
30 millions de mètres cubes.
L'Argentine est en importance le deuxième
acheteur régional de gaz bolivien, dont elle importe de 3 à 4
millions de mètres cubes quotidiens.
Repsol YPF, l’une des plus grandes
entreprises espagnoles, est, comme Petrobras, très présente en
Bolivie. Depuis 1997, la compagnie espagnole a investi plus d’un
milliard d’euros dans le pays. A travers sa filiale Andina,
Repsol YPF contrôle plus du quart de la production de gaz
bolivien. Après avoir jugé inquiétante l’annonce du président
Morales, le groupe espagnol s’est dit déterminé à protéger ses
actifs.
Quant au Venezuela, son président Hugo
Chavez, qui a rallié le Bolivien Evo Morales à sa vision anti-impérialiste
et farouchement antiaméricaine de l'intégration régionale, son
opulence en hydrocarbures — pétrole et gaz — en fait un acteur
obligé de concertations sur les problèmes énergétiques. M.
Chavez est le promoteur d'un mégaprojet de gazoduc qui relierait
sur près de 10 000 km le Venezuela à l'Argentine, traversant le
Brésil et desservant par des bretelles adjacentes d'autres pays
d'Amérique du Sud.
A Puerto Iguazu, la Bolivie a été
formellement invitée par les trois autres pays participant au
sommet à s'intégrer dans ce réseau énergétique sud-américain. En
dépit de multiples incertitudes techniques, économiques et
écologiques, les premiers travaux du gigantesque gazoduc sont
annoncés pour 2007. Son installation se poursuivrait jusqu'en
2017, au prix peut-être sous-évalué de 20 milliards de dollars.
Selon le président brésilien Lula, å ni le Brésil ni l'Argentine
ni le Venezuela ni la Bolivie ne recherchent l'hégémonie. Ils
veulent être des associés. Nous construirons une alliance
continentale et c'est ainsi que nous allons nous présenter au
monde lors de la prochaine réunion du 12 mai à Vienne ò. (Ndlr :
le IVe Sommet Union européenne-Amérique latine et Caraïbes se
tiendra du 11 au 13 mai dans la capitale autrichienne).
Néanmoins, selon divers médias tant
latino-américains qu'européens, cette profession de foi
unitariste et l'aval politique public donné par le sommet
quadripartite à la nationalisation bolivienne ne suffiraient pas
à masquer la fracture qui séparerait désormais les deux gauches
de la région. A savoir, d'une part la gauche bolivarienne
populiste d'Hugo Chavez, Evo Morales et Fidel Castro et, d'autre
part, la gauche social-démocrate qui croit davantage au marché,
incarnée de fait au Brésil par Lula, en Uruguay par Tabaré
Vazquez, au Chili par Michelle Bachelet et avec des nuances en
Argentine, par Nestor Kirchner.
Une voie dangereuse
L’Europe a également manifesté son inquiétude
tandis que les Etats-Unis restent dans une position plus
attentiste. Pour l’heure, les multinationales ont reçu le
secours de l’Agence Internationale de l’Energie (AIE). Elle
estime que la nationalisation des hydrocarbures est une voie
dangereuse pour l’Amérique latine, qui effraie les investisseurs.
Evo Morales sait qu’il a besoin de la capacité financière et
technique des compagnies et ces dernières ont besoin du gaz
bolivien. En conséquence, il y a une dépendance mutuelle , a
déclaré le numéro deux de l’AIE, William Ramsay.
Pourquoi la Bolivie a-t-elle nationalisé son
hydrocarbure ? Le gaz, principale ressource naturelle de la
Bolivie où le taux de pauvreté atteint 70 %, est un sujet de
discussion dans le pays. Les hydrocarbures représentent 15 % de
son Produit Intérieur Brut (PIB). C’est surtout le gaz qui
compte car le pays, avec ses réserves de plus de 1 500 milliards
de mètres cubes, représente le deuxième gisement de toute
l’Amérique du Sud. Cette réalité a fait qu'en privé, certains
dirigeants des compagnies étrangères reconnaissent que cette
équité a trop longtemps été absente des contrats boliviens. Non
seulement la population n'a jamais profité des bénéfices
engendrés par l'exploitation des ressources naturelles (mines
hier, hydrocarbures aujourd'hui), mais ces derniers étaient
faibles. Le Brésil et l'Argentine, puissants voisins voraces en
énergie, avaient bien trop intérêt à s'approvisionner en gaz à
bas prix pour se préoccuper des conséquences de ce partage
inégal sur le pays le plus pauvre d'Amérique du Sud.
La Bolivie est depuis trois ans en ébullition,
le débat sur l'exploitation des hydrocarbures ayant déjà
entraîné la chute de deux présidents. Evo Morales le sait :
depuis cent jours au gouvernement, il doit déjà affronter une
vague de mouvements sociaux lui rappelant ses engagements.
Raison pour laquelle le chef d'Etat bolivien a en fait décidé de
nationaliser les hydrocarbures de son pays. Après des mois de
tergiversations, le président bolivien Evo Morales a opté pour
la manière forte. Ce dernier qui avait fait campagne en
promettant de nationaliser les hydrocarbures a donné, lundi 1er
mai, un délai de 180 jours aux entreprises étrangères pour
transformer leurs concessions en nouveaux contrats dans lesquels
elles seront contraintes de s'associer à la compagnie publique
bolivienne YPFB en lui réservant la majorité du capital.
å Nous n'allons expulser aucune compagnie,
mais elles ne gagneront plus beaucoup, moins qu'avant. La
Bolivie avait besoin de partenaires et pas de patrons en matière
pétrolière et gazière. Nous espérons qu'elles resteront des
partenaires, et, si elles ne respectent pas ces lois, nous les
contraindrons à les respecter par la force politique , a déclaré
Evo Morales lors d'un entretien à la chaîne de télévision
vénézuélienne Telesur.
En vertu du décret de nationalisation des
hydrocarbures, les multinationales sont en outre immédiatement
tenues de verser 82 % de leur production à l'Etat, les
compagnies ne conservant que 18 %. Morales a donc imité son
voisin, Hugo Chavez. Le président vénézuélien a imposé plus que
négocié une transformation des contrats avec les multinationales
étrangères contraintes d'accepter ses propositions avant le 31
mars dernier, ou d'abandonner certains de leurs champs. Hormis
l'américaine ExxonMobil, elles ont toutes accepté, avec la
grimace. Le niveau historique des cours du pétrole (plus de 70
dollars le baril), les en a convaincus.
Mais la Bolivie a beau être à la tête du
deuxième plus grand gisement de gaz du continent, elle n'est pas
dans la même situation. Ses capacités financières inexistantes
et l'absence de savoir-faire la font dépendre des entreprises
étrangères. Mais une chose est sûre : si les entreprises
américaines, brésiliennes ou britanniques quittent la Bolivie,
les entreprises asiatiques chinoises ou japonaises ne tarderont
pas à les remplacer.
Névine Kamel |
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Synergie sud-américaine
Parmi les régions du monde victimes des
politiques néolibérales, l’Amérique latine occupe une place de
choix. Aucun des projets d’intégration régionale n’a échappé à
leurs effets destructeurs. Les mesures de libéralisation
commerciale et financière ont accéléré la prise de contrôle du
marché intérieur de chaque pays par les multinationales
américaines et européennes. Elles ont également accentué la
dépendance des économies régionales à l’égard des marchés
extérieurs. Cependant, en même temps que les pays d’Europe de
l’Ouest et d’Amérique du Nord poursuivaient leur processus
d’intégration, des projets de type similaire se mettaient en
place, tout particulièrement en Amérique du Sud. Ils visaient à
protéger, ne fut-ce que de manière minimale, les économies de la
région des conséquences négatives de la mondialisation. Dans les
années 1980 et 1990, deux projets antagoniques apparurent : d’un
côté, le Marché commun du cône Sud (Mercosur), comprenant
l’Argentine, le Brésil, le Paraguay et l’Uruguay, de l’autre,
l’Accord de libre-échange nord-américain (Alena), réunissant les
Etats-Unis, le Canada et le Mexique. Washington ambitionnait
d’étendre ensuite progressivement l’Alena au reste du continent.
Pratiquement, au moment où cette initiative était formalisée, et
où le Chili était présenté comme le prochain candidat à intégrer,
la crise mexicaine de 1994 conduisit le Congrès à ne plus
autoriser le président des Etats-Unis à avoir recours, comme ses
prédécesseurs, au å Fast Track ò (voie rapide) — droit de
négocier des accords commerciaux avec d’autres nations, les
parlementaires ne pouvant ensuite que les adopter ou les rejeter
tels quels, sans possibilité d’amendements. Le gouvernement des
Etats-Unis dut alors se rabattre sur un projet plus ancien,
resté dans les tiroirs : la Zone de Libre-Echange des Amériques
(ZLEA, Alca en espagnol et en portugais). Se trouvèrent ainsi
face-à-face deux projets : l’un exclusivement latino-américain,
l’autre continental. La différence, de taille, était la présence
des Etats-Unis dans ce dernier. Représentant 70 % du Produit
Intérieur Brut (PIB) de l’ensemble, ils transformaient l’Alca en
outil de consolidation de leur hégémonie, nullement en processus
d’intégration. Cependant, et parallèlement, une tendance
nouvelle s’imposa : l’évolution idéologique de M. Hugo Chavez à
Caracas, l’arrivée au pouvoir de M. Luiz Inacio Lula da Silva à
Brasilia, de M. Nestor Kirchner à Buenos Aires, et, plus tard,
celle de M. Tabaré Vazquez à Montevideo créèrent une situation
entièrement nouvelle. Le Venezuela, surtout après la victoire de
M. Chavez sur l’opposition lors du référendum révocatoire du 15
août 2004, conquit un espace politique important et l’utilisa
pour redynamiser la logique d’intégration.
Une première conséquence fut d’encourager la
tenue de rencontres sectorielles entre les ministres de
l’Energie, des Politiques sociales et de l’Economie. De nombreux
accords furent signés en matière commerciale, énergétique, voire
militaire. Pour ne donner que cet exemple, M. Chavez annonça en
2004 que le Venezuela, qui importe, pour son industrie
pétrolière, 5 milliards de dollars de biens et services des
Etats-Unis, réaliserait désormais 25 % de ces achats en
Argentine et au Brésil.
A la fin 2005, le Venezuela entra dans le
Mercosur comme membre à part entière, cependant que, après la
victoire électorale de M. Evo Morales à La Paz, le coordinateur
général de l’organisation, l’Argentin Carlos Alvarez, annonçait
qu’il proposerait l’admission de la Bolivie dans les mêmes
conditions. Commença ainsi à s’effacer la dualité entre le
Mercosur et la Communauté sud-américaine des nations, née à
l’initiative du Brésil, le 8 décembre 2004, à Cuzco (Pérou).
Cette dernière faisait l’objet de réserves de la part du
gouvernement de M. Kirchner, plus enclin à donner la priorité à
l’élargissement du Mercosur. C’est à Cuzco, lors de ce sommet,
que M. Chavez, dans son langage imagé, avait suggéré une
consigne : å Le politique comme locomotive, le social comme
drapeau, l’économique comme rail, et la culture comme
combustible ò.
En même temps, Caracas multipliait les
initiatives sectorielles et développait une initiative
stratégique d’alliance avec Cuba : l’Alternative bolivarienne
pour les Amériques (ALBA). Dans le document signé en avril 2005
à La Havane, les gouvernements cubain et vénézuélien entament
une forme d’intégration plus poussée entre économies disposant
déjà d’un niveau supérieur d’identification politique. Et cela à
partir du moment où — lors du Forum social mondial de Porto
Alegre, en janvier 2005 — M. Chavez annonça que son gouvernement
inscrivait son action dans ce qu’il désigna comme le å
socialisme du XXIe siècle. |
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