Bab
Al-Hadid (Gare centrale) : Qénaoui, le crieur de journaux
boiteux, est amoureux de Hannouma, la vendeuse clandestine de
Coca. Mais celle-ci est éprise d’un porteur de bagages, leader
syndical de surcroît ... Des scènes d’un film de Youssef Chahine
de 1958, et qui témoignent d’un univers fascinant des chemins de
fer. C’était la crise, les conflits, un univers chaotique là où
c’est la discipline qui doit régner en maîtresse. Aujourd’hui,
un réalisateur qui voudrait se servir de ce thème n’irait pas
sans doute plus loin que Gare centrale, mais s’il se veut très
réaliste ses images pourront confiner au cauchemar.
Les chemins de fer sont en crise et rien ne
sert de le cacher. La preuve en est cette collision de la
semaine dernière où le pire a été évité. 35 blessés à Charqiya,
au nord du Caire, lorsqu’un train de marchandises en provenance
de Zagazig et se rendant au Caire a heurté un train de voyageurs
qui faisait le chemin inverse. Une erreur du conducteur du
premier train qui ne s’est pas conformé aux signaux, selon les
responsables. Le conducteur lui a argué du fait que ses freins
étaient défectueux. Les deux hypothèses ne font que renvoyer à
tout un système qui se porte très mal. Indiscipline ou caractère
défectueux du matériel ; c’est dire que rien ne va plus. Les
accidents d’ailleurs sont nombreux et parfois meurtriers. On n’a
pu oublier le plus tragique d’entre eux, ce train qui s’est
transformé en prison de feu pour plus de 350 vacanciers qui y
ont perdu la vie. Il se dirigeait du Caire à Assouan, et le
drame a été imputé à l’explosion d’une bouteille de gaz utilisée
dans un wagon.
A qui imputer ce nombre important d’accidents
? Une détérioration du matériel roulant et de tout un service,
soulignent les spécialistes. La preuve en est quelque 350
accidents en 6 ans. Trop de défauts et de négligence pour un
service emprunté par 3,2 millions de passagers par jour.
Une régression que l’on peut ressentir avec
beaucoup de déception, d’autant plus que les chemins de fer
d’Egypte, les premiers d’Afrique, ont toujours été considérés
comme un symbole de la « nahda » (renaissance) de l’Egypte et de
sa modernisation. Une vraie saga réalisée sous le khédive Ismaïl,
à qui l’on doit le Canal de Suez, l’Opéra, le Caire haussmanien
; mais dont l’initiateur n’était autre que Mohamed Ali. L’idée
date de 1833, mais s’est heurtée à la rivalité coloniale
franco-britannique. Abbass Helmi II, successeur de Mohamad Ali,
a signé le contrat avec Robert Stephenson en juin 1852. Les
travaux commencèrent la même année et la première section s’est
terminée en 1852, et fut inaugurée en 1854 et ainsi de suite,
bien avant l’inauguration du Canal de Suez en 1869.
La décadence actuelle devient symptomatique
d’un état des lieux. Une incapacité du gouvernement à gérer un
service des plus vitaux. Le tout marqué par ce va-et-vient
troublé et incessant entre l’idée de privatisation et celle de
la crainte de brader un organisme indispensable pour des
millions d’Egyptiens, dont une majorité de défavorisés. Comment
toucher aux intérêts de ceux-ci, alors que les inégalités sont
hurlantes ? En fait, il s’agit de lacunes au niveau de
l’administration (lire 3 questions, page 5).
Les responsables, eux, s’en défendent. Le
budget est maigre. Il ne dépasse pas les 2 milliards de L.E.
L’Organisme des chemins de fer n’arrive donc pas à améliorer ses
services. La maintenance des trains compte à elle seule 400
millions de L.E. par an. Au déficit s’ajoute une corruption
généralisée. Suite au dernier accident, le ministre des
Transports, Mohamad Mansour, qui s’est trouvé dès sa prise de
fonction en butte à des catastrophes sur toute la ligne (notamment
le naufrage du ferry Al-Salam avec ses mille victimes), est
monté sur ses grands chevaux, menaçant de limoger le président
de l’Organisme si des accidents se répètent.
De toute façon, avec les drames, le discours
sur la privatisation semble devenir plus consistant. Le ministre
a évoqué un prêt de la Banque Mondiale (BM) de 7 milliards de
L.E. pour restructurer les chemins de fer. Mais avec les
déficits qui ne font qu’augmenter : 280 millions de L.E. en
2002, 370 millions de L.E. en 2005 et 500 millions en 2006, tout
projet d’expansion devient difficile à imaginer. Privatisation
donc ; le mot revient. L’Etat envisage de privatiser
partiellement les chemins de fer.
Ce Sésame ouvre-toi se généralise de toute
façon sous le label libéral du gouvernement Nazif. A chaque fois
qu’une entreprise publique bat de l’aile, on demande qu’elle
soit privatisée. Le secteur public a toujours eu cette allure de
géant inerte souffrant de gabegie et incapable de remplir son
rôle. Les symptômes du mal des chemins de fer diagnostiqués par
les spécialistes sont de toute façon : une gestion improvisée et
des failles qui s’accumulent depuis des années. Si certaines
réductions sont montrées du doigt, comme celles offertes à la
police, aux étudiants et autres (lire entretien) comme creusant
un trou dans le budget, d’autres problèmes relèvent cependant
d’erreur de gestion. Ainsi, on a relevé quelque 1 300 wagons
dont les freins ont été subtilisés. Et c’est à chaque
catastrophe que l’on tente de trouver une solution. Or, il
s’agit souvent de projets sans lendemain.
Le salut viendra du secteur privé
Aujourd’hui, la liste des propositions est
longue : profiter des propriétés des chemins de fer, des
terrains laissés sans utilisation et où l’on pourrait installer
des centres commerciaux et autres, la réactivation de la
publicité pour qu’elle soit une source de revenus,
l’informatisation de la gestion, de quoi permettre une
connaissance précise du matériel, du nombre de wagons, de
locomotives, de tracteurs, ce qui fonctionne et ce qui est
détérioré. Ces propositions de Mohamad Abdel-Rahmane,
spécialiste et professeur à la faculté d’ingénierie de
l’Université du Caire, sont une série parmi bien d’autres. Mais
comment exécuter ? Le ministre du Transport, Mohamad Mansour,
assure que le gouvernement a un plan ambitieux pour développer
ce secteur, avec un rôle de premier plan pour le secteur privé.
Cela dit, Mansour n’a guère défini cette contribution. Le privé
pourra partiellement diriger certains secteurs, mais la
propriété restera au gouvernement. L’Etat percevra des droits
contre cette location.
L’idée est lancée aussi de permettre à des
entreprises privées et étrangères d’installer des lignes de
chemins de fer. La législation l’interdit pour le moment, et
fait des chemins de fer un monopole de l’Etat. Mais des
investisseurs privés opèrent effectivement dans ce domaine en
infraction de la loi. Une société anglaise installe une ligne
dans le désert entre Borg Al-Arab, près d’Alexandrie, et Guiza,
en jonction avec l’ancienne ligne. La société koweïtienne Al-Kharafi
envisage d’établir une ligne directe entre la région des
Pyramides, à Guiza, et Alexandrie.
Le Conseil des ministres a avancé dans ce
contexte de toute façon. Le mois dernier, il a approuvé la
modification de certaines clauses de la loi sur les chemins de
fer, approuvant la création de sociétés par actions qui
pourraient établir et faire fonctionner des chemins de fer. En
mars, l’organisme a conclu un mémorandum avec la société
américaine General Electric pour que celle-ci établisse une
étude sur les problèmes des chemins de fer d’Egypte, notamment
en ce qui concerne la sécurité des passagers.
Tout ceci parait prometteur, mais bien
difficile à réaliser ; une sorte de vœu pieu qui se heurte
toujours à la réalité, celle des usagers : Qui sont-ils ?
L’ancien ministre du Transport, Essam Charaf, soulignait que 95
% des passagers appartiennent à la classe pauvre. D’où le
caractère risqué de toute entreprise qui ignorerait ces derniers.
Le député Mohamad Abdel-Aziz voit, lui, que le gouvernement veut
se décharger de ses responsabilités à l’égard des pauvres pour
investir dans les trains de luxe. Une vraie démission,
estime-t-il, dangepuisqu’il s’agit de renoncer à un secteur
vital.
Il y va des chemins de fer comme de tous les
services. C’est un flou artistique qui règne, ou plutôt une
problématique dont on n’a pas trouvé l’issue. Comment concilier
libéralisme économique et intérêts de la grande masse ?.
Ahmed Loutfi