Recours
A la force, sanctions économiques, isolement, mesures
incitatives ou dissuasives ? Aucune des formules possibles n’a
pour l’heure été unanimement acceptée ni par les cinq membres
permanents du Conseil de sécurité de l’Onu, ni par l’Allemagne,
en charge du dossier du nucléaire iranien. L’objectif de la
réunion de lundi soir était de faire passer « un message d’unité
et de fermeté pour convaincre l’Iran de revenir à la table des
négociations », selon les termes du ministre français des
Affaires étrangères, Philippe Douste-Blazy. Mission ratée. Les
divergences sont en effet importantes sur les moyens à adopter
pour stopper le programme nucléaire iranien, bien que la
communauté internationale soit d’accord sur le fait qu’il ne
faut pas laisser Téhéran se doter d’un tel programme. Les chefs
de la diplomatie de ces six pays, en plus du représentant
diplomatique de l’Union européenne, Javier Solana, se sont donc
quittés lundi soir après plus de trois heures de discussions à
New York sans accord sur une résolution contraignante pour
l’Iran. « Nous ne sommes pas entrés dans le détail du texte et
nous avons chargé les ambassadeurs et nos directeurs politiques
de la question », a déclaré, à la suite de la réunion, le
ministre français des Affaires étrangères, dont le pays a
présenté, avec la Grande-Bretagne, un projet de résolution
contraignante à l’égard de Téhéran. Sans prononcer le mot de
sanctions, le chef de la diplomatie française a préféré évoquer
des mesures « incitatives » et « dissuasives » pour « ramener
l’Iran à la raison ». « Soit l’Iran coopère, et la communauté
internationale est prête à faire des propositions ambitieuses,
d’abord dans le domaine de l’énergie, ensuite dans le domaine
commercial, dans le domaine technologique et, pourquoi pas, dans
le domaine de la sécurité », a expliqué M. Douste-Blazy. Mais,
signe que les divisions sont encore profondes, les Etats-Unis
ont exclu d’envisager des garanties de sécurité pour l’Iran s’il
renonçait à son programme nucléaire.
Douste-Blazy avait pourtant déclaré avant la
réunion de New York qu’une « référence » aux sanctions prévues
au chapitre VII de la Charte des Nations-Unies « est utile mais
ne signifie pas par elle-même que le Conseil autoriserait le
recours à la force ». La toute nouvelle secrétaire britannique
au Foreign Office, Margaret Beckett, a été plus directe en
déclarant : « il est possible que des sanctions doivent être
appliquées ».
Et c’est justement à ce sujet que l’entente
fait toujours défaut, la Chine et la Russie ayant émis des
réserves importantes sur la référence au fameux chapitre VII,
qui ouvre la voie à de possibles sanctions et en dernier ressort
à un recours à la force. « Il n’y a pas encore d’accord sur le
fait qu’il devrait y avoir une résolution faisant référence au
chapitre VII », a indiqué lundi soir un haut responsable
américain ayant requis l’anonymat. Tout en ajoutant : « Les
chances d’un accord cette semaine ne sont pas bonnes », alors
que Washington avait récemment exprimé sa confiance pour
l’adoption prochaine d’une telle résolution.
Depuis le déclenchement de la crise entre
Téhéran et la communauté internationale, « tout le monde a été
d’accord sur la nécessité de résoudre le problème nucléaire
iranien par des moyens politiques et diplomatiques », comme l’a
souligné le chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov. « Nous
sommes d’accord sur le fait que l’Iran ne peut posséder des
armes nucléaires » et les ministres ont exprimé « leurs
inquiétudes sur l’absence de réponses de l’Iran sur ses
activités nucléaires » et l’arrêt de son programme
d’enrichissement de l’uranium, a-t-il ajouté. Le ministre russe
des Affaires étrangères a par ailleurs souligné après la réunion
que les participants s’étaient accordés sur la « nécessité de
résoudre le problème nucléaire iranien par des moyens politiques
et diplomatiques ».
Washington refuse le dialogue
A quelques heures de la réunion de New York,
le président iranien a lancé une nouvelle offensive diplomatique
en envoyant une lettre à son homologue américain, George Bush.
Selon le porte-parole du gouvernement iranien, Gholam Hossein,
le président iranien propose dans sa lettre « de nouveaux moyens
pour sortir de la situation vulnérable existante dans le monde
». Son contenu, a-t-il ajouté, « va au-delà des questions
nucléaires et les questions nucléaires font partie des questions
internationales ». Dans son courrier, Ahmadinejad « analyse la
situation dans le monde et examine les causes de ses problèmes
», selon le porte-parole. Mais l’impact de cette missive, qui
rompt avec 26 ans d’absence de contacts directs entre Téhéran et
Washington, a été minimisé par les Américains, qui disent n’y
voir rien de nouveau. Pour preuve, la secrétaire d’Etat
américaine, Condoleezza Rice, a déclaré avoir brièvement évoqué
la lettre dans laquelle Téhéran propose « de nouveaux moyens »
pour faire baisser les tensions dans le monde. La Maison Blanche
a d’ailleurs vite refroidi lundi les espoirs d’une solution
négociée à la crise nucléaire iranienne en déclarant que la
lettre d’Ahmadinejad à Bush ne contenait rien qui incite à une
reprise historique du dialogue. Il n’a fallu que quelques heures
à la Maison Blanche pour décider que « cette lettre ne résout
aucun des problèmes de l’Iran avec la communauté internationale
» et qu’elle ne présente qu’une « vaste vision historique et
philosophique » de l’argumentaire nucléaire iranien, a indiqué
le porte-parole du Conseil de sécurité nationale, Frederick
Jones. Dans une première réaction, M. Jones avait cependant
rapidement rappelé les exigences américaines : « L’Iran sait ce
qu’il a à faire, il doit se conformer » à la volonté du Conseil
de sécurité et aux résolutions de l’Agence Internationale de
l’Energie Atomique (AIEA), « et cesser toutes les activités
liées à l’enrichissement » d’uranium.
En revanche, côté iranien, on estime que
l’initiative d’Ahmadinejad constitue une « chance d’ouverture
diplomatique », comme l’a déclaré le dirigeant iranien chargé du
dossier nucléaire, Ali Larijani, en visite lundi à Ankara.
Mais il reste quasi impossible à l’heure
actuelle l’établissement d’un dialogue entre Washington et
Téhéran. Certes, c’est la première fois depuis la rupture des
relations diplomatiques qu’un dirigeant iranien établit
officiellement un tel contact avec un chef d’Etat américain.
Cependant, l’initiative, comme les précédentes, sera sans doute
sans lendemain. Washington avait en effet déjà proposé à Téhéran
des entretiens directs sur la seule question de la situation en
Iraq voisin, mais les deux pays ont ensuite écarté un tel
dialogue.
En attendant, il reste à espérer que le
règlement de la crise du nucléaire iranien passe par le Conseil
de sécurité et se fasse dans un cadre multilatéral, par la voie
diplomatique. Autrement, on risque de se retrouver dans une
situation semblable à celle qui a précédé la guerre contre
l’Iraq, lorsque, faute d’entente au sein de la communauté
internationale, les Etats-Unis sont partis seuls (ou plutôt avec
quelques alliés) en guerre.
Abir Taleb