Sur scène, ils sont six à causer ensemble,
par la musique. Une parfaite harmonie caractérise leur dialogue,
d’où le nom de la troupe Hewar (qui veut dire littéralement
dialogue). Un takht arabe traditionnel ? Une bande de jazz ? En
fait, ce n’est ni l’un ni l’autre. Hewar a inventé sa propre
forme pour s’écarter des classifications traditionnelles. Ils
s’appellent Kinan Azmeh (clarinette), Essam Rafée (luth), Dima
Orsho (chants), Badi Rafée (percussions), Simone Mraych
(tambours) et Khaled Omrane (contrebasse). Et ont fondé leur
troupe en 2003, en Syrie. D’ailleurs, ils viennent de sortir un
premier CD il y a juste un an, optant pour musique du monde.
Leur dialogue commence souvent par les
mélodies de la clarinette d’Azmeh, ou du luth. Ensuite, se
joignent les percussions et les rythmes. L’alternance entre la
clarinette et le luth n’est pas sans refléter le croisement
entre un instrument purement arabe et un autre occidental. La
voix de Dima Orsho n’est pas simplement présente pour
interpréter des textes lyriques, mais pour attribuer plus
d’harmonie et de force au dialogue des instruments. C’est une
soprano qui maîtrise bien ses outils vocaux et qui nous
transporte vers un monde spirituel. Les compositions de Kinan
Azmeh et d’Essam Rafée traduisent toutes les émotions confondues,
de joie à la tristesse comme dans Départ, Loquacité. Un air de
piété règne dans Prière, morceau dédié au penseur palestinien
Edward Saïd, alors que les Taqasims (Improvisations) sont au
rendez-vous dans Ink et Rites.
La musique transcende également les
frontières et multiplie les dialogues avec le concert, animé par
le luthiste tunisien Anouar Berham, disciple du maître Ali Sriti.
Brahem vient de lancer son neuvième album, Voyage de Sahar, au
Caire. Il se produira le 12 mai, accompagné par le clarinettiste
turc Barbaros Erköse, un ami de longue date avec qui il a
réalisé des albums comme Le Conte de l’incroyable amour en 1991
et Astrakan Café, en 2000. Brahem associe sa musique parfois au
piano de François Couturier, et parfois aux rythmes de son
compatriote Lassad Hosni. Il aime aussi jouer tantôt avec le
clarinettiste Erköse, tantôt avec l’accordéoniste Jean Louis
Matinier. Son séjour en France au début des années 1980 lui a
accordé une plus grande ouverture quant à la musique du monde. «
Je me suis plu au dépaysement et ai découvert les liens étroits
existant entre toutes ces musiques », répète-t-il souvent dans
la presse. A travers ses compositions, Brahem cherche simplement
à établir des relations avec l’Autre. Son luth voyage loin de la
Tunisie. Il joue le flamenco, la musique indienne et le jazz
sans jamais oublier les traditions musicales arabes. En fait, le
luthiste tunisien puise dans la musique arabe authentique pour
ensuite lui donner un air plus frais, plus exotique, plus jeune
et plus moderne.
Brahem et Erköse sur scène se prêtent à
l’improvisation. Avec des moments de silence, de pause, le
dialogue musical, entre le luth et la clarinette, devient plus
souple. C’est ainsi qu’on retrouve Conte de l’incroyable amour,
morceau phare de l’un de ses albums. Parfois, l’alternance
devient plus rythmique et rapide pour traduire un sentiment
euphorique comme dans Nayzak, une pièce où l’on reconnaît tout
de suite ses origines musicales arabes. La clarinette d’Erköse
traduit une mélodie purement arabe que le luth renforce par la
suite. Et parfois, les deux instruments s’unissent et créent un
nouveau son, propre à ces deux musiciens, comme dans Halfawine.
Une certaine nostalgie du quartier carthaginois. Dans Astrakan
café, le jeu de Brahem est bien clair. Il touche les cordes du
luth avec légèreté et rapidité et réussit à créer à la fois le
rythme et la mélodie qui s’ajoutent au jeu d’Erköse. Un duo de
cœur.
May Sélim