Tout le monde est sur la défensive. Friction,
dans l’air. Depuis l’opinion religieuse émise par le grand
mufti, Ali Gomaa, en octobre dernier, assimilant l’acquisition
d’une statue à l’idolâtrie, le regard que porte la société sur
l’art est remis en question.
Musée du sculpteur Hassan Heshmat. Quartier
de Aïn Chams Al-Gharbiya. Les vigiles s’enferment à double
serrure. Il y a environ deux semaines de cela, une femme de 34
ans s’est introduite dans le jardin, à trois heures du matin,
pour casser cinq parmi les statues qui parsèment les lieux. Une
enquête est conduite, la femme est détenue sous ordre du Parquet
général pendant 45 jours, mais après la fatwa, nul ne peut
contrôler les réactions. Selon la directrice du musée, Intissar
Al-Sayed, les enfants du quartier les interpellent à travers le
mur : Vous idolâtrez les statues ? Apostats ?! . Pourtant, cette
maison d’art, classée en tant que musée voilà 9 ans environ,
paraissait bien assimilée à la topographie du quartier.
L’artiste (âgé de 86 ans) et sa femme vivent parmi les habitants
depuis l’année 1960. Leur maison-musée fait office de repère,
face à la station métro, même pour ceux qui n’y ont jamais mis
les pieds. D’ailleurs, les statues et fresques de Heshmat,
infirme et alité, sont connues davantage. Des effigies, aux
traits et à l’âme très égyptiens, souvent imitées par d’autres
et vendues dérisoirement sur le marché. Lave, argile, porcelaine
... toutes les matières émanent de la terre. La directrice fait
visiter le petit musée de 150 mètres carrés, annexé à la maison,
dont elle possède les clés. Les murs et le parterre,
paillassonnés, agrémentent la simplicité du décor et mettent en
relief des visages marquants, sculptés autrefois par l’artiste.
C’était son jardinier, il l’aimait beaucoup , dit-elle, en
montrant une petite tête joufflue, couleur terre. Et d’ajouter :
On n’a toujours pas de budget. Toutefois, j’organise des
ateliers pour enfants durant les mois de juillet et août. Ils
venaient nombreux et adoraient pétrifier la pâte. Quelques-uns
d’entre eux réclamaient de voir l’artiste pour lui montrer ce
qu’ils ont fait . La visite terminée, la porte est refermée à
clé, même si le musée ouvre ses portes de 10h à 14h30, sauf les
vendredi et samedi.
Faculté des beaux-arts, Zamalek. On ne peut
certes fermer la porte à clé, mais pour s’y introduire il faut
passer par les gardiens de l’ordre et avoir l’approbation du
doyen. Ce dernier se méfie de la presse, l’ayant récemment taxé
de conservatisme si ce n’est de fanatisme, usant les propos d’un
professeur de l’histoire de l’art qui vient de donner sa
démission. C’est évident qu’un désaccord administratif continue
à alimenter le conflit interne, transmis vers les médias. Mais
ce n’est pas là que le bât blesse.
La faculté compte parmi les principales
maisons de l’art dans la capitale. Ses deux grands bâtiments
étaient à l’origine les palaces de Abboud pacha et sa fille, un
magnat de l’économie égyptienne avant la Révolution de 1952.
Cette ancienne maison fait office d’une å couveuse d’artistes ,
où se font éclore les talents. Mais la désuétude des bâtiments
s’étend également aux idées. L’endroit sent la désolation d’une
époque révolue. Le doute quant à la légitimité de l’art plane
au-dessus des têtes, majoritairement voilées. Plusieurs se
posent la question si la sculpture ou la peinture figurative
sont licites. Et sur ce, il y en a ceux qui abandonnent ces
sections, craignant de commettre un péché. Dans l’atelier de
sculpture, un débat a pris lieu, au lendemain de la fatwa
concernant les statues. Pendant qu’elles posent le limon pétri,
bout à bout, deux étudiantes voilées affirment se réjouir de ce
qu’elles font. Elles peuvent même exécuter des statues de nues,
disent-elles à la condition de ne pas s’inspirer d’un modèle qui
pose pour nous. On préfère nous regarder nous-mêmes et nous
référer aux études d’anatomie, au lieu de contempler les parties
sexuelles des autres . Les histoires concernant les étudiants en
art qui ont préféré se joindre à la section de graphique, par
méfiance ou par souci de trouver une chance de travail plus tard,
font monnaie courante. Cependant, le doyen, Yéhia Abdou, en
poste depuis six mois, confirme que le nombre d’étudiants en
sculpture n’a pas subi de baisse considérable. La faculté compte
2 800 étudiants, dont 60 font de la sculpture. De toute façon,
la section sculpture a toujours été assez limitée ò, dit-il,
ajoutant que beaucoup reste à faire afin de promouvoir les
études en art. Son plan de réformes est soumis aux autorités.
Défaillance du système, carence budgétaire, décadence générale.
Le diagnostic demeure le même. Ces maisons d’art ne sont que des
microcosmes.
Encore plus loin, à la frontière de la ville,
sur la route de Saqqara, se situe le musée des poteries de Nabil
Darwich. Ce dernier, mort en 2002, a légué ses pièces pour y
être exposées gratuitement. Discret et éloigné, il est à l’écart
des vagues d’interdiction ou de tolérance. N’empêche qu’il se
trouve en délabrement. Les lézardes qui sillonnent les murs en
font un bâtiment en loques. L’eau des vidanges menace quelque 3
000 _uvres d’art, rangées dans le musée ou entassées dans les
dépôts. Encore une fois, la phrase revient comme une rengaine :
Pas de budget alloué ! C’est la réponse classique affichée par
le ministère de la Culture. Quémander une aide financière pour
la restauration ? Offrir les _uvres pour qu’elles soient
dignement exposées ailleurs ? La famille de l’artiste a
vainement tout proposé. En attendant, sa veuve, Ragaa, allume le
four de temps à autre, le chauffe pour que s’en dégage une odeur
qui lui est chère. Il a presque l’âge de la maison, soit 30 ans
exacts. Mais qui a le temps de s’y attarder par les temps qui
courent ? .
Dalia Chams