Le fondateur de la maison d’édition Merit vient d’obtenir
le Prix international Jeri Laber pour la liberté de publication.
Mohamad Hachem, 48 ans, a 400 titres à son actif, dont plusieurs rappellent les slogans de Kéfaya.Sur le fil du rasoir
Sa journée ne commence jamais avant 13h00. C’est l’heure où il débarque au bureau, stressé déjà, prêt à tout. A la visite-surprise d’un créancier furibond, à l’apparition gênante d’un écrivain agacé dont le bouquin a plusieurs mois de retard, à l’appel paniqué de l’imprimeur contacté par la Sûreté d’Etat.
Car Mohamad Hachem vit sur le fil du rasoir. Toujours en équilibre. Très fragile. Ses dettes légendaires — il avoue 300 000 L.E. — peuvent à tout moment se retourner contre lui. Le pouvoir peut décider que tro is titres contre Moubarak, ça commence à bien faire. Car avec Did Al-Raïs (Contre le président), recueil des articles écrits par Abdel-Halim Qandil, ex-directeur de rédaction de l’hebdomadaire nassérien Al-Arabi, Hachem avait sorti Al-Inhiyar al-iqtissadi fi asr Moubarak (L’Effondrement économique sous Moubarak, 2005, Ahmad Sayed Al-Naggar) et Gomhouriyet al-ardein (La République des deux rives), d’Ahmad Sabri, roman satirique sur un pouvoir qui se lègue de père en fils. Il ose. Attaque, « pas seulement le président, mais aussi tout le système ». C’est comme ça qu’il a construit sa réputation. En prenant des risques. Mais aussi en étant dans le Moov. Hachem ne publie pas seulement des livres sur les idées prônées par le mouvement Kéfaya, il est dans Kéfaya. Le 30 juillet 2005, jour où Moubarak annonce qu’il se représente une nouvelle fois pour les élections, il est dans la rue, avec les gens de Kéfaya. Et quand les baltaguiyas descendent pour tabasser les manifestants et empêcher tout rassemblement, il s’en prend plein le dos, comme tout le monde. Mais refuse de reculer et repart, avec un petit groupe, battre de plus belle le pavé à Bab Al-Louq. Les coups ont rendu ses cheveux hirsutes, son regard hagard. Il a perdu ses lunettes, mais il reste cramponné à la banderole jaune de Kéfaya.
Là où ça bouge, c’est là qu’il a toujours voulu être. Parce que ça correspond à ce pourquoi il a toujours lutté. Car s’il n’a jamais été officiellement encarté dans une organisation d’extrême gauche, il a toujours été un compagnon de route. « J’étais sympathisant du parti Al-Ommal, je prenais leurs tracts, leurs brochures. J’ai encore énormément de respect pour leurs militants ». En 1980, il fait même trois mois de prison. Mais ça, il n’aime pas trop en parler. « Je n’étais pas quelqu’un d’important dans le mouvement, j’étais tout jeune encore ».
C’est par le théâtre qu’il est entré en politique. A Tanta, là où il est né, il fréquentait le palais de la culture. « Du coup, c’était assez logique de rencontrer des communistes ». Il fait la connaissance de Eryane Nassif, « l’intello communiste qui défendait les droits des paysans ».
Le palais de la culture, le mouvement communiste : une porte ouverte sur d’autres milieux. Il fait de vrais rencontres, se lie d’amitié avec des gens de tous les milieux sociaux. Sans jamais renier son côté prolo. Au contraire. Il aime bien le mettre en avant. « Je ne suis pas un intello qui s’intéresse au marxisme de loin. Je fais partie des gens simples. C’était facile pour moi de croire ce qui était dit, car je voyais la situation de classe de ceux avec qui je vivais ».
Son père dans le bâtiment, sa mère femme au foyer, Hachem n’a jamais fait d’études supérieures. Après le bac, il est passé dans une école technique. Département textile. « Je n’aurais pas pu continuer mes études, mon père s’était remarié et avait eu une nouvelle ribambelle d’enfants ».
Très tôt, il fait des petits boulots. Aide son oncle dans la menuiserie. « Je n’avais pas de métier fixe. En été, je travaillais un mois, après je tapais une dispute et je me cassais ». Il n’aime pas besogner. « Je n’avais pas suffisamment de patience ». Pourtant, il continue à Amman, en Jordanie, après 1977. Le seul petit boulot dont il se souvient avec plaisir, qu’il n’a pas de gêne à raconter, c’est celui qu’il a fait avec « Yéhia Al-Charabachi, étudiant en médecine, et Mohamad Aboul-Eïnein, étudiant en agriculture ». Peintres de bâtiment. Ils allaient repeindre les apparts de leurs connaissances.
« On n’avait pas de quoi s’acheter des clopes. On a commencé par la maison de la mère de Yéhia. C’est là qu’on s’est fait la main. On est passé de sa maison à celle de sa sœur, et ainsi de suite ». C’était de la rigolade plutôt qu’un vrai labeur. « Ce qu’un pro faisait en un jour, on le faisait en quatre, sans parler du fait qu’on foutait le bordel un peu partout, on salissait par terre ».
C’est à Amman qu’il réussit à tomber sur autre chose. Il se met à rédiger des comptes rendus de lecture pour un journal jordanien. « Mon salaire était modique, mais c’était reposant ». Quand il rentre au Caire, en 1986, il continue à faire la même chose, dans une petite maison d’édition indépendante. Celle de Farid Zahrane, Al-Mahroussa. Douze ans passés à emmagasiner. Mais le train-train des dossiers de presse quotidiens, c’est pas pour lui. Il quitte tout, pour se lancer dans une aventure risquée.
Il fonde Dar Merit — sa fille aînée s’appelle Merit, déesse musicienne dans le panthéon pharaonique. C’était en 1998. Dès le départ, c’est du bricolage. Ses amis, sa femme, d’anciens camarades, chacun sort ses 2 000 L.E., ses 5 000 L.E. d’économies. « J’ai pu comme ça payer les premiers mois de loyer ». Le local de Merit, situé en plein centre-ville, rue Qasr Al-Nil, juste à côté du théâtre du même nom, est loué à 2 225 L.E. par mois. Il faut assurer le papier, l’imprimeur. Quatre premiers titres permettent de le lancer. Entre autres un livre de Sayed Yassine, une traduction de Bernard Lewis : « Je crois que nous devons voir comment l’autre nous voit, pour pouvoir répondre ». Il fonce, il risque. Il se lance dans la littérature, publie des jeunes romanciers. Et il a du flair. C’est lui qui a sorti la première édition de Emaret Yaacoubian (L’Immeuble Yaacoubian), avant que sa réédition ne devienne un best-seller. Et c’est lui aussi qui a sorti Qanoun al-wirassa (Les Lois de l’hérédité), de Yasser Abdel-Latif, et Aïn al-qot (L’Œil du chat), de Hassan Abdel-Mawgoud, deux romans primés par le prix Sawirès en janvier dernier. Mais aussi des nouvellistes inconnus, de jeunes poètes — plus ou moins bons. Des trucs qui ne vendent pas forcément. Non pas qu’il ait l’âme d’un philanthrope. Pas du tout. Comme dans toutes les petites maisons d’édition privées, l’auteur doit, en général, surtout s’il n’est pas ou peu connu, payer pour être publié. C’est plutôt parce que la littérature, c’est son créneau. Il s’est auto-publié son roman Malaeb maftouha (Terrains de jeux ouverts). Il avait déjà des nouvelles à son actif, écrites à l’époque de Amman — « Aujourd’hui, je ne les aime plus du tout ». Et un autre roman en gestation.
Mais il se dit un « écrivain raté ». « Je fais trop de trucs à la fois ». Il ne tient pas en place. A part les manifs de Kéfaya, il y a aussi celles pour soutenir les ouvriers de l’amiante, celles pour aller gueuler contre les Américains. Il est exaspéré par la décision égyptienne de ne pas accueillir le ministre palestinien des Affaires étrangères. « Je ne suis pas contre le boycott du Hamas, je suis pour qu’on les accueille, qu’on les soutienne. Si ceux qui nous gouvernent craignaient pour nos frontières, ils soutiendraient le Hamas car c’est un mouvement qui lutte contre l’ennemi ». Cela ne l’empêche pas de rester intransigeant sur ce qui le sépare de tous les mouvements islamistes, ce « fascisme religieux ». « On luttera jusqu’au bout pour la liberté de pensée, contre l’interdiction d’un tableau ou d’une statue. Que ces déclarations émanent du mufti, ou de qui que ce soit, c’est une insulte à la nation égyptienne ». D’où son engagement dans Fannanine wa oudabaa min agl al-taghyir (Artistes et écrivains pour le changement), à qui il a ouvert son local.
Car le 6b Qasr Al-Nil est un point de ralliement. Pas seulement les artistes et écrivains s’y réunissent, mais aussi le mouvement du 5 septembre, monté après l’horrible incendie qui a coûtéla vie à 52 personnes le 5 septembre 2005 à Béni-Souef. Il y a les débats aussi. Toutes les deux semaines, lecteurs, critiques littéraires et amis se donnent rendez-vous chez Hachem pour débattre d’un nouveau titre. « On fête toujours la parution d’un livre. Les livres ne doivent pas mourir. Les gens doivent trouver quelqu’un qui leur dise si c’est bien ou pas ». Mais ce sont surtout des rencontres informelles. Car il y a toujours quelqu’un à Dar Merit. Impossible de tomber sur Hachem seul, ou réellement disponible, la tête reposée. C’est en permanence une joyeuse cacophonie. Il y a toujours des coups de fil, des imprévus, des visiteurs qui passent — ou des amis. Le poète populaire Ahmad Fouad Negm y trône tous les jours. Avec Hachem, ils rivalisent en franc-parler et piques sarcastiques. Le poète dit de Hachem « qu’il est comme lui, idiot. Ce n’est pas son intérêt personnel qui le motive ». Fin d’après-midi : le reste de la bande débarque et le jeudi soir c’est le rencart mazag des intellos de gauche. C’est là qu’il se sent réellement à l’aise, soutenu et aimé. Plus qu’à Tanta et les mouleds de Sayed Al-Badawi, plus qu’à Francfort pendant ses visites à la Foire, c’est là qu’il a sa réelle ancre.
Dina Heshmat