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Viagra.
Sur les rives du Nil, le trafic de la pilule bleue prospère dans
le noir. Du négociant au grossiste, en passant par les petits
commerçants ou garçons de café, tout le monde cherche sa part du
gâteau.
Le comprimé de tous les bonheurs
« La pilule bleue a un pouvoir magique, celui
d’ouvrir des portes fermées », commente Sami, 45 ans. Par portes
fermées, Sami fait-il allusion uniquement aux transes de l’amour
qu’elle est censée assurer ? C’est bien plus, par ses vertus
aphrodisiaques, elle s’impose même comme une monnaie d’échange
et pot-de-vin. Tout s’achève avec le Viagra. « Aujourd’hui, elle
rend bien des services, comme par exemple obtenir un rendez-vous
avec responsable ou régler une affaire importante », ajoute Sami,
qui a 45 ans et qui est ingénieur, tout en confiant qu’il parle
en connaissance de cause et qu’il a résolu bien de problèmes
grâce à ce comprimé magique. Partout dans les administrations
publiques et parfois privées, c’est le même scénario qui se
répète : celui d’un fonctionnaire qui, pour rendre service à un
citoyen, obtient en échange un comprimé de Viagra. Ce pourboire
ou pot-de-vin se monnaye aussi selon les circonstances, un
Viagra version originale quand il s’agit d’un grand service
rendu et ou d’une personne importante. Tout est bien calculé :
cela va du comprimé à la boîte, en passant par la plaque.
Devenue ainsi un élément du quotidien, faut-il penser que cette
potion du jeudi soir va être en vente libre comme l’aspirine ou
servie avec la carte d’approvisionnement ?
De toute façon, la question préoccupe les
esprits, au point où on en discute comme s’il s’agissait d’un
produit de première nécessité. En effet, le Viagra est en train
de provoquer bien des débats dans une société où le taux
d’impuissance sexuelle a atteint 40 % dans la tranche de plus
des 40 ans. Un chiffre avancé lors de la dernière conférence qui
a réuni cette année plus de 600 urologues à Charm Al-Cheikh.
Selon une étude publiée par un quotidien, les Egyptiens
dépensent environ 7 milliards de L.E. annuellement pour se
procurer du Viagra, bien que ce produit soit vendu
frauduleusement. Certains couples vont jusqu’à dépenser entre
180 et 300 L.E. par mois pour acheter ce succédané chimique de
Cupidon. En effet, le Viagra figure dans les gros chapitres des
dépenses des Egyptiens et aurait même contribué au manque de
liquidité actuel, aux côtés du téléphone portable et des cours
particuliers. La vente frauduleuse de ce médicament avait
soulevé un débat houleux en 1998. La « folie » du Viagra avait
alors donné lieu à de nombreuses situations tragi-comiques. En
2002, le ministère de la Santé a autorisé la vente et la
commercialisation du Viagra. C’est l’entreprise Pfizer qui tient
le monopole de sa fabrication et tout naturellement un prix
n’est pas dans les moyens de tout le monde, étant donné que le
comprimé coûte 27 L.E. Ceci a favorisé la prolifération de
produits équivalents vendus au marché noir et à des prix plus
abordables. Du Viagra fabriqué en Inde, Syrie et dans d’autres
pays a commencé à inonder le marché égyptien. Aujourd’hui, le
produit est commercialisé sous des appellations diverses telles
que viga, camagra, silagra, pinagra ou encore oprima. Introduits
en contrebande en Egypte, ces produits se vendent au marché noir
dans tout le pays.
Des réseaux multiples
Dans un café situé au fond d’une ruelle du
quartier Hadaëq Al-Qobba, Saad, le serveur, se faufile entre les
tables pour servir ses clients. Discrètement, un dialogue est
engagé entre lui et un de ses clients. « Avant le bonjour,
passe-moi ce que tu sais », chuchote l’homme. « Le comprimé est
à 6 L.E. et demie. La police a doublé de vigilance ces jours-ci
et on ne parvient plus à s’en procurer », répond discrètement
Saad, tout en lui glissant deux cachets dans la poche. Le client
réglera le tout avec la note. A Moski, ce même commerce prospère
chez les grossistes qui vendent des produits cosmétiques.
Mansour, pharmacien de 38 ans, assure qu’il a souvent recours à
ce marché parallèle pour constituer son stock. Du Viagra qui
n’est pas enregistré auprès du ministère de la Santé et qu’il
vend sous le comptoir. « Ce sont eux les gros poissons, ils
tirent de grands profits de ce trafic », explique-t-il. Les
gains réalisés par la contrebande du Viagra a dépassé les 1 000
%, selon la Chambre de l’industrie des médicaments. Des
bénéfices que l’on peut comparer à ceux du trafic d’armes et de
drogue. Un commerce lucratif qui a incité plusieurs hommes
d’affaires à entrer en jeu. Il y a quelques semaines, le
personnel de la douane a découvert des sacs en plastique
contenant environ 1,8 million de cachets de Viagra dissimulés
dans 17 barils contenant de la poudre de céramique en provenance
de Doubaï. Du Viagra saisi dans des containers importés au nom
de la société Ceramica Cleopatra et dont le propriétaire est le
célèbre homme d’affaires Mohamad Aboul-Einein qui a décliné
toute responsabilité dans l’affaire. En 2003, un passager
s’était entendu avec le représentant d’une agence de voyages
égyptienne pour introduire en Egypte 10 000 comprimés de Viagra.
En 2004, quelque 2 500 comprimés dissimulés dans des boîtes de
pâtisserie orientale ont été saisis à l’aéroport du Caire. En
outre, l’Organisme des douanes a déclaré que 3,5 millions de
comprimés de Viagra ont été saisis l’année dernière. Le trafic
du comprimé bleu est en train de prospérer sur les rives du Nil.
Les chiffres de l’Organisme des douanes assurent que le nombre
des comprimés introduits chaque année en Egypte a atteint les
240 millions. « Le Viagra égyptien s’écoule à 27 L.E. A ce prix,
il y a un manque à gagner pour certains pharmaciens. Par contre,
les profits sont importants avec la vente de Viagra version
originale qui fait rentrer un bénéfice de 50 %. Introduit sous
le manteau dans le pays, il n’est pas soumis à des taxes
douanières, alors que pour le Viagra égyptien, le profit ne
dépasse pas les 20 % et il faut payer des impôts », explique
Abdel-Hamid. Or, ce commerce frauduleux commence à tisser ses
propres réseaux. « Ce sont les négociants qui importent les
énormes quantités de Viagra de l’étranger. Ils les refilent aux
grossistes, qui à leur tour les écoulent à des petits
commerçants qui sont souvent des serveurs, propriétaires de
kiosques, pharmaciens, etc. Chacun gagne sa part du gâteau, soit
environ 50 pts pour chaque comprimé. Mais la rentabilité dépend
du volume de la quantité », confie Okacha, 56 ans, propriétaire
d’un kiosque, devenu un chevronné dans la vente du Viagra de
seconde qualité. Quant aux pharmaciens, beaucoup d’entre eux
refusent d’en vendre. « Le prix du comprimé n’est pas fixe et
j’en ai marre de voir les clients marchander avec moi. Raison
pour laquelle je préfère écouler cette marchandise à des
propriétaires de kiosques. Parfois, c’est un vendeur à la
pharmacie qui se charge de cette mission pour m’éviter ce
casse-tête », confie un pharmacien qui a requis l’anonymat.
Les moyens de commercialisation
De plus, ce commerce est en train d’utiliser
sa propre publicité. Dans les journaux à scandale et certains
sites Internet, des commerçants arrivent à présenter leurs
services et communiquent leurs adresses afin de faciliter la
tâche au client. Mahmoud, 36 ans, comptable, affirme qu’il
existe plusieurs sites Internet et même des annonces
publicitaires un peu partout et qui utilisent des insinuations
sexuelles pour commercialiser ce produit. Comme par exemple :
l’homme qui essaie de fixer un clou dans un mur et qui n’arrive
pas à l’enfoncer, car le clou s’est plié. On lui propose alors
de recourir à un certain médicament pour avoir la virilité
souhaitée !! Un trafic qui a lieu dans le noir, besoin oblige,
et malgré l’interdiction, les pharmacies en vendent et même les
inspecteurs, qui viennent contrôler si les médicaments vendus
ont été enregistrés au ministère de la Santé, en profitent. «
Nous sommes quand même des fonctionnaires et nos salaires sont
dérisoires. Pourquoi ne pas en profiter surtout que je ne vole
pas, ni perçoit de pot-de-vin ? C’est tout simplement un
commerce », conclut un inspecteur qui a requis l’anonymat .
Chahinaz Gheith
Dina Darwich
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3 questions à
Atef Darwich, directeur régional d’une
société pharmaceutique étrangère.
Al-Ahram Hebdo : D’après vous, pourquoi
existe-t-il ce marché noir du Viagra ?
Atef Darwich :
Le fait que le Viagra soit vendu au
marché noir a créé toute une légende autour de lui. Le Viagra
existe sur le marché égyptien depuis 1999, même si le ministère
de la Santé ne l’avait pas autorisé. Des rumeurs circulent que
certains responsables ont retardé sa commercialisation pour des
intérêts personnels. Son importation de façon illégale rapporte
de gros bénéfices aux trafiquants. Ce qui a créé de multiples
réseaux, allant du négociant au grossiste, petits vendeurs ou
commerçants, etc. Et lorsque ce produit a été autorisé par
l’Etat, son prix n’était pas à la portée de tous. Finalement, le
fameux comprimé bleu version égyptienne est toujours vendu à 27
L.E. Ce qui suscite l’étonnement, mais aussi la déception des
consommateurs et pharmaciens.
— Quel serait le danger de la prolifération
du Viagra dans le marché noir ?
— Ce produit peut provoquer des effets
secondaires, notamment aux personnes âgées et celles qui
souffrent de problèmes cardiaques. Il ne faut pas oublier qu’une
bonne partie de ceux qui utilisent le Viagra ne souffrent pas
forcément d’impuissance. Souvent, ils en prennent pour améliorer
leur performance sexuelle, et faire preuve de plus de virilité,
histoire de frimer un peu. Et c’est là tout le risque d’une
utilisation abusive de ce produit. Cela dit, il relève que la
non réglementation du médicament est une arme à double tranchant.
Ceux qui s’en procurent directement dans les pharmacies sans
avoir consulté un médecin peuvent courir des risques. Des cas de
crises cardiaques ont été signalés. Il y a aussi un risque chez
les jeunes qui consomment le Viagra de manière abusive, celui de
la « dépendance ». De plus, certains produits de seconde qualité
manquent d’efficacité mais parfois même de la matière active. Et
les gens l’utilisent en croyant que cela va faire de l’effet. La
question est beaucoup plus psychologique surtout qu’un taux
important d’impuissance sexuelle est dû à des facteurs
psychiques.
— Quelle est donc, selon vous, la solution
pour résoudre ce problème ?
En effet, il faut une sorte de compétition
entre la fameux comprimé et d’autres substituts afin de réduire
son prix. Bonne nouvelle, plusieurs sociétés ont déposé des
dossiers auprès du ministère de la Santé pour fabriquer ce
produit à des prix convenables. Le ministre étudie actuellement
la question. Il est donc possible de trouver bientôt la pilule
du bonheur sur le marché contre quelques L.E.
Propos recueillis par Ch. Gh. et D. D. |
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