Al-Ahram Hebdo, Opinion | « Le Gaullisme est plus large que les politiques de De Gaulle »
  Président Salah Al-Ghamry
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 26 avril au 2 mai 2006, numéro 607

 

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Opinion

« Le Gaullisme est plus large que les politiques de De Gaulle »

Mohamed Salmawy

J’étais le premier journaliste du monde arabe à avoir un entretien avec Jacques Chirac lorsqu’il était premier ministre de France en 1975. A l’époque, Chirac avait 43 ans et il était le plus jeune premier ministre que la France ait connu depuis deux siècles. Ce qui m’avait le plus attiré dans sa personnalité, c’était son intelligence aiguë, son énorme dynamisme et son ambition sans borne. J’avais alors prédit qu’il allait devenir un jour président de la République. J’avais alors donné à l’interview qu’il m’avait accordée le titre suivant : « Le bulldozer » qui aspire au fauteuil du président.

J’avais rencontré Chirac, cette personnalité controversée, à Matignon, siège du premier ministre. Le nom de Chirac a été lié au Parti gaulliste. Mais au cours des élections présidentielles qui ont réuni le candidat gaulliste Jacques Chaban-Delmas, celui de droite, Valéry Giscard-d’Estaing, et le candidat de gauche, François Mitterrand, il a soutenu avec ténacité Giscard contre Chaban-Delmas.

Cependant, Chirac était l’exemple pour tous les jeunes du Parti gaulliste qui croyaient en sa franchise et sa capacité à servir les principes gaulliens. C’est effectivement Chirac qui a réussi à sauvegarder le Gaullisme après le décès de De Gaulle et de Georges Pompidou, car il représente — pour reprendre leurs propos — « l’homme pratique et optimiste qui gagne toujours ».

Homme fidèle de Georges Pompidou, Jacques Chirac a rapidement gravi les échelons du gouvernement, après que Pompidou eut été attiré par ses capacités hors normes. C’est pourquoi il l’a pris sous son aile jusqu’à ce qu’il occupa les plus hauts postes. Chirac a été élu à l’unanimité secrétaire général du Parti gaulliste, connu sous le nom d’« Union pour la défense de la République ». Mais il a démissionné après avoir été nommé premier ministre, conformément à ce qu’il m’avait dit : son incapacité à réunir les responsabilités du secrétariat général du parti et celles du chef du gouvernement.

Le milieu politique en France en 1975 s’attendait à beaucoup du nouveau premier ministre qui incarnait la jeune génération politique à l’époque. J’avais remarqué qu’il était entouré de jeunes gens dans son bureau. Son conseiller de presse n’avait pas dépassé les 26 ans. Ce dernier m’avait confié que c’était grâce à son dynamisme et son énergie qu’il arrivait à suivre Chirac dans ses activités. Il a dit également que le premier ministre travaillait 15 heures par jour, ne dormait que 5 heures et consommait d’énormes quantités de café, et que c’était peut-être pour cette raison que le président français Georges Pompidou l’avait surnommé le bulldozer. D’ailleurs, ce qualificatif l’a accompagné tout au long de son mandat de premier ministre.

La première chose qu’avait faite Jacques Chirac lorsque je me suis assis devant lui dans son bureau était de jeter un coup d’œil sur sa montre en me disant automatiquement sans me regarder : Vous avez une demi-heure seulement. Quelle est votre première question ? Cette manière sèche de parler m’a donné l’impression que l’entretien sera traditionnel et se limitera à des questions-réponses sans aucune interaction humaine.

Je lui ai alors adressé la première question et j’ai eu la réponse et, avant d’avoir la réponse de la deuxième question, son conseiller de presse est entré dans son bureau pour l’informer d’un appel téléphonique important. Il s’est alors excusé pour recevoir l’appel qui paraissait de grande importance. Une fois terminé l’appel téléphonique, je lui ai dit : Permettez-moi de vous dire que j’ai droit à 4 minutes supplémentaires pour compenser le temps perdu dans l’appel. Chirac rétorqua en élevant les sourcils : C’était le président de la République qui me parlait à propos de quelque chose d’important.

En ce qui me concerne, lui ai-je dit, tout ce qui m’importe, c’est cet entretien et je ne suis pas prêt à renoncer à une seule minute, même si votre appel téléphonique était avec le président de la République. Chirac sourit alors pour la première fois depuis que je fis mon entrée dans son bureau, un quart d’heure plus tôt.

Ensuite, il se leva soudainement de son bureau. J’avais peur qu’il mette un point final à notre rencontre. Mais il m’a dit : « J’aime bien que vous vous attachez à votre droit ». Et me tenant par la main, il m’a dit : « Venez qu’on s’assoit sur ce canapé confortable. Il semble que notre rencontre durera plus longtemps que prévu ».

Dès que nous nous sommes installés dans le salon consacré aux invités, j’ai vu une autre facette du premier ministre. Elle était plus humaine et moins sèche que celle du début de notre rencontre.

C’était alors Chirac qui a commencé par une question sur l’Egypte, en me demandant si j’avais appris le français dans mon pays ou en France. J’avais remarqué qu’il fumait beaucoup. Je lui ai alors demandé combien de cigarettes il fumait par jour. Il me répondit : Environ deux paquets.

Après quelques minutes de cette discussion cordiale qui a contribué à faire tomber le mur qui s’érige très souvent entre le journaliste et le grand responsable lorsqu’ils se voient pour la première fois, j’ai vite passé à la liste de questions que j’avais préparée pour cette rencontre. La première chose que j’ai voulu découvrir à travers cette rencontre était la vraie position politique de Chirac, notamment ce que l’on répétait à l’époque sur le fait que son Gaullisme était un « Gaullisme rénové » et non pas celui de Charles de Gaulle. Il m’avait confié à cet égard que le Gaullisme va bien au-delà des politiques de De Gaulle, parce qu’il exprime en réalité une position politique s’étendant au fil de l’Histoire de la France, avant et après De Gaulle. Une position qui surgit de manière évidente dans les moments de crise, à chaque fois que la dignité nationale traverse une crise pour une raison ou une autre.

Il a poursuivi : « Par exemple en 1958, lorsque la France passait par des moments qui risquaient de provoquer une désintégration interne à la suite des retombées de la décision fausse de mener la guerre à l’Egypte en 1956, le général De Gaulle a épousé ce courant politique pour réunir le pays. Il a été le meilleur à pouvoir illustrer ce courant ; c’est pourquoi il a été lié plus tard à son nom. Aujourd’hui, nous nous attachons à ce courant parce que c’est notre voie vers l’avenir. Il est incarné dans notre souveraineté nationale, dans l’indépendance, l’équité sociale et la stabilité des institutions ».

En pointant le doigt, il a poursuivi : « N’oublions pas que c’est le Gaullisme qui a transformé la France — qui était l’un des pays les plus hostile aux Arabes — en un pays ami. Ce à quoi nous devons nous attacher dans l’avenir ».

Chirac avait bu trois tasses de café tout au long de notre rencontre qui a duré 3/4 d’heure, et au cours de laquelle il s’est départi de son apparence austère et s’est installé détendu dans le salon, les jambes croisées.

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