J’avais rencontré Chirac, cette personnalité
controversée, à Matignon, siège du premier ministre. Le nom de
Chirac a été lié au Parti gaulliste. Mais au cours des élections
présidentielles qui ont réuni le candidat gaulliste Jacques
Chaban-Delmas, celui de droite, Valéry Giscard-d’Estaing, et le
candidat de gauche, François Mitterrand, il a soutenu avec
ténacité Giscard contre Chaban-Delmas.
Cependant,
Chirac était l’exemple pour tous les jeunes du Parti gaulliste
qui croyaient en sa franchise et sa capacité à servir les
principes gaulliens. C’est effectivement Chirac qui a réussi à
sauvegarder le Gaullisme après le décès de De Gaulle et de
Georges Pompidou, car il représente — pour reprendre leurs
propos — « l’homme pratique et optimiste qui gagne toujours ».
Homme fidèle de Georges Pompidou, Jacques
Chirac a rapidement gravi les échelons du gouvernement, après
que Pompidou eut été attiré par ses capacités hors normes. C’est
pourquoi il l’a pris sous son aile jusqu’à ce qu’il occupa les
plus hauts postes. Chirac a été élu à l’unanimité secrétaire
général du Parti gaulliste, connu sous le nom d’« Union pour la
défense de la République ». Mais il a démissionné après avoir
été nommé premier ministre, conformément à ce qu’il m’avait dit
: son incapacité à réunir les responsabilités du secrétariat
général du parti et celles du chef du gouvernement.
Le milieu politique en France en 1975
s’attendait à beaucoup du nouveau premier ministre qui incarnait
la jeune génération politique à l’époque. J’avais remarqué qu’il
était entouré de jeunes gens dans son bureau. Son conseiller de
presse n’avait pas dépassé les 26 ans. Ce dernier m’avait confié
que c’était grâce à son dynamisme et son énergie qu’il arrivait
à suivre Chirac dans ses activités. Il a dit également que le
premier ministre travaillait 15 heures par jour, ne dormait que
5 heures et consommait d’énormes quantités de café, et que
c’était peut-être pour cette raison que le président français
Georges Pompidou l’avait surnommé le bulldozer. D’ailleurs, ce
qualificatif l’a accompagné tout au long de son mandat de
premier ministre.
La première chose qu’avait faite Jacques
Chirac lorsque je me suis assis devant lui dans son bureau était
de jeter un coup d’œil sur sa montre en me disant
automatiquement sans me regarder : Vous avez une demi-heure
seulement. Quelle est votre première question ? Cette manière
sèche de parler m’a donné l’impression que l’entretien sera
traditionnel et se limitera à des questions-réponses sans aucune
interaction humaine.
Je lui ai alors adressé la première question
et j’ai eu la réponse et, avant d’avoir la réponse de la
deuxième question, son conseiller de presse est entré dans son
bureau pour l’informer d’un appel téléphonique important. Il
s’est alors excusé pour recevoir l’appel qui paraissait de
grande importance. Une fois terminé l’appel téléphonique, je lui
ai dit : Permettez-moi de vous dire que j’ai droit à 4 minutes
supplémentaires pour compenser le temps perdu dans l’appel.
Chirac rétorqua en élevant les sourcils : C’était le président
de la République qui me parlait à propos de quelque chose
d’important.
En ce qui me concerne, lui ai-je dit, tout ce
qui m’importe, c’est cet entretien et je ne suis pas prêt à
renoncer à une seule minute, même si votre appel téléphonique
était avec le président de la République. Chirac sourit alors
pour la première fois depuis que je fis mon entrée dans son
bureau, un quart d’heure plus tôt.
Ensuite, il se leva soudainement de son
bureau. J’avais peur qu’il mette un point final à notre
rencontre. Mais il m’a dit : « J’aime bien que vous vous
attachez à votre droit ». Et me tenant par la main, il m’a dit :
« Venez qu’on s’assoit sur ce canapé confortable. Il semble que
notre rencontre durera plus longtemps que prévu ».
Dès que nous nous sommes installés dans le
salon consacré aux invités, j’ai vu une autre facette du premier
ministre. Elle était plus humaine et moins sèche que celle du
début de notre rencontre.
C’était alors Chirac qui a commencé par une
question sur l’Egypte, en me demandant si j’avais appris le
français dans mon pays ou en France. J’avais remarqué qu’il
fumait beaucoup. Je lui ai alors demandé combien de cigarettes
il fumait par jour. Il me répondit : Environ deux paquets.
Après quelques minutes de cette discussion
cordiale qui a contribué à faire tomber le mur qui s’érige très
souvent entre le journaliste et le grand responsable lorsqu’ils
se voient pour la première fois, j’ai vite passé à la liste de
questions que j’avais préparée pour cette rencontre. La première
chose que j’ai voulu découvrir à travers cette rencontre était
la vraie position politique de Chirac, notamment ce que l’on
répétait à l’époque sur le fait que son Gaullisme était un «
Gaullisme rénové » et non pas celui de Charles de Gaulle. Il
m’avait confié à cet égard que le Gaullisme va bien au-delà des
politiques de De Gaulle, parce qu’il exprime en réalité une
position politique s’étendant au fil de l’Histoire de la France,
avant et après De Gaulle. Une position qui surgit de manière
évidente dans les moments de crise, à chaque fois que la dignité
nationale traverse une crise pour une raison ou une autre.
Il a poursuivi : « Par exemple en 1958,
lorsque la France passait par des moments qui risquaient de
provoquer une désintégration interne à la suite des retombées de
la décision fausse de mener la guerre à l’Egypte en 1956, le
général De Gaulle a épousé ce courant politique pour réunir le
pays. Il a été le meilleur à pouvoir illustrer ce courant ;
c’est pourquoi il a été lié plus tard à son nom. Aujourd’hui,
nous nous attachons à ce courant parce que c’est notre voie vers
l’avenir. Il est incarné dans notre souveraineté nationale, dans
l’indépendance, l’équité sociale et la stabilité des
institutions ».
En pointant le doigt, il a poursuivi : «
N’oublions pas que c’est le Gaullisme qui a transformé la France
— qui était l’un des pays les plus hostile aux Arabes — en un
pays ami. Ce à quoi nous devons nous attacher dans l’avenir ».
Chirac avait bu trois tasses de café tout au
long de notre rencontre qui a duré 3/4 d’heure, et au cours de
laquelle il s’est départi de son apparence austère et s’est
installé détendu dans le salon, les jambes croisées.