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 Semaine du 26 avril au 2 mai 2006, numéro 607

 

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Nulle part ailleurs

Quartier. Après avoir été le point de mire de l’élite, Hélouan est devenu La Mecque des chercheurs d’emplois à partir des années soixante suite à la révolution industrielle de Nasser. Aujourd’hui, c’est le lieu de tous les méfaits et commerces illicites dirigés par des familles influentes. Reportage.

La « République » de Hélouan

Au fur et à mesure que l’on s’approchse de Hélouan, des nuages sombres pèsent de tout leur poids sur le ciel, et la poussière dégagée par les cimenteries empêche de respirer. Dans ce quartier qui s’étend d’Al-Tebbine à Maassara, à 30 km de la capitale, gisent les plus vieilles usines. D’ailleurs, on ne peut pas évoquer le nom de ce quartier sans faire référence à l’une d’entre elles. Ici, le taux élevé de pollution a, au fil des ans, terni l’image du quartier qui portait le nom de Har-Ain-An (cité de l’air et du soleil), au temps des pharaons. Un nom qui fait référence aux nombreuses sources minérales et riches en soufre qui abondaient dans ce quartier. On y venait pour se détendre, faire des cures thermales ou profiter des 12 sortes d’eau minérale présentes.

Aujourd’hui, on se rend dans le quartier pour d’autres raisons, car la pollution a altéré les sources, résultat d’une négligence humaine. Ces deux facteurs ont eu un impact négatif sur ce quartier qui autrefois était prisé par l’élite. C’est sous Gamal Abdel-Nasser que Hélouan a connu son essor industriel. Le président y a trouvé l’endroit idéal pour entamer sa révolution industrielle. Des cimenteries, des usines de sidérurgie, de textile et de voitures se sont implantées dans ce quartier. Ce projet, dont l’objectif était de développer l’industrie lourde, a eu un impact important sur l’économie du pays. Mais le prix à payer fut la défiguration du panorama de Hélouan. « Au cours des années 1960, beaucoup de familles provinciales sont venues chercher une opportunité de travail et des milliers d’emplois ont été offerts par ce chapelet d’usines. La présence de ces ouvriers avec leur culture et leur mode de vie a poussé l’élite et les grands propriétaires terriens à quitter Hélouan, car au départ, aucune planification n’avait été prévue pour l’insertion de ces personnes. Du coup, toute l’infrastructure a été démantelée : éducation, santé, drainage et routes », dit Ramez, petit-fils d’un des anciens habitants, qui a quitté ce quartier même si la villa de son grand-père existe toujours là-bas et que beaucoup de personnes cherchent à l’acquérir pour la remplacer par un grand immeuble.

Non loin des usines et au cœur de Hélouan, la plupart des villas ont été rasées. Celles qui ont échappé à ce sort ont été abandonnées par leurs propriétaires et sont quasiment invisibles face aux immeubles construits de manière anarchique et sans goût. « Il est regrettable qu’un quartier pareil, dont les habitants ont toujours apprécié l’art dans sa plus grande finesse, devienne un symbole d’anarchie », dit un officier de police qui travaille et habite provisoirement à Hélouan. En fait, cette anarchie peut s’expliquer dans une société composée d’un amalgame de cultures et dont le nombre d’habitants ne cesse d’augmenter. Les gens originaires du sud de l’Egypte s’y installent, étant donné sa situation géographique. En effet, c’est le premier quartier qui les accueille lorsqu’ils arrivent de Haute-Egypte. D’après la sociologue Fatma Khalil, ces personnes ont créé un climat d’insécurité dans le quartier et se sont lancées dans des commerces douteux ou illicites qui ont terni l’image du quartier. A Hélouan, il y a plus de 200 ateliers de mécanique et près de 250 cafés qui reflètent réellement les besoins et le tempérament des habitants de ce quartier. « Le quartier de Hélouan s’est transformé en une communauté indépendante qui a ses propres lois et influe parfois sur toute l’Egypte », dit Fatma. Les règles ont été fixées par ceux qui sont devenus les grandes familles du quartier, les Hélouaniyas, comme ils aiment à se faire appeler.

Diktat économique et politique

Ces familles, ouvriers de la capitale ou originaires du sud, ont imposé leur diktat en politique et en économie à travers un système tribal. Ce pouvoir apparaît surtout lors des élections ou des mouvements ouvriers et syndicalistes de Hélouan. Ils ont souvent une grande influence sur tout le milieu ouvrier en Egypte. « C’est pour ce pouvoir que les responsables tentent de gagner la sympathie des ouvriers qui peuvent avoir une influence sur les autres », dit Réda, chef d’équipe dans une cimenterie. La même chose se passe lors des élections, on peut s’attendre à n’importe quelle surprise à Hélouan, selon la balance des pouvoirs, comme récemment lorsque le journaliste Moustapha Bakri, originaire du Saïd, a remporté un siège à l’Assemblée du peuple devant Al-Mahgoub, originaire du sud également, mais très connu et qui a une longue histoire dans le domaine politique. Mais c’est l’intérêt des Hélouaniyas qui passe en premier selon les besoins de chaque période. Grâce au grand rôle que joue Hélouan dans la vie politique, on s’aperçoit que toutes les tendances politiques sont représentées : Parti national, opposition et même les Frères musulmans. Ils essayent tous de commencer par Hélouan et d’établir une base solide. En traversant les rues principales du quartier, on remarque une pancarte annonçant la création d’un journal local privé. En fait, il en existe déjà plusieurs, à l’exemple de Sawt Hélouan, Nahdet Hélouan et bien d’autres considérés comme des moyens de communication à travers lesquels s’expriment des gens de toutes les tendances. « C’est le seul quartier en Egypte qui présente un tel phénomène. Notre quartier a-t-il besoin de tous ces journaux pour publier autant de nouvelles ? Et quelles nouvelles ? », se demande Taher Ismaïl, employé à la retraite. Lui comme beaucoup d’autres pensent que ces publications n’ont pas pour seul but de couvrir les événements comme on l’annonce, mais de les fabriquer. Taher explique qu’il a été témoin de plusieurs cas où les responsables de ces journaux menacent des gens au cas où ils refuseraient de devenir les héros de scandales publiés dans la presse. Bien sûr, certains ont peur et se soumettent, d’autres tiennent tête et résistent. Nadia, responsable d’une ONG à Hélouan, a refusé à plusieurs reprises de procurer à un journaliste un terrain appartenant à l’association en contrepartie d’une grosse donation. « J’ai tenu tête, mais on a porté atteinte à ma réputation en me traitant de voleuse. Alors, j’ai commencé la bataille en intentant des procès en diffamation auprès des tribunaux », explique Nadia, tout en ajoutant qu’un autre journal voulant profiter de la situation a promis de l’aider à gagner ces procès à condition qu’elle annonce officiellement que son ONG suit la tendance de ce journal et qu’il finance tous ses projets à caractère charitable. « C’est la mafia qui dirige cette petite société sans éthique », dit Nadia.

Un quartier à part, un monde à part, mais qui n’a pas pu échapper à la crise économique ambiante dans tout le pays. En flânant dans les rues, on ne peut pas ne pas remarquer les nombreux cafés qui se trouvent un peu partout dans le quartier et qui sont pleins à craquer. Après avoir été le symbole du développement industriel du pays, cette zone n’est plus l’eldorado des gens à la recherche du gagne-pain. « Plus de 250 cafés accueillent les chômeurs dont le nombre se multiplie au fil des ans, tandis que la capacité des usines est restée la même. De plus, ceux qui travaillent actuellement sont menacés de chômage depuis le début des privatisations qui ont mis à la porte plusieurs d’entre eux », explique Ahmad Chaabane, père de famille. Il ajoute que ce chômage menace la sécurité de cette société et que le taux de criminalité est en hausse, et pense rentrer dans son village natal en Haute-Egypte pour assurer une bonne éducation à ses enfants.

Après les fermes de la famille royale, Al-Walda pacha, les châteaux, les villas et les vastes jardins d’arbres fruitiers qui faisaient jadis la notoriété de Hélouan, ce sont aujourd’hui les bidonvilles qui caractérisent ce quartier. Ils cernent le quartier de toutes parts. Al-Ezba Al-Ebliya, Al-Haggana, Gabal Al-Chaytane, Chaq Al-Tesont les noms de zones d’urbanisation sauvage qui se sont développées dans le quartier et qui non seulement menacent les habitants, mais aussi représentent un danger pour tout le pays. « Les responsables évitent de parler de ces endroit. Chaque zone se caractérise par ses actions illicites, mais Al-Ezba Al-Ebliya est la plus dangereuse. C’est la plus peuplée et celle où l’on rencontre toutes les tares de la société : drogués, malfaiteurs et criminels, même les enfants de la rue y ont trouvé refuge », déplore Fatma. En fait, ces derniers sont en grand nombre dans ces bidonvilles et la police n’ose pas s’y approcher. Une chose qui a fait de Hélouan l’un des quartiers les plus peuplés d’enfants de la rue. Ils apprécient cet endroit situé loin de la capitale et loin de tout contrôle. « A croire que le destin de Hélouan est de se distinguer des autres quartiers. Au début, c’était par son environnement sain puis par sa révolution industrielle, et aujourd’hui par la pollution et la criminalité », conclut tristement Abdel-Rahmane, citoyen hélouani.

Hanaa Al-Mékkawi

 




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