Au fur et à mesure que l’on s’approchse de
Hélo
uan, des nuages sombres pèsent de tout leur poids sur le
ciel, et la poussière dégagée par les cimenteries empêche de
respirer. Dans ce quartier qui s’étend d’Al-Tebbine à Maassara,
à 30 km de la capitale, gisent les plus vieilles usines.
D’ailleurs, on ne peut pas évoquer le nom de ce quartier sans
faire référence à l’une d’entre elles. Ici, le taux élevé de
pollution a, au fil des ans, terni l’image du quartier qui
portait le nom de Har-Ain-An (cité de l’air et du soleil), au
temps des pharaons. Un nom qui fait référence aux nombreuses
sources minérales et riches en soufre qui abondaient dans ce
quartier. On y venait pour se détendre, faire des cures
thermales ou profiter des 12 sortes d’eau minérale présentes.
Aujourd’hui, on se rend dans le quartier pour
d’autres raisons, car la pollution a altéré les sources,
résultat d’une négligence humaine. Ces deux facteurs ont eu un
impact négatif sur ce quartier qui autrefois était prisé par
l’élite. C’est sous Gamal Abdel-Nasser que Hélouan a connu son
essor industriel. Le président y a trouvé l’endroit idéal pour
entamer sa révolution industrielle. Des cimenteries, des usines
de sidérurgie, de textile et de voitures se sont implantées dans
ce quartier. Ce projet, dont l’objectif était de développer
l’industrie lourde, a eu un impact important sur l’économie du
pays. Mais le prix à payer fut la défiguration du panorama de
Hélouan. « Au cours des années 1960, beaucoup de familles
provinciales sont venues chercher une opportunité de travail et
des milliers d’emplois ont été offerts par ce chapelet d’usines.
La présence de ces ouvriers avec leur culture et leur mode de
vie a poussé l’élite et les grands propriétaires terriens à
quitter Hélouan, car au départ, aucune planification n’avait été
prévue pour l’insertion de ces personnes. Du coup, toute
l’infrastructure a été démantelée : éducation, santé, drainage
et routes », dit Ramez, petit-fils d’un des anciens habitants,
qui a quitté ce quartier même si la villa de son grand-père
existe toujours là-bas et que beaucoup de personnes cherchent à
l’acquérir pour la remplacer par un grand immeuble.
Non loin des usines et au cœur de Hélouan, la
plupart des villas ont été rasées. Celles qui ont échappé à ce
sort ont été abandonnées par leurs propriétaires et sont
quasiment invisibles face aux immeubles construits de manière
anarchique et sans goût. « Il est regrettable qu’un quartier
pareil, dont les habitants ont toujours apprécié l’art dans sa
plus grande finesse, devienne un symbole d’anarchie », dit un
officier de police qui travaille et habite provisoirement à
Hélouan. En fait, cette anarchie peut s’expliquer dans une
société composée d’un amalgame de cultures et dont le nombre
d’habitants ne cesse d’augmenter. Les gens originaires du sud de
l’Egypte s’y installent, étant donné sa situation géographique.
En effet, c’est le premier quartier qui les accueille lorsqu’ils
arrivent de Haute-Egypte. D’après la sociologue Fatma Khalil,
ces personnes ont créé un climat d’insécurité dans le quartier
et se sont lancées dans des commerces douteux ou illicites qui
ont terni l’image du quartier. A Hélouan, il y a plus de 200
ateliers de mécanique et près de 250 cafés qui reflètent
réellement les besoins et le tempérament des habitants de ce
quartier. « Le quartier de Hélouan s’est transformé en une
communauté indépendante qui a ses propres lois et influe parfois
sur toute l’Egypte », dit Fatma. Les règles ont été fixées par
ceux qui sont devenus les grandes familles du quartier, les
Hélouaniyas, comme ils aiment à se faire appeler.
Diktat économique et politique
Ces familles, ouvriers de la capitale ou
originaires du sud, ont imposé leur diktat en politique et en
économie à travers un système tribal. Ce pouvoir apparaît
surtout lors des élections ou des mouvements ouvriers et
syndicalistes de Hélouan. Ils ont souvent une grande influence
sur tout le milieu ouvrier en Egypte. « C’est pour ce pouvoir
que les responsables tentent de gagner la sympathie des ouvriers
qui peuvent avoir une influence sur les autres », dit Réda, chef
d’équipe dans une cimenterie. La même chose se passe lors des
élections, on peut s’attendre à n’importe quelle surprise à
Hélouan, selon la balance des pouvoirs, comme récemment lorsque
le journaliste Moustapha Bakri, originaire du Saïd, a remporté
un siège à l’Assemblée du peuple devant Al-Mahgoub, originaire
du sud également, mais très connu et qui a une longue histoire
dans le domaine politique. Mais c’est l’intérêt des Hélouaniyas
qui passe en premier selon les besoins de chaque période. Grâce
au grand rôle que joue Hélouan dans la vie politique, on
s’aperçoit que toutes les tendances politiques sont représentées
: Parti national, opposition et même les Frères musulmans. Ils
essayent tous de commencer par Hélouan et d’établir une base
solide. En traversant les rues principales du quartier, on
remarque une pancarte annonçant la création d’un journal local
privé. En fait, il en existe déjà plusieurs, à l’exemple de Sawt
Hélouan, Nahdet Hélouan et bien d’autres considérés comme des
moyens de communication à travers lesquels s’expriment des gens
de toutes les tendances. « C’est le seul quartier en Egypte qui
présente un tel phénomène. Notre quartier a-t-il besoin de tous
ces journaux pour publier autant de nouvelles ? Et quelles
nouvelles ? », se demande Taher Ismaïl, employé à la retraite.
Lui comme beaucoup d’autres pensent que ces publications n’ont
pas pour seul but de couvrir les événements comme on l’annonce,
mais de les fabriquer. Taher explique qu’il a été témoin de
plusieurs cas où les responsables de ces journaux menacent des
gens au cas où ils refuseraient de devenir les héros de
scandales publiés dans la presse. Bien sûr, certains ont peur et
se soumettent, d’autres tiennent tête et résistent. Nadia,
responsable d’une ONG à Hélouan, a refusé à plusieurs reprises
de procurer à un journaliste un terrain appartenant à
l’association en contrepartie d’une grosse donation. « J’ai tenu
tête, mais on a porté atteinte à ma réputation en me traitant de
voleuse. Alors, j’ai commencé la bataille en intentant des
procès en diffamation auprès des tribunaux », explique Nadia,
tout en ajoutant qu’un autre journal voulant profiter de la
situation a promis de l’aider à gagner ces procès à condition
qu’elle annonce officiellement que son ONG suit la tendance de
ce journal et qu’il finance tous ses projets à caractère
charitable. « C’est la mafia qui dirige cette petite société
sans éthique », dit Nadia.
Un quartier à part, un monde à part, mais qui
n’a pas pu échapper à la crise économique ambiante dans tout le
pays. En flânant dans les rues, on ne peut pas ne pas remarquer
les nombreux cafés qui se trouvent un peu partout dans le
quartier et qui sont pleins à craquer. Après avoir été le
symbole du développement industriel du pays, cette zone n’est
plus l’eldorado des gens à la recherche du gagne-pain. « Plus de
250 cafés accueillent les chômeurs dont le nombre se multiplie
au fil des ans, tandis que la capacité des usines est restée la
même. De plus, ceux qui travaillent actuellement sont menacés de
chômage depuis le début des privatisations qui ont mis à la
porte plusieurs d’entre eux », explique Ahmad Chaabane, père de
famille. Il ajoute que ce chômage menace la sécurité de cette
société et que le taux de criminalité est en hausse, et pense
rentrer dans son village natal en Haute-Egypte pour assurer une
bonne éducation à ses enfants.
Après les fermes de la famille royale, Al-Walda
pacha, les châteaux, les villas et les vastes jardins d’arbres
fruitiers qui faisaient jadis la notoriété de Hélouan, ce sont
aujourd’hui les bidonvilles qui caractérisent ce quartier. Ils
cernent le quartier de toutes parts. Al-Ezba Al-Ebliya, Al-Haggana,
Gabal Al-Chaytane, Chaq Al-Tesont les noms de zones
d’urbanisation sauvage qui se sont développées dans le quartier
et qui non seulement menacent les habitants, mais aussi
représentent un danger pour tout le pays. « Les responsables
évitent de parler de ces endroit. Chaque zone se caractérise par
ses actions illicites, mais Al-Ezba Al-Ebliya est la plus
dangereuse. C’est la plus peuplée et celle où l’on rencontre
toutes les tares de la société : drogués, malfaiteurs et
criminels, même les enfants de la rue y ont trouvé refuge »,
déplore Fatma. En fait, ces derniers sont en grand nombre dans
ces bidonvilles et la police n’ose pas s’y approcher. Une chose
qui a fait de Hélouan l’un des quartiers les plus peuplés
d’enfants de la rue. Ils apprécient cet endroit situé loin de la
capitale et loin de tout contrôle. « A croire que le destin de
Hélouan est de se distinguer des autres quartiers. Au début,
c’était par son environnement sain puis par sa révolution
industrielle, et aujourd’hui par la pollution et la criminalité
», conclut tristement Abdel-Rahmane, citoyen hélouani.
Hanaa Al-Mékkawi