Ce sont des navigations, des récits de voyage
qui vous mènent dans des coins de l'Egypte à la nature toute
particulière. Une invitation à partir mais pas dans le contexte
classique ou conventionnel du terme, mais dans des conditions de
dépaysement spirituel si l'on veut dire. Ahmad Khaled,
journaliste et poète, pourrait passer pour un randonneur comme
un autre. D'une certaine manière il l'est, puisqu'il a une
passion du désert, du partir. Il a la curiosité aussi de voir,
de contempler les sites, de les situer et de les déchiffrer.
Mais son voyage, s'il est bien localisé, a un goût d'absolu. Une
recherche de l'infini se manifestant dans des lieux désolés et
impressionnants et d'autres tout aussi significatifs où les
empreintes humaines et de vie se mélangent avec celles de la
mort, de l'éternité et aussi du néant.
Ce livre, Montagnes et esprits, attend sa
réédition. Sobre sa couverture et assez révélatrice : un tableau
de Salvador Dali, L'Heure triangulaire, où le temps se dilue ou
se dilate. Le temps, c'est l'éternité. Il est indéfinissable,
n'ayant de valeur que pour les vivants, on dirait plutôt les
hommes. Mais dans ce désert, le don de vivre est donné aux lieux
immenses et aux montagnes. Le randonneur établissant sa tente
près d'Abou-Rdeiss, sur la mer Rouge, reçoit des messages de la
Montagne, « des papillons porteurs de la seule couleur blanche
avec toutes ses tonalités et ses manifestations, son enfance, sa
jeunesse, le restant de l'âge ... Il envoya ensuite tous les
jours une couleur nouvelle sur les ailes des papillons ». S'il
se défend d'être un mystique, l'auteur semble bien en
inspiration d'un style quasi mosaïque, où la montagne est
l'expression d'un aspect sacré et non un corps immobile.
Il y va ainsi d'ailleurs de toutes ses
pérégrinations qui le conduisent vers des lieux d'éternité. Du
Désert oriental, il nous mène à Kharga avec comme ancrage la
nécropole chrétienne de Bagawat, située au nord-ouest de l'oasis.
Là se trouvent 263 chapelles funéraires situées sur des pentes
inclinées. Tout y respire un caractère original, authentique.
Les peintures murales qui décorent certaines des chapelles
illustrent des chapitres de l'Ancien Testament. Le tout est
présenté dans un style hellénistique ou romain, mais qui paraît
comme l'expression d'un art populaire et naïf plus ancien
encore. Comme dans la Chapelle de l'Exode où il contemple « sept
vierges portant des flambeaux sur le mur oriental pour
m'illuminer les principaux épisodes de la vie ». Révélée par
l'archéologue égyptien Ahmad Fakhri, cette chapelle, comme son
nom l'indique, a pour thème principal l'exode des juifs hors
d'Egypte. Mais ce sont d'autres images aussi sur lesquelles
focalise l'auteur, celles d'Adam et Eve chassés du paradis,
l'Arche de Noé.
Le salut, gage d'éternité ...
Tout est centré sur la recherche du salut. Un
salut recherché par les pèlerins maghrébins à l'époque musulmane
se rendant à La Mecque. S'arrêtant sur un lieu considéré comme
béni, ils chantent avec accompagnement musical et percussions.
Ils sont pleins de langueur et d'attente pour ce lieu qu'ils
veulent visiter, cette terre natale du prophète. Entre-temps,
ils marquent les murs d'inscriptions sur leur voyage. Des mots
qu'ils placent loin des images pour ne pas les effacer. La
spiritualité est une, la tolérance est la règle. A Bahariya
s'illustre un autre salut recherché par les âmes des Anciens
Egyptiens. Une quête qui se manifeste. dans les scènes du
célèbre Livre des morts, qui est un recueil de formules magiques
et d'incantations. Placé près de la momie dans son cercueil, il
permettait au défunt de pouvoir passer les épreuves qui mènent
aux champs d'Ialou, c'est-à-dire ce paradis tant rêvé. Il
contient des formules pour se transformer, les noms des gardiens
de la porte du jugement et la célèbre confession négative des
méfaits qui n'ont pas été perpétrés, que le mort doit réciter
pour rendre son cœur plus léger que Maât.
« Salut, dieu grand, seigneur de vérité et de
justice,
Maître puissant ! Voici que j’arrive devant
toi !
Laisse-moi donc contempler ta rayonnante
beauté !
(...)
Puisque j’ai vu culminer à Héliopolis l’œil
d’Horus,
Puisse aucun mal ne m’arriver, ô dieux,
Ni dans votre vaste salle de vérité-justice !
Car je connais le nom de ces dieux
Qui entourent Maât, la grande divinité de la
vérité-justice ».
L'itinéraire où converge la triple réalité,
celle du temps présent, celle de l'Histoire et celle de l'âme
immortelle ou plutôt dans un état de latence, conduit vers Siwa,
vers la « Montagne des morts » parce que dans son flanc et sur
ses versants sont gravées des tombes où toujours Osiris trône et
la pesée des âmes se poursuit.
Tous comme ces momies d'or de Bahariya vivent
dans une Egypte placée sous le signe de l'éternel. Elle est à
explorer dans ce sens. Ce que propose ou plutôt suggère l'auteur
dans ce livre sans illustrations mais plein d'images en faisant
l'avant-projet d'un documentaire.
Ahmed Loutfi