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Islam.
Deux ouvrages viennent expliquer la vision qu'a un certain
Occident, les Etats-Unis en particulier, de l'islam et des Etats
arabes, vus comme source de menace dans le cadre d'une idéologie
de la menace.
Dans le miroir de l'autre
« L'armée impériale, tout de même, il faut le
reconnaître, combat pour une cause sainte, elle défend la
chrétienté contre les infidèles ...
— Elle défend, elle défend quoi ? Personne ne
défend, personne n'attaque. Rien n'a de sens. La guerre durera
jusqu'à la consommation des siècles, il n'y aura ni vainqueur ni
vaincu, nous resterons là ; plantés les uns en face des autres,
pour l'éternité. Sans celui d'en face, personne ne serait plus
rien ... ». Dans Le Chevalier inexistant, publié en 1959, le
romancier italien Italo Calvino, dont l'ouvrage se situe à
l'époque des Croisades, semblait préfigurer la situation
actuelle que l'on vit, que l'on appelle communément le conflit
ou la guerre des civilisations. La donne n'est pas nouvelle donc,
mais elle prend des allures beaucoup plus alarmantes, voire
catastrophiques. Peut-être à cause de la mobilité fulgurante des
combattants actuels et le caractère destructif des armes
modernes. Mais aussi et peut-être surtout à cause d'un nouveau
discours où les idées virevoltent et où la casuistique épouse
une forme pseudo-moderne. Deux ouvrages viennent témoigner de
cette guerre des idées qui n'est pas moins létale que la guerre
tout court. America, Islam and the War of Ideas (L'Amérique,
l'islam et la guerre des idées), de Lawrence Pintak, publié par
les presses de l'Université Américaine du Caire (AUC Press), et
la traduction en arabe de Islam in History, Ideas, People and
Events in the Middle East (L'Islam dans l'Histoire, les Idées,
les gens et les événements au Moyen-Orient), de Bernard Lewis,
et publiée par le Conseil suprême de la culture. Les deux
ouvrages témoignent de la vision que se fait généralement
l'Occident de l'autre, en particulier cet Autre islamique. Mais
Pintak, ancien correspondant au Proche-Orient de CBS, s'attache
aussi à une sorte de dialectique, celle de ces regards croisés.
Le 11 septembre 2001 est pour lui un test. Il estime que ce
jour, une vague de sympathie pour les Etats-Unis s'est propagée
à travers le monde musulman avant que les choses ne prennent un
sens contraire. Que s'est-il passé alors ? Pour lui, ce sont les
médias arabes d'une part, et la montée du « journalisme
patriotique » aux Etats-Unis, d’autre part, qui ont augmenté le
fossé, marginalisé les voix modérées et renforcé les stéréotypes.
Chaque partie a vu les choses selon ses propres prismes. Pintak
a l'avantage d'être homme du terrain avec une expérience de 30
ans dans la presse, ce qui rend ses analyses proches du réel et
non pas simplement théoriques et académiques. Ce qui n'empêche
pas qu'il ait enseigné le journalisme et la science politique à
l'Université de Michigan. C'est dire qu'il possède aussi le
recul nécessaire par rapport au simple exercice de la profession
de journaliste. En gros, Pintak incrimine médias et dirigeants
des deux parties pour ce malentendu actuel. Il met en relief
aussi beaucoup de naïveté dans les visions courantes sur les
rapports entre l'Occident et l'islam. Un ouvrage qui ne manque
pas d'être judicieux ; d'ailleurs, des commentateurs ont bien
demandé aux responsables américains de le lire pour rectifier
leur politique dans la région.
Bernard Lewis, lui, est un auteur prolixe
devenu une référence fondamentale en Occident en ce qui concerne
l'islam, le monde musulman et le monde arabe, d'où l'intérêt
pour le lecteur arabe d'en connaître les analyses et comprendre
un peu comment l'islam peut être perçu par l'autre.
L'ouvrage est une sorte d'ensemble ou de
recueil plutôt qu’un livre en tant que tel avec angle ou
thématique précis. Bernard Lewis y exerce sa vocation, celle
d'un décryptage des sociétés et des cultures de l'islam vues
dans le contexte du passé et de l'Histoire et celui de la
modernité. Le champ qu'il analyse comprend Histoire, société,
littérature, religion, politique, langue et poésie. Est-il
vraiment le grand spécialiste de l'islam finalement ? Ahmad
Kamal Aboul-Magd, qui a écrit la préface de l'ouvrage, considère
que Lewis a pour principale référence l'Empire ottoman. Or,
selon Aboul-Magd, cet exemple est bien dépassé et le monde
musulman connaît actuellement plusieurs pôles divers et ne
présente plus l'unité d'antan : Egypte, Iraq, Maroc, Tunisie,
Indonésie « sont autant d'expression de la présence et de la
culture islamiques », fait-il valoir. De plus, Aboul-Magd relève
un glissement continu de Lewis dans sa vision de l'islam. Il
renonce de plus en plus à une objectivité incontestable — ce fut
l'un des meilleurs présentateurs de la civilisation musulmane
dans son âge d'or — pour se placer dans une position faite
d'énormément de partialité. D'où, comme le dit Aboul-Magd, le
risque que cela représente qu'il soit un conseiller écouté,
notamment auprès de l'Administration américaine.
N'est-il d'ailleurs pas un intellectuel
engagé depuis très longtemps dans le combat politique, se
distinguant par son soutien sans faille à la politique
israélienne ? Et depuis l’accession de M. George W. Bush à la
présidence des Etats-Unis, Bernard Lewis est devenu un
conseiller écouté, proche des Néo-conservateurs, notamment de
Paul Wolfovitz. Celui-ci, alors qu’il était secrétaire d’Etat
adjoint à la Défense, lui a rendu un vibrant hommage lors d’une
cérémonie tenue en son honneur à Tel-Aviv, en mars 2002 : «
Bernard Lewis nous a appris à comprendre l’histoire complexe et
importante du Moyen-Orient et à l’utiliser pour nous guider vers
la prochaine étape afin de construire un monde meilleur pour les
prochaines générations ». C'est dire l'intérêt qu'on a à
connaître les vues de Lewis et on ne saurait qu'être
reconnaissant au traducteur Medhat Taha pour cette contribution.
La question est finalement de savoir quand et comment sortir de
cette idéologie de la menace, très ancienne, mais devenue
consubstantielle à notre monde.
Ahmed Loutfi |
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America, Islam And the War of Ideas (L'Amérique,
l'islam et la guerre des idées, AUC Press, 2006), de Lawrence
Pintak.
Traduction arabe de Islam in History, Ideas,
People and Events in the Middle East (L'Islam dans l'Histoire,
les Idées, les gens et les événements au Moyen-Orient, par le
Conseil suprême de la culture), de Bernard Lewis. |
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