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 Semaine du 26 avril au 2 mai 2006, numéro 607

 

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Islam. Deux ouvrages viennent expliquer la vision qu'a un certain Occident, les Etats-Unis en particulier, de l'islam et des Etats arabes, vus comme source de menace dans le cadre d'une idéologie de la menace.

Dans le miroir de l'autre

« L'armée impériale, tout de même, il faut le reconnaître, combat pour une cause sainte, elle défend la chrétienté contre les infidèles ...

— Elle défend, elle défend quoi ? Personne ne défend, personne n'attaque. Rien n'a de sens. La guerre durera jusqu'à la consommation des siècles, il n'y aura ni vainqueur ni vaincu, nous resterons là ; plantés les uns en face des autres, pour l'éternité. Sans celui d'en face, personne ne serait plus rien ... ». Dans Le Chevalier inexistant, publié en 1959, le romancier italien Italo Calvino, dont l'ouvrage se situe à l'époque des Croisades, semblait préfigurer la situation actuelle que l'on vit, que l'on appelle communément le conflit ou la guerre des civilisations. La donne n'est pas nouvelle donc, mais elle prend des allures beaucoup plus alarmantes, voire catastrophiques. Peut-être à cause de la mobilité fulgurante des combattants actuels et le caractère destructif des armes modernes. Mais aussi et peut-être surtout à cause d'un nouveau discours où les idées virevoltent et où la casuistique épouse une forme pseudo-moderne. Deux ouvrages viennent témoigner de cette guerre des idées qui n'est pas moins létale que la guerre tout court. America, Islam and the War of Ideas (L'Amérique, l'islam et la guerre des idées), de Lawrence Pintak, publié par les presses de l'Université Américaine du Caire (AUC Press), et la traduction en arabe de Islam in History, Ideas, People and Events in the Middle East (L'Islam dans l'Histoire, les Idées, les gens et les événements au Moyen-Orient), de Bernard Lewis, et publiée par le Conseil suprême de la culture. Les deux ouvrages témoignent de la vision que se fait généralement l'Occident de l'autre, en particulier cet Autre islamique. Mais Pintak, ancien correspondant au Proche-Orient de CBS, s'attache aussi à une sorte de dialectique, celle de ces regards croisés. Le 11 septembre 2001 est pour lui un test. Il estime que ce jour, une vague de sympathie pour les Etats-Unis s'est propagée à travers le monde musulman avant que les choses ne prennent un sens contraire. Que s'est-il passé alors ? Pour lui, ce sont les médias arabes d'une part, et la montée du « journalisme patriotique » aux Etats-Unis, d’autre part, qui ont augmenté le fossé, marginalisé les voix modérées et renforcé les stéréotypes. Chaque partie a vu les choses selon ses propres prismes. Pintak a l'avantage d'être homme du terrain avec une expérience de 30 ans dans la presse, ce qui rend ses analyses proches du réel et non pas simplement théoriques et académiques. Ce qui n'empêche pas qu'il ait enseigné le journalisme et la science politique à l'Université de Michigan. C'est dire qu'il possède aussi le recul nécessaire par rapport au simple exercice de la profession de journaliste. En gros, Pintak incrimine médias et dirigeants des deux parties pour ce malentendu actuel. Il met en relief aussi beaucoup de naïveté dans les visions courantes sur les rapports entre l'Occident et l'islam. Un ouvrage qui ne manque pas d'être judicieux ; d'ailleurs, des commentateurs ont bien demandé aux responsables américains de le lire pour rectifier leur politique dans la région.

Bernard Lewis, lui, est un auteur prolixe devenu une référence fondamentale en Occident en ce qui concerne l'islam, le monde musulman et le monde arabe, d'où l'intérêt pour le lecteur arabe d'en connaître les analyses et comprendre un peu comment l'islam peut être perçu par l'autre.

L'ouvrage est une sorte d'ensemble ou de recueil plutôt qu’un livre en tant que tel avec angle ou thématique précis. Bernard Lewis y exerce sa vocation, celle d'un décryptage des sociétés et des cultures de l'islam vues dans le contexte du passé et de l'Histoire et celui de la modernité. Le champ qu'il analyse comprend Histoire, société, littérature, religion, politique, langue et poésie. Est-il vraiment le grand spécialiste de l'islam finalement ? Ahmad Kamal Aboul-Magd, qui a écrit la préface de l'ouvrage, considère que Lewis a pour principale référence l'Empire ottoman. Or, selon Aboul-Magd, cet exemple est bien dépassé et le monde musulman connaît actuellement plusieurs pôles divers et ne présente plus l'unité d'antan : Egypte, Iraq, Maroc, Tunisie, Indonésie « sont autant d'expression de la présence et de la culture islamiques », fait-il valoir. De plus, Aboul-Magd relève un glissement continu de Lewis dans sa vision de l'islam. Il renonce de plus en plus à une objectivité incontestable — ce fut l'un des meilleurs présentateurs de la civilisation musulmane dans son âge d'or — pour se placer dans une position faite d'énormément de partialité. D'où, comme le dit Aboul-Magd, le risque que cela représente qu'il soit un conseiller écouté, notamment auprès de l'Administration américaine.

N'est-il d'ailleurs pas un intellectuel engagé depuis très longtemps dans le combat politique, se distinguant par son soutien sans faille à la politique israélienne ? Et depuis l’accession de M. George W. Bush à la présidence des Etats-Unis, Bernard Lewis est devenu un conseiller écouté, proche des Néo-conservateurs, notamment de Paul Wolfovitz. Celui-ci, alors qu’il était secrétaire d’Etat adjoint à la Défense, lui a rendu un vibrant hommage lors d’une cérémonie tenue en son honneur à Tel-Aviv, en mars 2002 : « Bernard Lewis nous a appris à comprendre l’histoire complexe et importante du Moyen-Orient et à l’utiliser pour nous guider vers la prochaine étape afin de construire un monde meilleur pour les prochaines générations ». C'est dire l'intérêt qu'on a à connaître les vues de Lewis et on ne saurait qu'être reconnaissant au traducteur Medhat Taha pour cette contribution. La question est finalement de savoir quand et comment sortir de cette idéologie de la menace, très ancienne, mais devenue consubstantielle à notre monde.

Ahmed Loutfi

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America, Islam And the War of Ideas (L'Amérique, l'islam et la guerre des idées, AUC Press, 2006), de Lawrence Pintak.

Traduction arabe de Islam in History, Ideas, People and Events in the Middle East (L'Islam dans l'Histoire, les Idées, les gens et les événements au Moyen-Orient, par le Conseil suprême de la culture), de Bernard Lewis.

 




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