ô toi qui me guéris dans la plus belle
doooouleur … Je t’envoie une leeeettre … Pas de reproches mon
amour, ni de blâaaames … Pas plus que quelques mots : ô mon
amour je t’aime … Ah ! … Je suis en flaaaammes, chéri, et je
t’aime.
Il faut qu’il n’y ait personne à la maison
pour écouter Abdel-Halim. Il faut que nous y soyons seuls. Comme
s’il y avait quelque chose de honteux qui nécessitait une
démarche secrète. Et cela non pas à cause des mots d’amour
enflammés ou de ce chagrin qui fait monter de la poitrine des «
Ah ! » qui se prolongent. Un chagrin sans détour qui ressemble à
une jouissance de la douleur et une recherche d’apitoiement. Un
apitoiement sur soi à voix haute qui peut en arriver quelquefois
à des hurlements.
Depuis que mon père est revenu de la demeure
de son maître avec une radiocassette, j’évite de m’asseoir avec
lui lorsqu’il écoute Oum Kalsoum. Il est absent, fume, secoue la
tête et soupire. Quelquefois même il crie Ah ! Ah ! Je me lève
alors pour aller dans ma chambre comme lorsqu’enfant je
prétendais avoir besoin d’aller aux toilettes au moment où les
scènes de baisers à la télévision devenaient nombreuses.
Lorsque mon père écoute Oum Kalsoum et qu’il
l’accompagne à la fin des couplets en criant : ô toi qui m’ôte
le sommeil ! Je sens qu’une femme étrangère est dans le salon de
notre maison, une autre femme que ma mère, à laquelle mon père
s’adresse en parlant et en chantant.
Une femme étrangère qui ne ressemble pas à ma
mère. Une femme plus jeune et plus belle, avec dans les traits
quelque chose d’obscène. Comme si mon père se transformait et
devenait subitement un de ces hommes de la rue qui jettent en
vitesse aux jeunes filles de gros mots, pour reprendre très vite
avant que les passants ne le remarquent, l’allure de pères
ordinaires.
Il est probable que ce ne soit pas à cause de
cela que nous écoutons Abdel-Halim, Ayoub et moi, lorsque nous
sommes seuls à la maison, mais parce que Abdel-Halim est un
chanteur ancien que n’écoutent pas nos amis qui préfèrent la
musique dans le vent des troupes occidentales. Abdel-Halim fait
partie des décombres d’un temps qui appartient à nos parents. Il
te pousse lorsque tu te souviens de son visage — car tu ne peux
pas écouter ses chansons sans te souvenir de son visage avec ses
yeux brisés et sa tête courbée — vers des villes que tu ne
connais pas ayant des jardins publics ordonnés et des rues
propres aux passants peu nombreux où des filles circulent, qui
ressemblent aux anciennes photos de nos mères lorsqu’elles
étaient jeunes ou même à celles de nos grands-mères. Des rues de
films égyptiens. Un film égyptien qui ne dit qu’un mot et dont
tu comprends tout de suite ce qu’il veut dire.
Mais Ayoub insiste à remarquer qu’une belle
voix ne vieillit pas et qu’elle n’a pas de date de consommation
comme pour la crème fraîche. Il dit en se moquant de moi, agacé
de mon ignorance dans l’art de l’écoute :
Ecoute comment la voix sort des cordes
vocales. Ne sois pas influencé par les gens. Qu’as-tu à faire
des gens ? Après la mort de Abdel-Halim et de nombreuses années
plus tard, plusieurs personnes ont voulu l’imiter, ils n’ont pas
réussi. Plusieurs … Hani Chaker, Ahmad Doughane et d’autres. De
grands profs de vocalisation leur ont enseigné. Pourquoi
essayent-ils de l’imiter s’il est vieilli ?
Je regarde Ayoub étendu sur le tapis rouge de
tout son long, lui qui est devenu élancé, les bras croisés sous
la tête et regardant au plafond.
Ah ! Si tu savais ce que je vis … Et la
passion que je n’arrive pas à contenir. Ton cœur passerait des
nuits blanches en compagnie du mien pour lui dire Oui mon chéri,
je t’aime. Ah !
Je réfléchis, alors que j’observe en cachette
les poils qui surgissent de sous la manche courte de sa chemise,
qu’il est peut-être amoureux. Et je me demande à nouveau
pourquoi, alors que nous avons le même âge, le corps de Ayoub
dépasse le mien …
Si tu es loin, je suis en flaaaammes
Si tu es proche, je suis en flaaaammes
Et encore plus qu’en flaaaammes !
Je me retourne dans mon lit et m’allonge sur
le dos. Je croise les mains sous la tête en éloignant le coussin.
Je ferme les yeux et glisse petit à petit dans les cordes
vocales de ce chanteur tendre et triste. Une chaleur agréable
qui ressemble à du coton léger entoure tout mon corps. J’oublie
le martèlement fort de la pluie au dehors et sur les vitres de
ma fenêtre proche. J’oublie d’allumer la lumière de la chambre.
J’oublie mes obligations que j’en arrive maintenant à détester.
Je les déteste de la même manière que celle avec laquelle Ayoub
déteste manger et étudier.
Ayoub allume la lumière et porte sa veste,
s’apprêtant à sortir. La pluie s’est arrêtée, il dit : je vais
rentrer à la maison.
Je descends du lit pour l’accompagner jusqu’à
la porte et je sens sans préavis le froid qui secoue mes
extrémités violemment. Je ferme la porte derrière lui rapidement
et dans le petit couloir je remarque mon père assis seul au
salon. Ta mère reste encore à l’hôpital cette nuit, elle revient
demain matin. Une des dialyses ne fonctionne pas. Les malades
des reins sont devenus nombreux et les hôpitaux, dit mon père …
Mais je suis arrivé dans ma chambre et je n’ai pas écouté le
reste de la phrase. Je dis que son désir de me parler est dû à
l’angoisse qu’il a à son sujet, à elle … A moi, mon père n’a
rien à dire.
Lui aussi n’a pas allumé la lumière du salon,
se suffisant de celle de la préfecture pour la rue. La grande
lanterne orange éclaire la moitié de notre demeure.
Je fais semblant de dormir lorsque j’écoute
ses pieds nus qui s’approchent de ma chambre. Il me demande si
j’ai dîné ou … Je ne réponds pas. Il pense que je me suis
assoupi et s’approche plus. Il reste un moment, mais je ne bouge
pas. Il tire la couverture doucement de sous mes pied et me
couvre jusqu’à la taille, puis il sort.
Je ne veux pas partager ses repas ni parler
de la maladie de ma mère ou de n’importe quoi d’autre avec lui.
Je ne veux pas lui demander pourquoi il est
assis par terre adossé au canapé au lieu de se mettre dessus
comme le commun des mortels qui possèdent des canapés dans leur
salon ? Et pourquoi reste-t-il ainsi les pieds nus ? Pourquoi ne
porte-t-il rien dans ses grands pieds affreux aux ongles
déformés ?
Pourquoi ai-je la sensation que quelque chose
en mon père tire toujours vers le bas ?
Et pourquoi n’a–t-il pas eu d’autres enfants
que moi ? Quel est le problème avec les testicules de cet homme
?.
Traduction de Soheir Fahmi