Hoda Barakat, écrivaine libanaise, tisse dans son dernier roman, Sayedi wa habibi (Mon maître et mon chéri), un monde de sobriété et de profondeur.

Des bas-fonds dominés par la violence, la dépendance et une grande passion. Dans cet extrait en rapides touches, elle brosse des moments

où la jouissance se mêle à un mal-être permanent.

Mon maître et mon chéri

ô toi qui me guéris dans la plus belle doooouleur … Je t’envoie une leeeettre … Pas de reproches mon amour, ni de blâaaames … Pas plus que quelques mots : ô mon amour je t’aime … Ah ! … Je suis en flaaaammes, chéri, et je t’aime.

Il faut qu’il n’y ait personne à la maison pour écouter Abdel-Halim. Il faut que nous y soyons seuls. Comme s’il y avait quelque chose de honteux qui nécessitait une démarche secrète. Et cela non pas à cause des mots d’amour enflammés ou de ce chagrin qui fait monter de la poitrine des « Ah ! » qui se prolongent. Un chagrin sans détour qui ressemble à une jouissance de la douleur et une recherche d’apitoiement. Un apitoiement sur soi à voix haute qui peut en arriver quelquefois à des hurlements.

Depuis que mon père est revenu de la demeure de son maître avec une radiocassette, j’évite de m’asseoir avec lui lorsqu’il écoute Oum Kalsoum. Il est absent, fume, secoue la tête et soupire. Quelquefois même il crie Ah ! Ah ! Je me lève alors pour aller dans ma chambre comme lorsqu’enfant je prétendais avoir besoin d’aller aux toilettes au moment où les scènes de baisers à la télévision devenaient nombreuses.

Lorsque mon père écoute Oum Kalsoum et qu’il l’accompagne à la fin des couplets en criant : ô toi qui m’ôte le sommeil ! Je sens qu’une femme étrangère est dans le salon de notre maison, une autre femme que ma mère, à laquelle mon père s’adresse en parlant et en chantant.

Une femme étrangère qui ne ressemble pas à ma mère. Une femme plus jeune et plus belle, avec dans les traits quelque chose d’obscène. Comme si mon père se transformait et devenait subitement un de ces hommes de la rue qui jettent en vitesse aux jeunes filles de gros mots, pour reprendre très vite avant que les passants ne le remarquent, l’allure de pères ordinaires.

Il est probable que ce ne soit pas à cause de cela que nous écoutons Abdel-Halim, Ayoub et moi, lorsque nous sommes seuls à la maison, mais parce que Abdel-Halim est un chanteur ancien que n’écoutent pas nos amis qui préfèrent la musique dans le vent des troupes occidentales. Abdel-Halim fait partie des décombres d’un temps qui appartient à nos parents. Il te pousse lorsque tu te souviens de son visage — car tu ne peux pas écouter ses chansons sans te souvenir de son visage avec ses yeux brisés et sa tête courbée — vers des villes que tu ne connais pas ayant des jardins publics ordonnés et des rues propres aux passants peu nombreux où des filles circulent, qui ressemblent aux anciennes photos de nos mères lorsqu’elles étaient jeunes ou même à celles de nos grands-mères. Des rues de films égyptiens. Un film égyptien qui ne dit qu’un mot et dont tu comprends tout de suite ce qu’il veut dire.

Mais Ayoub insiste à remarquer qu’une belle voix ne vieillit pas et qu’elle n’a pas de date de consommation comme pour la crème fraîche. Il dit en se moquant de moi, agacé de mon ignorance dans l’art de l’écoute :

Ecoute comment la voix sort des cordes vocales. Ne sois pas influencé par les gens. Qu’as-tu à faire des gens ? Après la mort de Abdel-Halim et de nombreuses années plus tard, plusieurs personnes ont voulu l’imiter, ils n’ont pas réussi. Plusieurs … Hani Chaker, Ahmad Doughane et d’autres. De grands profs de vocalisation leur ont enseigné. Pourquoi essayent-ils de l’imiter s’il est vieilli ?

Je regarde Ayoub étendu sur le tapis rouge de tout son long, lui qui est devenu élancé, les bras croisés sous la tête et regardant au plafond.

Ah ! Si tu savais ce que je vis … Et la passion que je n’arrive pas à contenir. Ton cœur passerait des nuits blanches en compagnie du mien pour lui dire Oui mon chéri, je t’aime. Ah !

Je réfléchis, alors que j’observe en cachette les poils qui surgissent de sous la manche courte de sa chemise, qu’il est peut-être amoureux. Et je me demande à nouveau pourquoi, alors que nous avons le même âge, le corps de Ayoub dépasse le mien …

Si tu es loin, je suis en flaaaammes

Si tu es proche, je suis en flaaaammes

Et encore plus qu’en flaaaammes !

Je me retourne dans mon lit et m’allonge sur le dos. Je croise les mains sous la tête en éloignant le coussin. Je ferme les yeux et glisse petit à petit dans les cordes vocales de ce chanteur tendre et triste. Une chaleur agréable qui ressemble à du coton léger entoure tout mon corps. J’oublie le martèlement fort de la pluie au dehors et sur les vitres de ma fenêtre proche. J’oublie d’allumer la lumière de la chambre. J’oublie mes obligations que j’en arrive maintenant à détester. Je les déteste de la même manière que celle avec laquelle Ayoub déteste manger et étudier.

Ayoub allume la lumière et porte sa veste, s’apprêtant à sortir. La pluie s’est arrêtée, il dit : je vais rentrer à la maison.

Je descends du lit pour l’accompagner jusqu’à la porte et je sens sans préavis le froid qui secoue mes extrémités violemment. Je ferme la porte derrière lui rapidement et dans le petit couloir je remarque mon père assis seul au salon. Ta mère reste encore à l’hôpital cette nuit, elle revient demain matin. Une des dialyses ne fonctionne pas. Les malades des reins sont devenus nombreux et les hôpitaux, dit mon père … Mais je suis arrivé dans ma chambre et je n’ai pas écouté le reste de la phrase. Je dis que son désir de me parler est dû à l’angoisse qu’il a à son sujet, à elle … A moi, mon père n’a rien à dire.

Lui aussi n’a pas allumé la lumière du salon, se suffisant de celle de la préfecture pour la rue. La grande lanterne orange éclaire la moitié de notre demeure.

Je fais semblant de dormir lorsque j’écoute ses pieds nus qui s’approchent de ma chambre. Il me demande si j’ai dîné ou … Je ne réponds pas. Il pense que je me suis assoupi et s’approche plus. Il reste un moment, mais je ne bouge pas. Il tire la couverture doucement de sous mes pied et me couvre jusqu’à la taille, puis il sort.

Je ne veux pas partager ses repas ni parler de la maladie de ma mère ou de n’importe quoi d’autre avec lui.

Je ne veux pas lui demander pourquoi il est assis par terre adossé au canapé au lieu de se mettre dessus comme le commun des mortels qui possèdent des canapés dans leur salon ? Et pourquoi reste-t-il ainsi les pieds nus ? Pourquoi ne porte-t-il rien dans ses grands pieds affreux aux ongles déformés ?

Pourquoi ai-je la sensation que quelque chose en mon père tire toujours vers le bas ?

Et pourquoi n’a–t-il pas eu d’autres enfants que moi ? Quel est le problème avec les testicules de cet homme ?.

Traduction de Soheir Fahmi

 

Hoda Barakat

Elle est née au Liban en 1952. Elle a commencé l'écriture à l'âge de 33 ans avec un recueil de nouvelles Al-Zaërate (Les Visiteuses), qui a atténué son appréhension du monde de l'écriture. Vivant en France depuis des années, sa voix est connue parmi les Arabes de l'exil à travers Radio-Orient. Dans les trois romans qu'elle a publiés, elle n'a pu s'éloigner du paysage libanais. En 1990, elle publie Hagar al-dehk (La Pierre du rire), traduit vers le français. En 1993, Ahl al-hawa (Ceux de la passion). En 1998, Harès al-miyah (Le Laboureur des eaux), a reçu le prix Naguib Mahfouz décerné par l'Université américaine du Caire. Dans tous ses romans, qui relatent la guerre, elle se place dans les rangs des écrivains exilés, mais refuse de traiter le thème de l'exil lui-même, préférant une approche par le style. Sayedi wa habibi est son dernier roman.