Dahab,
De nos envoyées spéciales —
19h15.
Le centre-ville de Dahab s’anime. C’est l’heure d’affluence des
touristes. Les gens vont par-ci, par-là. Certains continuent à
aller vers la mer y chercher un refuge. D’autres visitent les
magasins ou s’attablent dans un restaurant ou un café. C’était
juste avant. Un contraste impressionnant avec l’horrible scène
qui s’offre à présent après les attentats : des taches de sang
partout, des vitres cassées et des débris humains.
Le restaurant Al-Capone était au rendez-vous
avec la première explosion. Cet établissement est situé dans la
zone d’Al-Mashatt, parallèle à la plage, devant une petite
passerelle en bois. Lieu, elle aussi, d’une autre explosion,
mais de l’autre côté, devant le restaurant chinois. Et en
remontant la rue, presque 200 mètres en direction de Ghazala
Market, on retrouve les traces de la 3e explosion. Le tout dans
un intervalle de 30 secondes. Bilan provisoire : 18 morts dont
six étrangers, et 83 blessés. La stupeur est maîtresse de la
situation : « Je portais le plateau pour aller servir les
touristes au bord de la mer. L’explosion m’a quasiment soufflé
de derrière. Je me suis jeté dans la mer. Une fois sorti, j’ai
trouvé mon chef gravement blessé et, juste à la place de
l’explosion, un corps calciné et un autre déchiqueté », explique
Ahmad, un serveur de 18 ans. En racontant, il a la chair de
poule comme Haggag qui, lui, a vu mourir dans sa poussette un
enfant. Il était accompagné de sa maman et de son frère. La mère
venait de tirer de l’argent du distributeur automatique de la
banque juste au moment de l’explosion. Stupeur pour certains,
colère pour d’autres. Une touriste interrogée s’est mise en
colère : « Ne me posez pas de questions, surtout pas à moi,
surtout pas à moi », dit-elle en pleurant avant de disparaître
dans la foule. Les touristes, il y en a beaucoup en ce moment.
C’est le début de la saison. Contrairement à l’habitude, cette
station balnéaire de tourisme populaire, fréquentée par la
classe moyenne, n’accueille pas cette semaine beaucoup de
touristes israéliens. « Ce sont les deuxièmes habitants de la
ville. Mais ils évitent d’être présents en Egypte lors des fêtes
nationales, surtout celles liées à l’occupation israélienne du
Sinaï », nous explique-t-on. En effet, le 25 avril, les
Egyptiens célèbrent le 24e anniversaire de la libération de la
péninsule du Sinaï. Coïncidence ? Difficile à dire. Mais tous
les attentats qui ont frappé le Sinaï en un an et demi tombaient
aux moments de fêtes. Taba en 2004, c’était à la veille du 6
Octobre et les attentats de Charm Al-Cheikh ont eu lieu lors des
festivités du 23 Juillet. Le même style donc à chaque fois.
Cela dit, les sources policières avaient
estimé que la région était en pleine sécurité. Le même scénario
qu’à Taba. La police pourtant avait renforcé sa présence depuis
les autres attentats. Les assaillants ont quand même réussi à
s’infiltrer. Défaillance ? Y a-t-il eu complicité de la part de
certains habitants de la ville ? Les interrogations se
multiplient. Pour l’instant, les chiens policiers dressés à
renifler les explosifs continuent à faire le tour des zones
d’explosion. Dans un bazar cassé, deux enquêteurs interrogent
des témoins. Selon ces derniers, au moins une dizaine de
personnes ont été arrêtées par les forces de l’ordre.
Les
habitants tentent de faire le ménage. Balais à la main, ils
s’efforcent d’éliminer les traces. Tentative peut-être d’oublier
ou de faire oublier ce qui se passe. Ils s’inquiètent pour leur
gagne-pain. Ici, à Dahab, tous vivent de tourisme comme toute la
région. Mais plus qu’ailleurs, les habitants de la ville « Or »
sont vite touchés. Une seule journée sans visiteurs équivaut à
beaucoup de pertes. « On ne quittera jamais Dahab. Je vais
reprendre immédiatement le travail dès que la police nous
l’autorisera. Nous avons fait de beaux rêves d’avenir en venant
ici », déclare Mahmoud, un jeune cuisinier de 18 ans. Cela fait
uniquement une vingtaine de jours qu’il a quitté sa ville natale
de Béni-Souef pour venir travailler ici. « Celui qui a commis
cet acte n’a ni patrie, ni religion », affirme Ahmad Hassan,
serveur. Pour lui, un scénario ou un autre pour expliquer les
choses ne change rien à la situation. Même s’il est prématuré
d’obtenir des résultats probants, les premières constatations de
la police sont qu’il s’agit de charges explosives de faible
puissance plantées sur les lieux. L’autre version, celle des
habitants, évoquerait un kamikaze ou plusieurs qui se seraient
fait sauter. La preuve en est pour eux que des plongeurs ont
découvert et retiré des restes humains, dont une tête, dans la
mer. Ils seraient ceux d’un kamikaze. Des analyses de l’ADN
doivent avoir lieu.
Pour
les analystes, il y aurait un troisième scénario, plus
pessimiste. L’Egypte est entrée dans une nouvelle vague
d’affrontement avec des groupes terroristes, avec pour la
première fois dans les annales du terrorisme une région, le
Sud-Sinaï, attaquée à trois reprises. Impossible de croire à des
actes individuels ou un terrorisme aléatoire. La vie va-t-elle
reprendre son cours ? Tout semble calme, les touristes
reprennent leurs plongées. Et chose importante, les bédouins
arrivent en masse, y compris des femmes. Ces bédouins qui ont
été pourchassés et maltraités par la police lors des deux autres
attentats sont venus exprimer leur rejet des attaques. Ils ont
organisé une marche où, s’adressant aux touristes, ils leur
demandent : « Revenez » et font appel à la paix.
Chérine Abdel-Azim
Samar Al-Gamal