Faut-il parler d’un échec en matière de
gestion de crise pour cette affaire d’attaque menée par un «
dérangé mental » contre des églises à Alexandrie ? Observateurs,
écrivains et une grande partie de l’opinion ont critiqué la
performance du gouvernement en ce qui concerne cet événement si
grave. Du manque de sécurité assurée aux églises, alors que la
ville venait de connaître des heurts confessionnels aux
explications officielles données aux incidents, le tout a
témoigné de beaucoup d’improvisation et aussi du choix de la
méthode policière ou sécuritaire pour régler le problème.
Cette affaire est évidemment la plus grave
dans la mesure où elle touche la cohésion du peuple égyptien et
peut mener, si elle n’est pas réglée de manière exhaustive et
radicale, à un véritable drame. Mais cette approche tronquée des
choses a marqué de nombreuses autres crises. Celles-ci se sont
exacerbées plutôt que de s’apaiser donc. Les exemples ne
manquent pas : la grippe aviaire, beaucoup d’opacité a entouré
les informations distillées sur le mal. Quelques heures avant de
l’annoncer, on assurait que tout allait bien.
Avant que le virus ne vienne s’imposer comme
réalité, l’Etat était en train de peiner pour se disculper et
tenter de protéger un de ses hommes les plus influents dans la
catastrophe du ferry Al-Salam 98. Quelque 1 000 personnes ont
péri dans le naufrage de ce navire qui faisait la liaison le 3
février dernier entre le port saoudien de Douba et le port
égyptien de Safaga. Il s’agit de l’un des naufrages les plus
meurtriers de l’histoire maritime moderne. Or, au lieu de tenter
d’établir les faits, d’apaiser les familles des victimes, les
autorités ont utilisé la manière forte. La dissuasion pour elles
étant le seul moyen connu. La police anti-émeutes a même attaqué
les familles des victimes regroupées à Safaga à coups de
matraques. Quant à l’identification des victimes, elles n’ont
pas trouvé mieux que de montrer les visages des morts sur un
écran géant. La commission parlementaire qui a enquêté sur le
naufrage a rejeté la responsabilité du désastre sur le
propriétaire du bateau, Mamdouh Ismaïl, membre du Conseil
consultatif, qui a trouvé le moyen de quitter l’Egypte, mais
aussi sur le gouvernement. « Les circonstances de l’accident et
ses raisons dévoilent une corruption hideuse dans un domaine
relatif à la vie humaine », indique le rapport préliminaire de
cette commission qui indique l’existence d’une complicité entre
la compagnie et certains responsables de l’Autorité égyptienne
pour la sécurité maritime, qui a permis d’ignorer les procédures
de sécurité, ajoute le rapport.
En plus, le gouvernement a « échoué dans la
gestion de la crise » née du naufrage, n’ayant pas pris en
charge les familles des victimes assez rapidement.
Des exemples qui mettent en relief une
manière de gérer les crises soit en ignorant les facteurs qui
les ont provoquées soit en les atténuant en faisant de petites
causes individuelles ou détachées d’un contexte général. C’est
la priorité au tout sécuritaire et la nécessité de ne pas trop
paniquer la foule en pensant que le temps est le meilleur remède.
Un argument comme un autre, mais il est
certain que cette manière d’appréhender les questions vitales
s’inscrit dans un ordre d’idées né du rejet de la transparence.
D’aucuns le situent dans le peu d’empressement du gouvernement à
mener les réformes démocratiques promises. Or, celles-ci
devaient apporter plus de libertés, de clarté. Ce qui s’est
passé en fait, c’est que le gouvernement a décidé de traduire
devant une commission de discipline deux juges ayant dénoncé des
fraudes électorales lors des scrutins présidentiel et législatif,
fin 2005. Il affiche en outre sa frilosité quant à l’adoption
d’une loi interdisant l’emprisonnement des journalistes pour
délit de presse, pourtant en négociation depuis plus de deux
ans.
Ce qui fait dire au journaliste Magdi Mehanna
qu’une sorte de gouvernement invisible gouverne l’Egypte et la «
détruit de l’intérieur (...). Peut-on imaginer ce qui se passe
avec les juges. (...). Et la sécurité comment traite-t-elle la
question ? Elle ne distingue pas entre un juge et un voleur. La
C.R.S. assiège le Club des juges comme si elle s’attendait à une
bataille avec eux ? ».
Et avec l’affaire des agressions contre les
coptes, le gouvernement, au lieu de tenter de rouvrir le
dossier, d’examiner les doléances des uns et des autres, a
attribué l’événement à un dérangé mental. Or, cette catégorie a
bon dos et on la voit surgir à chaque incident pour en assumer
la responsabilité, ce qui fait dire à un journal : «
L’Organisation des dérangés mentaux sauve le ministère de
l’Intérieur ». Que ce soit la tentative d’assassinat du
président Hosni Moubarak à Port-Saïd en 1999 ou même ce massacre
inexpliqué de Béni-Mazar il y a quelques mois, on pointe du
doigt un déséquilibré mental. Et aujourd’hui on sort du tiroir
le dossier des salafites, cette nouvelle organisation terroriste,
accusée entre autres de vouloir assassiner des « dignitaires des
deux religions », c’est un autre alibi. Il servirait à détourner
l’attention du dossier copte tout en justifiant la prorogation
de l’état d’urgence en dépit des promesses faites lors de la
campagne présidentielle de 2005. Le président Moubarak avait
promis entre autres de lever l’état d’urgence. Aujourd’hui on
dit que l’état d’urgence ne serait levé qu’à l’adoption d’une
loi antiterroriste dont la rédaction nécessite près de deux ans.
Le temps est le meilleur remède, tel serait l’autre notion de
gestion de crise sur les rives du Nil.
Ahmed Loutfi