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 Semaine du 26 avril au 2 mai 2006, numéro 607

 

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Dossier

Religion. Attribuer les méfaits à des déséquilibrés ou tenter de cacher les véritables causes d’un problème est l’approche contestée et dangereuse privilégiée par le gouvernement.

Gérer les crises en les ignorant

Faut-il parler d’un échec en matière de gestion de crise pour cette affaire d’attaque menée par un « dérangé mental » contre des églises à Alexandrie ? Observateurs, écrivains et une grande partie de l’opinion ont critiqué la performance du gouvernement en ce qui concerne cet événement si grave. Du manque de sécurité assurée aux églises, alors que la ville venait de connaître des heurts confessionnels aux explications officielles données aux incidents, le tout a témoigné de beaucoup d’improvisation et aussi du choix de la méthode policière ou sécuritaire pour régler le problème.

Cette affaire est évidemment la plus grave dans la mesure où elle touche la cohésion du peuple égyptien et peut mener, si elle n’est pas réglée de manière exhaustive et radicale, à un véritable drame. Mais cette approche tronquée des choses a marqué de nombreuses autres crises. Celles-ci se sont exacerbées plutôt que de s’apaiser donc. Les exemples ne manquent pas : la grippe aviaire, beaucoup d’opacité a entouré les informations distillées sur le mal. Quelques heures avant de l’annoncer, on assurait que tout allait bien.

Avant que le virus ne vienne s’imposer comme réalité, l’Etat était en train de peiner pour se disculper et tenter de protéger un de ses hommes les plus influents dans la catastrophe du ferry Al-Salam 98. Quelque 1 000 personnes ont péri dans le naufrage de ce navire qui faisait la liaison le 3 février dernier entre le port saoudien de Douba et le port égyptien de Safaga. Il s’agit de l’un des naufrages les plus meurtriers de l’histoire maritime moderne. Or, au lieu de tenter d’établir les faits, d’apaiser les familles des victimes, les autorités ont utilisé la manière forte. La dissuasion pour elles étant le seul moyen connu. La police anti-émeutes a même attaqué les familles des victimes regroupées à Safaga à coups de matraques. Quant à l’identification des victimes, elles n’ont pas trouvé mieux que de montrer les visages des morts sur un écran géant. La commission parlementaire qui a enquêté sur le naufrage a rejeté la responsabilité du désastre sur le propriétaire du bateau, Mamdouh Ismaïl, membre du Conseil consultatif, qui a trouvé le moyen de quitter l’Egypte, mais aussi sur le gouvernement. « Les circonstances de l’accident et ses raisons dévoilent une corruption hideuse dans un domaine relatif à la vie humaine », indique le rapport préliminaire de cette commission qui indique l’existence d’une complicité entre la compagnie et certains responsables de l’Autorité égyptienne pour la sécurité maritime, qui a permis d’ignorer les procédures de sécurité, ajoute le rapport.

En plus, le gouvernement a « échoué dans la gestion de la crise » née du naufrage, n’ayant pas pris en charge les familles des victimes assez rapidement.

Des exemples qui mettent en relief une manière de gérer les crises soit en ignorant les facteurs qui les ont provoquées soit en les atténuant en faisant de petites causes individuelles ou détachées d’un contexte général. C’est la priorité au tout sécuritaire et la nécessité de ne pas trop paniquer la foule en pensant que le temps est le meilleur remède.

Un argument comme un autre, mais il est certain que cette manière d’appréhender les questions vitales s’inscrit dans un ordre d’idées né du rejet de la transparence. D’aucuns le situent dans le peu d’empressement du gouvernement à mener les réformes démocratiques promises. Or, celles-ci devaient apporter plus de libertés, de clarté. Ce qui s’est passé en fait, c’est que le gouvernement a décidé de traduire devant une commission de discipline deux juges ayant dénoncé des fraudes électorales lors des scrutins présidentiel et législatif, fin 2005. Il affiche en outre sa frilosité quant à l’adoption d’une loi interdisant l’emprisonnement des journalistes pour délit de presse, pourtant en négociation depuis plus de deux ans.

Ce qui fait dire au journaliste Magdi Mehanna qu’une sorte de gouvernement invisible gouverne l’Egypte et la « détruit de l’intérieur (...). Peut-on imaginer ce qui se passe avec les juges. (...). Et la sécurité comment traite-t-elle la question ? Elle ne distingue pas entre un juge et un voleur. La C.R.S. assiège le Club des juges comme si elle s’attendait à une bataille avec eux ? ».

Et avec l’affaire des agressions contre les coptes, le gouvernement, au lieu de tenter de rouvrir le dossier, d’examiner les doléances des uns et des autres, a attribué l’événement à un dérangé mental. Or, cette catégorie a bon dos et on la voit surgir à chaque incident pour en assumer la responsabilité, ce qui fait dire à un journal : « L’Organisation des dérangés mentaux sauve le ministère de l’Intérieur ». Que ce soit la tentative d’assassinat du président Hosni Moubarak à Port-Saïd en 1999 ou même ce massacre inexpliqué de Béni-Mazar il y a quelques mois, on pointe du doigt un déséquilibré mental. Et aujourd’hui on sort du tiroir le dossier des salafites, cette nouvelle organisation terroriste, accusée entre autres de vouloir assassiner des « dignitaires des deux religions », c’est un autre alibi. Il servirait à détourner l’attention du dossier copte tout en justifiant la prorogation de l’état d’urgence en dépit des promesses faites lors de la campagne présidentielle de 2005. Le président Moubarak avait promis entre autres de lever l’état d’urgence. Aujourd’hui on dit que l’état d’urgence ne serait levé qu’à l’adoption d’une loi antiterroriste dont la rédaction nécessite près de deux ans. Le temps est le meilleur remède, tel serait l’autre notion de gestion de crise sur les rives du Nil.

Ahmed Loutfi

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