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Religion .
Les incidents interconfessionnels
d’Alexandrie ont fait resurgir un dossier qu’on a longtemps
négligé, celui des chrétiens d’Egypte. Ils démontrent la
nécessité d’une révision totale de ce problème.
La question copte
« A travers sa longue histoire, il n’y a
jamais eu de discrimination entre musulmans et chrétiens. Aucune
force externe ou interne n’est capable de menacer cette unité
nationale », déclare le président Moubarak au lendemain des
émeutes interconfessionnelles qui ont secoué Alexandrie, une
ville traditionnellement des plus tolérantes. Des mots qui n’ont
en rien atténué la colère des coptes, ni le malaise des
musulmans. L’incident fait surgir soudainement une histoire
proche faite de tension. Les détails sont peut-être différents.
Aujourd’hui, c’est un homme déséquilibré, ou pas, avant
c’étaient des groupes extrémistes. Aujourd’hui, c’est une ville
de la Méditerranée, auparavant c’était le sud. Tout le monde
semble pris de court, gouvernement et opinion. Le ton monte et
les coptes rappellent ainsi des faits. Difficile de dire qu’ils
n’y étaient pour rien. On remonte à 1972 (début de l’époque de
Sadate) avec les événements de Khanka et l’affaire dite « Al-Zawia
Al-Hamra ». Ce quartier populaire du Caire, théâtre
d’affrontements entre les deux communautés, est devenu aussi
fameux. Tout le monde se souvient encore du discours de Sadate
au Parlement. Des mots qui tentaient de minimiser la portée des
violences. Aujourd’hui encore, le régime ne dévie pas de cette
même route. Des affaires individuelles, selon la ligne
officielle. Mais qui n’empêche la tension de s’attiser par des
extrémités des deux côtés.
Un problème existe et le nier ne contribuera
en rien à l’éliminer. Discrimination ? Oui et il est temps de
l’affronter de face, estiment les militants des droits de
l’homme. Des accusations légitimes, d’autres ne le sont pas,
mais elles ne font pas l’objet de discussion. Elles ne sont
jamais révélées au grand jour. Les coptes accèdent difficilement
aux postes-clés, ils ne peuvent pas prêcher dans les médias du
gouvernement, un chrétien ne peut épouser une musulmane, une
chrétienne ne peut garder les enfants après un divorce avec un
musulman ... Ces descendants de l’Egypte Ancienne, la
pharaonique, et qui ne se sont pas convertis à l’islam au moment
de la conquête musulmane, comme parfois ils se présentent, se
disent aujourd’hui des laissés-pour-compte.
Les coptes comparent leur statut actuel à des
périodes précédentes où ils étaient réellement représentés dans
la vie politique et publique. C’est la période que l’historien
Milad Hanna appelle « celle de l’atmosphère de la Révolution de
1919 ». Ce sursaut national dirigé par Saad Zaghloul avait deux
slogans qui persistent dans la mémoire des Egyptiens et qui ne
manquent pas même aujourd’hui de faire vibrer les sentiments des
Egyptiens. Il suffit de suivre les films en noir et blanc de
Hassan Al-Imam adaptés de la trilogie de Naguib Mahfouz pour
faire revenir ces slogans : « La religion est pour Dieu, la
patrie est pour tous » ou « Vive le croissant avec la croix ». A
cette époque on a vu un copte premier ministre, Makram Ebeid, et
un autre président du Parlement, Wissa Wassef. C’est la période
libérale qui s’est terminée avec la Révolution de 1952 qui
aurait témoigné de cet âge d’or en quelque sorte, selon certains
analystes. D’autres, comme Nabil Abdel-Fattah, rédacteur en chef
du Rapport de l’état religieux, publié par le Centre d’Etudes
Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram, s’élève contre
cette idée. Pour lui, « la Révolution de Juillet 1952 a réalisé
ce qu’on a pu appeler l’intégration nationale ». Dans son
ouvrage La Politique des religions, les conflits et la nécessité
des réformes, il estime que l’un des principaux problèmes qu’a
affrontés la Révolution a été la représentation politique des
coptes. « La mentalité militariste œuvrait à unifier et faire
fusionner les catégories sociales quelles qu’en soient les
appartenances. Ce fut l’ancrage de l’intégration comme concept
politique ».
Cette structure a connu sa première fissure à
l’époque de Sadate en tentant d’utiliser la religion pour
combattre les marxistes et les Nassériens alors actifs (lire
encadré). Sadate s’est voulu aussi « le président croyant » et
donné à l’Egypte la définition de « l’Etat du savoir et de la
foi ». Du coup, les coptes se sont intégrés aux activités
économiques, profitant de la politique d’ouverture mais se sont
abstenus de la participation politique. C’est là alors que se
situe le problème actuel.
Du coup, les coptes se sont intégrés dans les
activités économiques, profitant de la politique d’ouverture,
mais se sont abstenus de la participation politique. C’est là
alors que se situe le problème actuel. Aujourd’hui, la
communauté copte est très influente dans le milieu des affaires.
Au moins trois coptes figurent parmi les 10 plus grosses
fortunes d’Egypte, mais sur le plan politique, les coptes sont
sous-représentés. Le Parlement actuel n’en compte que 6 députés,
c’est-à-dire moins de 2 % des sièges alors que les coptes
représentent environ 10 % des 73 millions d’Egyptiens. En outre,
5 de ces députés ont été nommés par le président de la
République. Le seul député élu, qui était aussi le seul candidat
du Parti National Démocrate (PND) au pouvoir, n’est que le
ministre des Finances, Youssef Boutros-Ghali. L’Etat tient, mais
de manière timide, à ce que les coptes soient plus ou moins
représentés au sein de ses différentes institutions.
A la recherche de la citoyenneté
L’historien Milad Hanna estime que ce n’est
pas cette représentation au sein du Parlement ou dans le
gouvernement (2 ministres coptes) qui peut constituer une
véritable implication des coptes dans la vie politique. Pour lui,
la discrimination apparaît d’ailleurs plus dans les postes de la
haute administration, en dessus de directeur général, dit-il.
Les coptes seraient très présents dans les moyennes et petites
administrations. C’est dire que la solution passe par le quota.
Un nombre précis en fonction du pourcentage des coptes dans la
population pour garantir leur présence politique. Une idée qui
ne plaît pas à tous, coptes et musulmans, parce que cela
consacre la division et la discrimination. On s’éloignerait
ainsi du principe de la citoyenneté. La question qui se pose
d’ailleurs est : pourquoi les coptes ne sont-ils pas élus, voire
pourquoi sont-ils rarement candidats ? Hanna précise que « la
société est aujourd’hui régie par l’identité religieuse et non
nationale. La montée du courant islamiste fait en sorte que les
Egyptiens ont plus tendance à voter pour une religion et non
pour une personne ou un programme ». Lorsqu’il est question de
traiter avec les coptes en matière de politique, l’Etat
s’adresse à l’Eglise. Le pape Chénouda III, successeur de saint
Marc, le fondateur de l’Eglise copte, et à la tête de cette
Eglise depuis 29 ans, est considéré comme le chef de la
communauté copte dont il faut obtenir l’aval avant toute
décision concernant ces chrétiens, comme s’ils n’étaient pas en
fin de compte des citoyens égyptiens.
Chénouda, qui a été exilé par Sadate et
libéré en 1985 sous Moubarak, ne s’est jamais démarqué de la
position officielle de l’Etat ni de celle des musulmans. Il
continue par exemple à interdire à ses fidèles de se rendre à
Jérusalem. Le problème n’est-il donc pas lié au système
politique lui-même ? L’article 2 de la Constitution, tel
qu’amendé par Sadate, fait de la charia (législation islamique)
la principale source de lois. De quoi susciter la crainte des
coptes.
C’est d’ailleurs en l’absence d’une identité
politique qu’un retour vers les racines religieuses devient le
seul refuge, l’Etat ayant réprimé tous les courants de pensée et
affaibli tous les partis politiques. Ce qui fait que la plupart
des Egyptiens, selon Hanna, préfèrent ne pas se mêler du jeu
politique. De toute façon, même les forces politiques les plus
libérales ne sont jamais allées jusqu’à prôner une véritable
laïcité et séparer la religion de l’Etat.
Une question de culture
Loin de la politique, c’est une culture
égyptienne qui a changé. Aujourd’hui, c’est celle du rejet qui
prévaut. Dans l’atmosphère générale actuel, il n’y a pas de
formule qui fait oublier à tout un chacun son identité
religieuse. Dans les écoles gouvernementales, par exemple, il
devient coutume de désigner un élève par sa religion, souvent
copte. Une atmosphère faite souvent de haine et de méfiance.
Dans de petites mosquées, on n’éprouve pas de gêne à s’attaquer
parfois aux chrétiens. Sélim Al-Awa, intellectuel qui participe
au dialogue des religions, explique que c’est réciproque, des
églises distribuent parfois des publications qui incitent à la
haine des musulmans et de l’islam. On se souvient de la pièce de
théâtre produite par une église copte à Alexandrie et qui était
jugée insultante à l’islam et avait suscité des heurts
interconfessionnels, il y a quelques mois.
Les deux communautés ne manquent pas d’autres
moyens, y compris l’Internet. Il faudrait peut-être se connecter
sur le Paltalk, des chat Room, qui exacerbent les différends
religieux. Une chaîne satellite copte, Al-Hayat, est animée par
un religieux résidant aux Etats-Unis, le père Zakariya. Le
modérateur des émissions est un Mohamad converti au
christianisme. Une provocation pour les musulmans, mais ceux-ci
se donnent-ils la peine de regarder sur Internet ces dizaines de
sites qui attaquent les chrétiens et les accusent d’impiété ?
Cet extrémisme copte serait-il lié à la
montée des Frères musulmans ? Ou encore nourri par des coptes à
l’exil (lire encadré) ? Il est clair qu’il y a un problème de
dialogue. La société égyptienne semble avoir perdu cette
capacité de dénouer les différends. Le problème serait lié à une
conjoncture particulière et qui date de plusieurs années. Une
chose est sûre : ce n’est pas un décret présidentiel qui va
changer les choses, il y a tout un travail à faire à partir de
la base elle-même. Commencer au moins par les écoles et inclure
dans les manuels scolaires l’histoire copte. En comprenant
l’autre, on finit bien par l’accepter.
Samar Al-Gamal |
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Les pressions de l’étranger
La communauté copte, émigrée notamment aux
Etats-Unis, est traversée de courants en faveur d’une
intervention des pays occidentaux pour rétablir les droits des
chrétiens.
C’est dans les années 1960, et plus
précisément avec les politiques massives de nationalisation, que
les coptes tout comme des membres d’autres communautés ont
commencé à émigrer en dehors du pays. En ce temps, leur départ
était souvent motivé par des raisons économiques, améliorer leur
niveau de vie à l’heure où l’économie, très étatisée, offrait
peu de chances en dehors de la fonction publique. Cependant,
c’est dans les années 1980, alors que la politique d’ouverture
économique venait d’être appliquée, que l’on voit le taux
d’émigration des coptes s’élever de plus en plus. Ici alors, le
motif change. Il s’agissait de la multiplication des attaques
anticoptes, favorisée par la politique d’Anouar Al-Sadate. «
C’est durant le règne d’Anouar Al-Sadate que le climat de
fanatisme religieux a pris plus d’ampleur. Pour affaiblir le
courant gauchiste et nassérien, Sadate a incité les appareils du
gouvernement à encourager les activités des jeunes islamistes
dans les universités. Il a libéré aussi en ce temps-là un grand
nombre de détenus appartenant aux Frères musulmans. Ces mesures
ont contribué à augmenter les tiraillements et heurts
confessionnels », explique Abdel-Ghaffar Chokr, directeur du
Centre des études arabes. Ce qui a rendu la situation de plus en
plus compliquée, dans les années 1980, c’est la décision de
Sadate d’exiler le pape Chénouda III.
L’émigration des coptes s’est accrue sous un
fort sentiment de persécution avec comme principales
destinations les Etats-Unis, le Canada et l’Australie. Ils sont
à peu près deux millions de coptes expatriés. Mais c’est
spécialement en Amérique que d’importantes associations coptes
ont vu le jour, essayant de mettre en avant le problème copte
dans le cadre de colloques, conférences et manifestations. Le
but aurait été de mobiliser les pays occidentaux et les pousser
à exercer des pressions sur l’Egypte pour mettre fin à la
situation des coptes, qu’ils jugent intolérable.
Les personnalités les plus importantes à cet
égard sont Adli Abadir, chef de l’Union copte, en Suisse, et
Michael Mounir, aux Etats-Unis. Ces associations demandant une
intervention étrangère pour résoudre le problème copte, elles
sont pointées du doigt non seulement par le régime, mais aussi
par leur église en Egypte et tous les coptes de l’intérieur. Ils
les accusent d’attiser le feu et d’aggraver la situation.
Cette association a tenu deux conférences.
Elles auraient été organisées avec la coopération d’autres
associations américaines et même sionistes cherchant des
prétextes pour intervenir dans le pays. « La plus grande
majorité des coptes à l’étranger est très fidèle et patriotique.
Seule une minorité pense profiter des pays étrangers pour
parvenir à ses fins. Coptes ou musulmans, nous sommes enfin tous
des Egyptiens. Et personne ne peut résoudre les problèmes des
Egyptiens que les Egyptiens eux-mêmes. Toute autre solution
provenant de l’extérieur ne sera d’aucun profit et ne servira
qu’à élargir le fossé confessionnel dans le pays », souligne
Georges Ishaq, coordinateur général du mouvement Kéfaya. Ishaq
ajoute qu’il était l’un des premiers coptes à avoir refusé la
visite, au Caire l’année dernière, de la commission des libertés
religieuses du Congrès américain, voyant en elle une ingérence
dans les affaires intérieures du pays. « Le problème doit être
réglé dans un contexte purement égyptien, en invitant toutes les
parties de la société au dialogue, musulmans, chrétiens, même
les coptes à l’étranger. Un débat national sur la citoyenneté et
l’instauration de l’Etat civil doit avoir lieu d’urgence »,
ajoute-t-il.
Selon Amr Hachem, politologue au Centre
d’Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram, ces
associations sont en voie de former un lobby très fort aux
Etats-Unis, qui pourrait être très actif au moment du vote sur
la reconduction des aides à l’Egypte, estimées à 2,1 milliards
de dollars. Elles pourraient être suspendues si le Congrès
estimait que l’Egypte ne garantit pas les libertés religieuses.
Cette affaire peut être alors une carte de pression aux mains de
Washington pour faire pression sur l’Egypte.
Georges Ishaq relève cependant, à cet égard,
que le responsable des heurts confessionnels, c’est le régime
lui-même et non pas les Egyptiens en tant que citoyens. « Il
exerce une discrimination contre nous, à tous les niveaux ».
Quoi qu’il en soit, même si les associations
coptes aux Etats-Unis ne représentent qu’une minorité, il n’en
est pas moins vrai que si les doléances coptes ne sont pas
prises en compte, les pressions étrangères ne feront
qu’augmenter et trouveront sans doute plus d’échos. D’autant
plus que d’autres communautés, dont les Nubiens, se sentent
aussi discriminées et commencent à s’activer dans ce sens.
Aliaa Al-Korachi |
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