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 Semaine du 26 avril au 2 mai 2006, numéro 607

 

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Dossier

Religion . Les incidents interconfessionnels d’Alexandrie ont fait resurgir un dossier qu’on a longtemps négligé, celui des chrétiens d’Egypte. Ils démontrent la nécessité d’une révision totale de ce problème.

La question copte

« A travers sa longue histoire, il n’y a jamais eu de discrimination entre musulmans et chrétiens. Aucune force externe ou interne n’est capable de menacer cette unité nationale », déclare le président Moubarak au lendemain des émeutes interconfessionnelles qui ont secoué Alexandrie, une ville traditionnellement des plus tolérantes. Des mots qui n’ont en rien atténué la colère des coptes, ni le malaise des musulmans. L’incident fait surgir soudainement une histoire proche faite de tension. Les détails sont peut-être différents. Aujourd’hui, c’est un homme déséquilibré, ou pas, avant c’étaient des groupes extrémistes. Aujourd’hui, c’est une ville de la Méditerranée, auparavant c’était le sud. Tout le monde semble pris de court, gouvernement et opinion. Le ton monte et les coptes rappellent ainsi des faits. Difficile de dire qu’ils n’y étaient pour rien. On remonte à 1972 (début de l’époque de Sadate) avec les événements de Khanka et l’affaire dite « Al-Zawia Al-Hamra ». Ce quartier populaire du Caire, théâtre d’affrontements entre les deux communautés, est devenu aussi fameux. Tout le monde se souvient encore du discours de Sadate au Parlement. Des mots qui tentaient de minimiser la portée des violences. Aujourd’hui encore, le régime ne dévie pas de cette même route. Des affaires individuelles, selon la ligne officielle. Mais qui n’empêche la tension de s’attiser par des extrémités des deux côtés.

Un problème existe et le nier ne contribuera en rien à l’éliminer. Discrimination ? Oui et il est temps de l’affronter de face, estiment les militants des droits de l’homme. Des accusations légitimes, d’autres ne le sont pas, mais elles ne font pas l’objet de discussion. Elles ne sont jamais révélées au grand jour. Les coptes accèdent difficilement aux postes-clés, ils ne peuvent pas prêcher dans les médias du gouvernement, un chrétien ne peut épouser une musulmane, une chrétienne ne peut garder les enfants après un divorce avec un musulman ... Ces descendants de l’Egypte Ancienne, la pharaonique, et qui ne se sont pas convertis à l’islam au moment de la conquête musulmane, comme parfois ils se présentent, se disent aujourd’hui des laissés-pour-compte.

Les coptes comparent leur statut actuel à des périodes précédentes où ils étaient réellement représentés dans la vie politique et publique. C’est la période que l’historien Milad Hanna appelle « celle de l’atmosphère de la Révolution de 1919 ». Ce sursaut national dirigé par Saad Zaghloul avait deux slogans qui persistent dans la mémoire des Egyptiens et qui ne manquent pas même aujourd’hui de faire vibrer les sentiments des Egyptiens. Il suffit de suivre les films en noir et blanc de Hassan Al-Imam adaptés de la trilogie de Naguib Mahfouz pour faire revenir ces slogans : « La religion est pour Dieu, la patrie est pour tous » ou « Vive le croissant avec la croix ». A cette époque on a vu un copte premier ministre, Makram Ebeid, et un autre président du Parlement, Wissa Wassef. C’est la période libérale qui s’est terminée avec la Révolution de 1952 qui aurait témoigné de cet âge d’or en quelque sorte, selon certains analystes. D’autres, comme Nabil Abdel-Fattah, rédacteur en chef du Rapport de l’état religieux, publié par le Centre d’Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram, s’élève contre cette idée. Pour lui, « la Révolution de Juillet 1952 a réalisé ce qu’on a pu appeler l’intégration nationale ». Dans son ouvrage La Politique des religions, les conflits et la nécessité des réformes, il estime que l’un des principaux problèmes qu’a affrontés la Révolution a été la représentation politique des coptes. « La mentalité militariste œuvrait à unifier et faire fusionner les catégories sociales quelles qu’en soient les appartenances. Ce fut l’ancrage de l’intégration comme concept politique ».

Cette structure a connu sa première fissure à l’époque de Sadate en tentant d’utiliser la religion pour combattre les marxistes et les Nassériens alors actifs (lire encadré). Sadate s’est voulu aussi « le président croyant » et donné à l’Egypte la définition de « l’Etat du savoir et de la foi ». Du coup, les coptes se sont intégrés aux activités économiques, profitant de la politique d’ouverture mais se sont abstenus de la participation politique. C’est là alors que se situe le problème actuel.

Du coup, les coptes se sont intégrés dans les activités économiques, profitant de la politique d’ouverture, mais se sont abstenus de la participation politique. C’est là alors que se situe le problème actuel. Aujourd’hui, la communauté copte est très influente dans le milieu des affaires. Au moins trois coptes figurent parmi les 10 plus grosses fortunes d’Egypte, mais sur le plan politique, les coptes sont sous-représentés. Le Parlement actuel n’en compte que 6 députés, c’est-à-dire moins de 2 % des sièges alors que les coptes représentent environ 10 % des 73 millions d’Egyptiens. En outre, 5 de ces députés ont été nommés par le président de la République. Le seul député élu, qui était aussi le seul candidat du Parti National Démocrate (PND) au pouvoir, n’est que le ministre des Finances, Youssef Boutros-Ghali. L’Etat tient, mais de manière timide, à ce que les coptes soient plus ou moins représentés au sein de ses différentes institutions.

A la recherche de la citoyenneté

L’historien Milad Hanna estime que ce n’est pas cette représentation au sein du Parlement ou dans le gouvernement (2 ministres coptes) qui peut constituer une véritable implication des coptes dans la vie politique. Pour lui, la discrimination apparaît d’ailleurs plus dans les postes de la haute administration, en dessus de directeur général, dit-il. Les coptes seraient très présents dans les moyennes et petites administrations. C’est dire que la solution passe par le quota. Un nombre précis en fonction du pourcentage des coptes dans la population pour garantir leur présence politique. Une idée qui ne plaît pas à tous, coptes et musulmans, parce que cela consacre la division et la discrimination. On s’éloignerait ainsi du principe de la citoyenneté. La question qui se pose d’ailleurs est : pourquoi les coptes ne sont-ils pas élus, voire pourquoi sont-ils rarement candidats ? Hanna précise que « la société est aujourd’hui régie par l’identité religieuse et non nationale. La montée du courant islamiste fait en sorte que les Egyptiens ont plus tendance à voter pour une religion et non pour une personne ou un programme ». Lorsqu’il est question de traiter avec les coptes en matière de politique, l’Etat s’adresse à l’Eglise. Le pape Chénouda III, successeur de saint Marc, le fondateur de l’Eglise copte, et à la tête de cette Eglise depuis 29 ans, est considéré comme le chef de la communauté copte dont il faut obtenir l’aval avant toute décision concernant ces chrétiens, comme s’ils n’étaient pas en fin de compte des citoyens égyptiens.

Chénouda, qui a été exilé par Sadate et libéré en 1985 sous Moubarak, ne s’est jamais démarqué de la position officielle de l’Etat ni de celle des musulmans. Il continue par exemple à interdire à ses fidèles de se rendre à Jérusalem. Le problème n’est-il donc pas lié au système politique lui-même ? L’article 2 de la Constitution, tel qu’amendé par Sadate, fait de la charia (législation islamique) la principale source de lois. De quoi susciter la crainte des coptes.

C’est d’ailleurs en l’absence d’une identité politique qu’un retour vers les racines religieuses devient le seul refuge, l’Etat ayant réprimé tous les courants de pensée et affaibli tous les partis politiques. Ce qui fait que la plupart des Egyptiens, selon Hanna, préfèrent ne pas se mêler du jeu politique. De toute façon, même les forces politiques les plus libérales ne sont jamais allées jusqu’à prôner une véritable laïcité et séparer la religion de l’Etat.

Une question de culture

Loin de la politique, c’est une culture égyptienne qui a changé. Aujourd’hui, c’est celle du rejet qui prévaut. Dans l’atmosphère générale actuel, il n’y a pas de formule qui fait oublier à tout un chacun son identité religieuse. Dans les écoles gouvernementales, par exemple, il devient coutume de désigner un élève par sa religion, souvent copte. Une atmosphère faite souvent de haine et de méfiance. Dans de petites mosquées, on n’éprouve pas de gêne à s’attaquer parfois aux chrétiens. Sélim Al-Awa, intellectuel qui participe au dialogue des religions, explique que c’est réciproque, des églises distribuent parfois des publications qui incitent à la haine des musulmans et de l’islam. On se souvient de la pièce de théâtre produite par une église copte à Alexandrie et qui était jugée insultante à l’islam et avait suscité des heurts interconfessionnels, il y a quelques mois.

Les deux communautés ne manquent pas d’autres moyens, y compris l’Internet. Il faudrait peut-être se connecter sur le Paltalk, des chat Room, qui exacerbent les différends religieux. Une chaîne satellite copte, Al-Hayat, est animée par un religieux résidant aux Etats-Unis, le père Zakariya. Le modérateur des émissions est un Mohamad converti au christianisme. Une provocation pour les musulmans, mais ceux-ci se donnent-ils la peine de regarder sur Internet ces dizaines de sites qui attaquent les chrétiens et les accusent d’impiété ?

Cet extrémisme copte serait-il lié à la montée des Frères musulmans ? Ou encore nourri par des coptes à l’exil (lire encadré) ? Il est clair qu’il y a un problème de dialogue. La société égyptienne semble avoir perdu cette capacité de dénouer les différends. Le problème serait lié à une conjoncture particulière et qui date de plusieurs années. Une chose est sûre : ce n’est pas un décret présidentiel qui va changer les choses, il y a tout un travail à faire à partir de la base elle-même. Commencer au moins par les écoles et inclure dans les manuels scolaires l’histoire copte. En comprenant l’autre, on finit bien par l’accepter.

Samar Al-Gamal

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Les pressions de l’étranger

La communauté copte, émigrée notamment aux Etats-Unis, est traversée de courants en faveur d’une intervention des pays occidentaux pour rétablir les droits des chrétiens.

C’est dans les années 1960, et plus précisément avec les politiques massives de nationalisation, que les coptes tout comme des membres d’autres communautés ont commencé à émigrer en dehors du pays. En ce temps, leur départ était souvent motivé par des raisons économiques, améliorer leur niveau de vie à l’heure où l’économie, très étatisée, offrait peu de chances en dehors de la fonction publique. Cependant, c’est dans les années 1980, alors que la politique d’ouverture économique venait d’être appliquée, que l’on voit le taux d’émigration des coptes s’élever de plus en plus. Ici alors, le motif change. Il s’agissait de la multiplication des attaques anticoptes, favorisée par la politique d’Anouar Al-Sadate. « C’est durant le règne d’Anouar Al-Sadate que le climat de fanatisme religieux a pris plus d’ampleur. Pour affaiblir le courant gauchiste et nassérien, Sadate a incité les appareils du gouvernement à encourager les activités des jeunes islamistes dans les universités. Il a libéré aussi en ce temps-là un grand nombre de détenus appartenant aux Frères musulmans. Ces mesures ont contribué à augmenter les tiraillements et heurts confessionnels », explique Abdel-Ghaffar Chokr, directeur du Centre des études arabes. Ce qui a rendu la situation de plus en plus compliquée, dans les années 1980, c’est la décision de Sadate d’exiler le pape Chénouda III.

L’émigration des coptes s’est accrue sous un fort sentiment de persécution avec comme principales destinations les Etats-Unis, le Canada et l’Australie. Ils sont à peu près deux millions de coptes expatriés. Mais c’est spécialement en Amérique que d’importantes associations coptes ont vu le jour, essayant de mettre en avant le problème copte dans le cadre de colloques, conférences et manifestations. Le but aurait été de mobiliser les pays occidentaux et les pousser à exercer des pressions sur l’Egypte pour mettre fin à la situation des coptes, qu’ils jugent intolérable.

Les personnalités les plus importantes à cet égard sont Adli Abadir, chef de l’Union copte, en Suisse, et Michael Mounir, aux Etats-Unis. Ces associations demandant une intervention étrangère pour résoudre le problème copte, elles sont pointées du doigt non seulement par le régime, mais aussi par leur église en Egypte et tous les coptes de l’intérieur. Ils les accusent d’attiser le feu et d’aggraver la situation.

Cette association a tenu deux conférences. Elles auraient été organisées avec la coopération d’autres associations américaines et même sionistes cherchant des prétextes pour intervenir dans le pays. « La plus grande majorité des coptes à l’étranger est très fidèle et patriotique. Seule une minorité pense profiter des pays étrangers pour parvenir à ses fins. Coptes ou musulmans, nous sommes enfin tous des Egyptiens. Et personne ne peut résoudre les problèmes des Egyptiens que les Egyptiens eux-mêmes. Toute autre solution provenant de l’extérieur ne sera d’aucun profit et ne servira qu’à élargir le fossé confessionnel dans le pays », souligne Georges Ishaq, coordinateur général du mouvement Kéfaya. Ishaq ajoute qu’il était l’un des premiers coptes à avoir refusé la visite, au Caire l’année dernière, de la commission des libertés religieuses du Congrès américain, voyant en elle une ingérence dans les affaires intérieures du pays. « Le problème doit être réglé dans un contexte purement égyptien, en invitant toutes les parties de la société au dialogue, musulmans, chrétiens, même les coptes à l’étranger. Un débat national sur la citoyenneté et l’instauration de l’Etat civil doit avoir lieu d’urgence », ajoute-t-il.

Selon Amr Hachem, politologue au Centre d’Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram, ces associations sont en voie de former un lobby très fort aux Etats-Unis, qui pourrait être très actif au moment du vote sur la reconduction des aides à l’Egypte, estimées à 2,1 milliards de dollars. Elles pourraient être suspendues si le Congrès estimait que l’Egypte ne garantit pas les libertés religieuses. Cette affaire peut être alors une carte de pression aux mains de Washington pour faire pression sur l’Egypte.

Georges Ishaq relève cependant, à cet égard, que le responsable des heurts confessionnels, c’est le régime lui-même et non pas les Egyptiens en tant que citoyens. « Il exerce une discrimination contre nous, à tous les niveaux ».

Quoi qu’il en soit, même si les associations coptes aux Etats-Unis ne représentent qu’une minorité, il n’en est pas moins vrai que si les doléances coptes ne sont pas prises en compte, les pressions étrangères ne feront qu’augmenter et trouveront sans doute plus d’échos. D’autant plus que d’autres communautés, dont les Nubiens, se sentent aussi discriminées et commencent à s’activer dans ce sens.

Aliaa Al-Korachi

 




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