L’utilisation généralisée du numérique a
changé la donne des courts métrages présentés par le festival.
De nouvelles manières de produire y apparaissent, bouleversant
leur économie et influençant leurs avancées esthétiques. Les
films autoproduits par les réalisateurs, ou nés d’une production
associative, se sont avérés des plus intéressants. Les solutions
qu’ils apportent aux problèmes du présent vont à contre-courant
de ce que la création offre de plus neuf. Ils interrogent les
diverses strates sociales et espaces privés pour comprendre ou
faire comprendre.
Les films les plus en vue étaient : Gheniwat
al-tir (Chant des oiseaux) de Attiya Al-Dardiri, Al-Guineih al-khamès
(La Cinquième livre) d’Ahmad Khaled, Sabah Al-fol (Bonne journée)
de Chérif Al-Bendari, Al-Ahlam (Les Rêves) d’Ahmad Oweiss,
Leilat 20 mars (La Nuit du 20 mars) de Lamis Saleh. Qu’en
retenir ? Une ligne de force et une sensation. Ligne de force :
la référence à un réel, la rencontre entre réalités et regards
affirment l’absence d’inspiration des jeunes vis-à-vis de
l’avenir, l’impossibilité de voir une issue au trou, à l’impasse
de l’ennui existentiel, du chômage et du manque de débouchés.
Une impression d’injustice. Leur amour meurtri et leurs espoirs
déçus dans la vie se cherchent à vue une nouvelle destinée. Ils
basculent dans la folle exaspération, l’intoxication. Tous ces
films sont traversés d’une énergie brutale, flirtant parfois
avec le fantastique. Mais la modestie des moyens et un moindre
souci formaliste permettent à leur rage modelée profil bas de
faire de leur modernité notre complice. Toutefois, une sensation
prime : le tissage de récits, de vibrations, où le fantasme, le
sexe, l’ivresse et les hallucinations se font écho.
Quelques repères, inévitablement partiels,
s’imposent. Dans Al-Agouz wal sahraa (Le Vieillard et le désert)
de Sayed Eissawi, l’observation attentive de quelques pans du
réel se peuple de réminiscences, d’angoisses personnelles et
collectives. Ali (Mohamad Nagati) dans le film veut épouser sa
bien-aimée, mais manque de ressources. Il cherche à émigrer.
Mais au cours d’un voyage pour Hurghada, il descend du bus et va
s’isoler dans le désert pour tout remettre en question. Un
vieillard qui habite le désert le récupère et se tresse entre
eux subtilement une amitié, pour donner au film à la fois son
unité, sa respiration et sa puissance. Le vieillard initie Ali
au devoir de travailler, de se réaliser dans toute œuvre qu’il
entreprend et de s’accrocher à ses objectifs. Ainsi,
miraculeusement le défi devient émouvant.
Un autre film mérite aussi le détour, Achane
tertahou (Pour vous faire plaisir) d’Ahmad Abdallah. Il prend à
rebrousse-poil tous les clichés où l’arrimage au réel sert
souvent de caution à toutes les paresses. Mona, une
assistante-réalisateur, y tente sans succès d’écrire et de
tourner son premier film. Elle fait fixation sur la publicité
d’un magasin de réparation de pianos, datant des années 1940, et
se voit projetée dans le passé, au seuil du magasin, où son
propriétaire l’invite à écouter le disque de Abdel-Wahab qui
vient d’être lancé sur le marché. Le film devient passionnant
par cette élégance fantasmagorique.
Pour faire bonne mesure, évoquons aussi le
film Gooan (But) de Zaki Al-Naggar, où le milieu rural, rugueux
de misère, vient à la lumière. Sa beauté se trouve explicitement
dans l’attitude de jeunes enfants qui défient la peur, leurs
incertitudes juvéniles et les assauts d’un fou affranchi des
codes et des jugements moraux. Leur quête sauvage d’un espace de
jeu dans un univers rural sous défonce chronique suscite notre
admiration. Elle alimente une songerie secrètement dialectique
sur la part d’enfance que nous conservons au fond de nous-mêmes,
vivace et jamais enrayée par les vicissitudes de la vie.
Cependant, à part le documentaire The Place I
call Home (Le Lieu que j’appelle ma patrie) de Tamer Ezzat, qui
élucide la notion d’appartenance à la patrie, les documentaires
présentés par le festival se révèlent vierges de toute
argumentation idéologique ou politique. Au lieu d’interroger,
caméra au poing, les conditions de vie de la population,
dessinant en négatif ou en positif l’histoire politique et
sociale récente, ils se cantonnent dans le recensement des
effets stylistiques et esthétiques de la description des oasis,
de l’art ancien propre aux époques révolues, du savoir-faire de
musiciens, de peintres ou de simples artisans. Nous avons vu
cela dans des films tels Konouz masriya (Trésors égyptiens) de
Eissa Mokhtar, Saher al-nagham (Magicien du chant) de Sami
Sorour ou Lamha an Hassan Fathi (Détail de la vie de Hassan
Fathi).
C’est ainsi que pendant que les courts
métrages ancrés dans leurs environnements esthétiques et
imaginaires sont capables de se renvoyer la balle par-dessus les
frontières artistiques et géopolitiques, les documentaires
refusent de se détacher d’une cécité qui caractérise leurs choix
par rapport au réel.
Amina Hassan