Il est 21h. Une foule dense fait la queue
devant le guichet du théâtre Al-Salam, à la rue Qasr Al-Aïni. Le
théâtre affiche complet. Le texte de Saadallah Wannous et la
mise en scène de Mourad Mounir ne sont pas sans encourager le
public. La pièce attire un aussi large public que lors de sa
première représentation en 1988, regroupant les mêmes stars
d’alors : Mohamad Mounir, Salah Al-Saadani, Fayza Kamal, Loutfi
Labib et autres. L’œuvre de Wannous, écrite en 1977, est basée
sur un jeu de narration, d’après un conte des Mille et Une Nuits.
Il s’agit d’un roi qui souffre de sa vie
routinière et monotone. Il cherche à se lancer dans une aventure
plaisante. Il décide d’adopter la vie d’un homme ordinaire et de
céder à celui-ci son royaume pour un seul jour. Et choisit, avec
l’aide de son ministre, un pauvre ivrogne (Abou-Azza) afin
d’opérer ce jeu de rôles. En effet, Abou-Azza n’est qu’un
marchand ayant fait faillite après avoir subi les machinations
de ses collègues du souk. Il rêvait d’être un jour à la tête du
pouvoir pour instaurer la justice dans le pays. Et avec le jeu
de rôles, cela s’avère enfin possible.
Abou-Azza (interprété par Salah Al-Saadani)
se prend vraiment pour un roi, et oublie toute sa vie passée. Il
devient même plus royaliste que le roi. Un vrai monarque. Le jeu
théâtral se dévoile, dès le début, grâce aux narrateurs. Le
déguisement et l’échange des rôles accentuent la forme du
théâtre dans le théâtre. Le metteur en scène, Mourad Mounir,
manipule bien cette structure par le biais des chansons
interprétées par Mohamad Mounir, écrites par Ahmad Fouad Negm et
composées par Hamdi Raouf. En fait, il a réussi à créer une
comédie musicale qui baigne dans une ambiance égyptienne et
populaire.
La voix du chanteur Mohamad Mounir, lequel se
présente en héros et narrateur, attire de plus en plus de
public. Les fans du chanteur se plaisent à voir leur star adulée
sur scène et à écouter ses chansons en direct. « J’ai vu ce
spectacle en 1988. En sortant du théâtre, j’avais acheté la
cassette. Aujourd’hui, j’ai voulu revoir la pièce, tellement je
l’avais aimée », dit un spectateur durant l’entracte.
Le public chante avec Mounir. Les paroles du
poète dialectal Ahmad Fouad Negm déclenchent ses
applaudissements. Il se sent impliqué dans la pièce qui le
concerne, car s’attaquant au rapport entre gouvernant et
gouverné.
Mounir chante environ 11 chansons assez
significatives, servant de charnières et liant les intrigues.
Souvent, la chanson introduit la scène, commente les événements
ou résume une séquence dramatique importante. Chorom borom (Mal
prémédité) explique toute la tyrannie de la relation entre
peuple et hommes au pouvoir. La chanson d’Al-Seboue (fête qui se
déroule une semaine après la naissance d’un enfant) raconte la
montée du pauvre Abou-Azza au pouvoir. Les acteurs narrateurs
chantent parfois avec Mounir comme dans un chœur.
Ainsi, le présent du narrateur et de ses
compagnons se mêle au passé du conte. Un va-et-vient s’effectue
entre les chansons dialectales, sarcastiques de Negm et le texte
classique de Wannous. Les insinuations politiques se multiplient
et dénoncent les abus du pouvoir.
La star Salah Al-Saadani profite du contexte
politique, abordé dans la pièce, pour déclarer ses opinions
politiques. Sur les planches, il fait plus office d’humoriste
que de comédien, évoquant à travers les blagues et les anecdotes
des sujets sociopolitiques d’actualité. Ainsi, sont traités des
dossiers brûlants, tels : les élections présidentielles, les
législatives, le pouvoir héréditaire, la grippe aviaire, les
chansons en vogue, etc. D’autres comédiens participent à cette
improvisation, à la légère mais dans un cadre plus limité. Les
effets humoristiques, les blagues, les anecdotes constituent une
astuce qui garantit d’arracher les rires du public. Pourtant, ce
dernier consacre exclusivement ses acclamations aux chansons de
Mounir.
May Sélim