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Hebdo : Quel est le fondement juridique qui permet d’incriminer
un journaliste ?
Ali Al-Ghatit
: La Constitution évoque
dans ses articles 47 et 48 le rôle du journalisme et sa mission
quant à éclairer la société, et ceci dans le cadre de l’intégrité
et de l’intérêt public. Nous avons aussi la loi sur l’organisation
de la presse qui régit la profession du journalisme, qui a précisé
les sanctions nécessaires et qui précise dans ses articles 7
et 9 que la pratique de la profession et la publication des
informations ne doivent en aucun cas constituer une raison pour
porter atteinte à l’intégrité et la liberté du journaliste.
Cette loi en aucun de ses articles n’évoque des peines pénales
ni fait référence au droit pénal comme code de sanctions. Or,
ce qui arrive c’est que les journalistes sont souvent jugés
selon les règles du droit pénal. Ainsi, sont-ils soumis à deux
codes et on peut dire qu’il y a une contradiction, qui doit
être annulée, entre ces deux droits.
— Quelles sont
les limites entre la critique et la diffamation ?
— En premier lieu,
il faut faire la différence entre la personne publique et la
personne privée. Une critique peut être adressée au travail
ou au fonctionnement de la personne publique car cela concerne
l’intérêt public. Mais si cette même critique est adressée à
une personne privée, elle sera considérée comme diffamation
et peut être soumise aux peines pénales. Quant à la personne
publique, la critique permise doit comprendre deux éléments
très importants : la bonne foi et l’authenticité de l’information
autant que possible bien sûr, car pour un journaliste il n’est
pas sûr qu’il puisse avoir tous les documents et informations
possibles. En ce qui concerne la bonne foi ou plutôt pour prouver
la mauvaise foi du journaliste, il faut que la personne publique
ait cherché à répondre en usant son droit de réponse et que
le journaliste ait refusé ou bien qu’il lui ait envoyé les informations
correctes et que celui-ci les a ignorées ou s’est tenu à son
opinion.
— Vous aviez
parlé du droit de réponse comme un élément essentiel pour la
bonne foi ...
— Bien sûr. Car
le but essentiel de la presse comme l’avait précisé la Constitution,
c’est d’éclairer la société et lui fournir des informations
et vérités qui ne sont pas à la disposition de tout le public.
Or, s’il n’y a pas de réponse, on ne saura pas exactement où
est la vérité ni l’information juste. Et là je pense que c’est
une marginalisation de la société.
La pratique de
la liberté d’expression est nouvelle en Egypte et nous ne l’appliquons
pas encore bien. Dans les dernières années, nous avons vu une
progression dans ce domaine, mais la faute n’est pas seulement
dans le droit mais aussi dans la pratique. Nous parlons de l’emprisonnement
des journalistes, et là je pense que nous avons sauté une étape
et qu’on ne doit même pas arriver à ce stade-là. Il faut d’abord
qu’il y ait le droit de réponse qui est stipulé dans la loi
selon des critères et conditions précis et ceci afin de compléter
le dialogue. Le journaliste n’a comme moyen que ses articles,
et donc il faut que la réaction soit aussi proportionnelle.
Je ne suis pas pour les sanctions pénales ni même les sanctions
pécuniaires, car cela constitue une menace au journaliste. De
plus, la personne publique aurait ainsi un pouvoir supérieur
à celui du journaliste.
— Pouvez-vous
nous dire quelle est la situation dans les pays où la liberté
d’expression est plus développée que chez nous ?
— Je n’ai pas entendu
des cas d’emprisonnement de journalistes, que ce soit en Europe
ou en Amérique tant que c’est une affaire d’intérêt public.
La personne publique, partout dans le monde, en acceptant sa
charge, a accepté la critique des médias, vu qu’elle est responsable
d’un service public. Nous avions le célèbre cas du Watergate
aux Etats-Unis lorsque le journaliste Bob Woodward avait publié
qu’il avait reçu une information selon laquelle il y a des écoutes
sur les conversations. Il n’avait pas de preuves, mais il l’avait
juste publiée. A cette époque, le président Nixon n’était pas
allé en justice, mais plutôt il a répondu aussi à travers la
presse et il y a eu un dialogue continu jusqu’à ce que tout
le monde ait connu la vérité.
— Que dites-vous
des personnes qui évoquent l’inconstitutionnalité du principe
du non emprisonnement des journalistes ?
— La Constitution
parle de l’égalité entre toutes les personnes. Ici, on ne parle
pas d’une immunité spéciale ou d’un certain privilège pour les
personnes travaillant dans une certaine institution ou les membres
du Syndicat des journalistes. Mais d’une immunité générale pour
toute personne exprimant son opinion dans la presse tant qu’elle
a respecté les critères déjà mentionnés.
— Ibrahim Soliman,
ex-ministre de l’Habitat, a retiré sa demande contre le journaliste
Abdel-Nasser Al-Zoheiri. Quel est l’effet de cet acte ?
— Normalement,
dans une procédure pénale, cela n’aurait eu aucun effet sur
la sanction pénale. Mais vu que nous sommes dans une affaire
de liberté d’expression, cela va annuler la sanction. C’est
le seul moyen de pouvoir mettre fin à cette affaire. Dans ce
genre de cas, on ne peut pas faire de réconciliation, car l’accusation
dès le début est que le journaliste est de mauvaise foi. Alors,
soit il est de mauvaise foi et doit être emprisonné, soit il
est de bonne foi et ses critiques et informations sont ainsi
justifiées. Il n’y a pas de compromis à faire.
— Selon vous,
quelle serait la solution juridique à cette crise concernant
la liberté d’expression en Egypte ?
— Je pense qu’il
faudrait juste ajouter une mention à la loi, selon laquelle
la personne publique ne tentera une action en justice qu’après
avoir cherché à exercer son droit de réponse. Ainsi je pense
que le but essentiel serait assuré, à savoir le dialogue entre
la personne publique et la presse. |