Pour
les intellectuels, c’est un coup porté à la liberté de pensée
et d’expression. La suspension, la semaine dernière, d’un spectacle
de la troupe Nagham Masri qui devait avoir lieu au théâtre d’Al-Guéneina,
au parc d’Al-Azhar au Caire, alimente donc la controverse. «
Nous sommes choqués par cette décision incompréhensible. C’est
une manière d’intimider les intellectuels et les artistes »,
déclare l’écrivain Gamal Ghitani.
Selon
un communiqué émis par la direction du théâtre, tout commence
le 23 février dernier lorsque la société Agha Khan qui gère
le parc, reçoit un appel téléphonique de l’adjoint du gouverneur
du Caire lui demandant d’annuler le spectacle de la troupe Nagham
Masri. Raison avancée par le responsable : la Sûreté de l’Etat
a des réserves sur le contenu des chansons présentées par la
troupe. Le responsable se serait même opposé au principe même
de l’existence d’un théâtre au parc d’Al-Azhar. Quelques jours
plus tard, le responsable justifiait cette décision en affirmant
dans la presse que la suspension des activités du théâtre vise
à éviter les « rassemblements qui portent atteinte à la sécurité
».
Toutefois,
il s’est uniquement agi d’instructions verbales. Car selon les
responsables d’Agha Khan, « le gouvernorat du Caire n’a envoyé
aucune lettre réclamant l’arrêt des activités du théâtre ».
La décision a soulevé quand même la colère des intellectuels.
Jeudi 2 mars, ils étaient plusieurs dizaines à manifester, place
Talaat Harb, au Caire, à l’appel d’intellectuels pour le changement
pour protester contre la décision du gouvernorat. « Interdire
un spectacle de cette manière est une attitude choquante et
honteuse. C’est une atteinte flagrante à la liberté de pensée
et d’expression », s’insurge le poète Bahaa Jahine, dont les
œuvres ont été présentées au théâtre du parc d’Al-Azhar.
Certains
écrivains, comme Gamal Ghitani, appellent à une mobilisation
générale pour défendre la liberté d’expression. « J’appelle
tous les partisans de la liberté qu’il s’agisse d’écrivains,
d’intellectuels, de journalistes ou de membres d’organisations
non gouvernementales à manifester leur opposition à ce qui se
passe dans notre pays », déclare Ghitani. Et d’exprimer son
étonnement : « Cet incident est venu montrer que toutes les
promesses de réformes démocratiques formulées par l’Etat ne
sont qu’une illusion. La mentalité de l’Etat n’a pas changé.
Il ne tolère pas les critiques. Où est cette prétendue liberté
d’expression alors que l’emprisonnement des journalistes continue
ainsi que l’intimidation des juges ? Et maintenant, c’est au
tour des artistes et des intellectuels ».
La
troupe Nagham Masri présente, entre autres, des chansons politiques
ironiques du célèbre chanteur populaire Al-Cheikh Imam ainsi
que des poèmes d’Ahmad Fouad Negm, dont les textes sont des
critiques acerbes à l’égard du pouvoir. De telles œuvres ne
sont pas interdites. Elles sont présentées habituellement à
l’Opéra ou dans des centres culturels fréquentés par des personnes
cultivées. Mais le parc d’Al-Azhar reçoit chaque jour plusieurs
milliers de citoyens de la classe populaire ce qui a probablement
alimenté les craintes du pouvoir.
Les
responsables du théâtre affirment qu’ils n’ont pas l’intention
de suspendre leurs activités tant qu’ils n’auront pas reçu d’instructions
écrites du gouvernorat. « Nous demandons l’intervention du gouverneur
du Caire, Abdel-Azim Wazir, personnellement pour résoudre ce
problème », affirme Basma Al-Husseini, responsable de la fondation
culturelle Al-Mawred al-saqafi (Ressource culturelle), qui s’occupe
de la programmation. Et d’ajouter : « Le Festival international
du printemps prévu mi-mars est maintenu tant que nous n’aurons
pas reçu de directives officielles. Nous espérons que le théâtre
continuera à jouer son rôle culturel et artistique au cours
de la prochaine période ».
Le
théâtre du parc d’Al-Azhar a été créé en avril 2005. Il a présenté
en tout une cinquantaine de spectacles .