Le
répit est terminé. Plus d’une quinzaine de membres de la Confrérie
des Frères musulmans viennent d’être arrêtés, mettant un terme
à l’état de tolérance relative à l’égard des Frères qui a récemment
marqué l’attitude de l’Etat.
C’est
en deux jours que la campagne s’est déroulée : cinq ont été
arrêtés dimanche, au lendemain de l’annonce par la confrérie
de onze arrestations. Les cinq membres ont été appréhendés dans
les gouvernorats de Guiza, dans une banlieue du Caire et à Ismaïliya,
au nord-est de la capitale. La confrérie avait annoncé l’arrestation
de 11 de ses membres. Rachad Bayoumi, membre du Bureau d’orientation,
la plus haute instance politique des Frères musulmans, qui revendique
deux millions de membres et le soutien de trois autres millions
de personnes à l’échelle nationale, est l’une des principales
figures à avoir été appréhendé. Les autres personnes arrêtées
appartiennent à la branche estudiantine du mouvement. Parmi
elles, figure Ahmad Abdel-Gawad, petit-fils de l’ancien guide
spirituel de la confrérie, Moustapha Machhour. Ces 11 personnes
ont été inculpées dimanche pour avoir comploté en vue de faire
« renaître les activités du groupe », selon des sources judiciaires.
Leur placement en détention pendant 15 jours a été ordonné en
attendant des investigations supplémentaires. Selon des sources
du ministère de l’Intérieur, la police a saisi lors des arrestations
des tracts reflétant l’idéologie de la confrérie et des documents
dépeignant leur stratégie d’infiltration et de prise de contrôle
d’organisations estudiantines et de syndicats.
La
dernière campagne d’arrestations de Frères musulmans remonte
aux législatives de novembre-décembre 2005, qui avaient vu une
percée historique du mouvement, ayant présenté des candidats
sous l’étiquette d’« indépendants ». Il avait remporté 88 des
454 sièges du Parlement. La quasi-totalité des personnes détenues
avaient été libérées fin janvier.
Pour
sa part, le guide spirituel de la confrérie, Mohamad Mahdi Akef,
a dénoncé ces arrestations, les qualifiant d’« injustifiées
» dans un communiqué publié samedi. « Les Frères musulmans rejettent
ces mesures autoritaires et dénoncent ces actes anticonstitutionnels
», affirme le communiqué, soulignant qu’ils « poursuivront leur
combat pour les libertés quel qu’en soit le prix »
Récemment,
les Frères ont été accusés d’avoir essayé d’exploiter à leur
profit l’affaire des caricatures jugées insultantes pour le
prophète Mohamad, parues dans un journal danois et reprises
par d’autres journaux européens. Les Frères ont appelé à des
manifestations et distribué des tracts appelant au boycott des
produits danois au moment où l’Etat cherchait l’apaisement.
Ce
qu’explique Nabil Abdel-Fattah, chercheur au Centre des Etudes
Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram.
«
Dans les circonstances actuelles, le message essentiel c’est
qu’il faut arrêter la mobilisation populaire. Cette affaire
constitue une importante menace pour la sécurité nationale et
la stabilité du régime. En outre, ces manifestations organisées
par les Frères contre l’atteinte au prophète Mohamad ont embarrassé
l’Etat qui a subi des pressions extérieures pour faire profil
bas vis-à-vis de cette affaire ».
Mais
les cadres de la confrérie ne voient pas le lien entre leur
exploitation de cette affaire et les récentes arrestations,
malgré leur proximité chronologique.
Essam
Al-Eriane, porte-parole de la confrérie, juge « incompréhensibles
» ces arrestations. Il estime que les Frères musulmans sont
souvent pris pour bouc-émissaire afin de détourner l’attention
publique. Si les Frères sont arrêtés aujourd’hui, c’est selon
lui pour couvrir la mauvaise gestion du dossier de la grippe
aviaire par le gouvernement ou encore le mécontentement populaire
au lendemain du naufrage du ferry Al-Salam, ayant fait un millier
de victimes. « N’est-il pas temps pour l’Etat de reconnaître
que les Frères musulmans sont une véritable force sur la scène
politique ? », se demande Al-Eriane.
Mohamad
Habib, numéro deux de la confrérie, affirme que tous les indices
laissaient prévoir un retour de la manière forte. « Le jeu de
la démocratie est terminé, l’Etat cherche actuellement la répression
de tous les mouvements et les forces politiques qui ont récemment
contribué à la relance de la vie politique. Bref, il s’agit
de régler les comptes avec tous les opposants », analyse Habib.
Pour étayer son point de vue, il cite la répression des manifestations
dénonçant les caricatures insultantes à l’égard du prophète,
l’ajournement des élections municipales ainsi que les déclarations
de Gamal Moubarak, chef du comité des politiques du parti au
pouvoir, qui a qualifié les Frères de « mouvement illégitime
». « Tout cela dévoile le vrai visage de l’Etat qui cherche
à entretenir l’état d’urgence, à maintenir le statu quo et à
affaiblir les Frères musulmans au sein du Parlement pour paver
le chemin vers l’hérédité du pouvoir », estime Habib. « Mais
le gouvernement a tort de penser que ses coups sécuritaires
puissent nous affaiblir. Nous avons un message, des principes
et une mission à accomplir », ajoute-t-il .