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Le bilan de la colère islamique !
Par Mohamed Salmawy
Il est de notre droit de nous demander : qu’a-t-on réalisé après avoir exprimé toute notre colère contre les caricatures odieuses publiées par le journal danois Jyllands-Posten, reprises par la suite par nombre de journaux européens ? L’objectif étant de savoir s’il en restera quelque chose ou si ce volcan de colère se soldera finalement par un retour à la situation antérieure.

Quant aux dirigeants non gouvernementaux dans les pays islamiques, leur problème est plus grand, car il réside essentiellement dans leur absence ou la faiblesse de leur présence. Cette faiblesse est liée à la fragilité de la société civile dans la plupart de nos pays islamiques. C’est la société officielle qui a la prédominance et qui détient seule les outils de règlement des crises. Il est vrai qu’avec le réveil démocratique qui s’est emparé des sociétés islamiques, certains dirigeants non gouvernementaux ont commencé à émerger, mais leur nombre demeure faible et leur influence reste minime.

Probablement, l’état de colère qui s’est emparé les dernières semaines des sociétés islamiques était le plus fort qu’elles aient jamais connu depuis des années. La colère est naturellement un état exceptionnel, c’est pourquoi elle disparaît rapidement parce qu’elle est contre la nature humaine. Cela nous pousse à nous demander ce qu’il en restera une fois qu’elle prend fin.

Je n’ai pas ici l’intention de critiquer les sentiments forts qui ont envahi toute la nation islamique depuis le Maroc jusqu’au Pakistan, mais je voudrais tout simplement mettre la chose dans son juste contexte. Mon intention est de décrire ce qui s’est passé et non pas de le critiquer. Les foules ne peuvent qu’exprimer leurs sentiments, alors que la mission des gouvernements est de les transformer en action concrète. C’est aussi la mission des dirigeants non gouvernementaux, religieux ou civils. Et c’est là que réside le problème. Les gouvernements dans les pays islamiques semblent dans leur majorité éloignés totalement du pouls des foules. Ils ne se soucient pas des préoccupations ou de ce qui met le public en colère, sauf s’il s’agit d’un phénomène qui menace leur propre survie et non pas d’une cause nationale. D’ailleurs, ces gouvernements estiment qu’ils sont les seuls capables de diagnostiquer le mal et de prescrire les remèdes. Et puisque ces gouvernements n’ont pas accédé au pouvoir à travers des élections, leur survie ne repose nullement sur le consentement populaire. C’est pourquoi il était « normal » que les gouvernements des pays islamiques ne fassent pas corps avec les sentiments des foules, exacerbées par la publication de ces caricatures qui donnent de l’islam une image de violence sanguinaire et de terrorisme. On s’est imaginé que cette affaire des caricatures sera traitée par les gouvernements islamiques selon les calculs de leurs relations avec les pays occidentaux qui ont publié ces caricatures et avec l’Occident en général qui a exprimé sa solidarité avec ce qu’il appelle liberté d’expression, qui ne doit être limitée par aucune considération, y compris religieuse.

Les dirigeants religieux appartiennent, quant à eux, à deux catégories : ou bien des dirigeants religieux officiels appartenant à l’institution religieuse gouvernementale et qui prennent leur décision selon les intérêts du gouvernement, loin des sentiments du public. Ou bien ce sont des dirigeants qui ont émergé à l’extérieur du cadre de l’institution religieuse officielle, qu’ils critiquent. Cependant, ces dirigeants sont toujours étouffés par le gouvernement et l’institution religieuse, et se limitent à des cellules secrètes, à l’instar de celles de gauche que nos sociétés ont connues au milieu du siècle dernier.

Tel étant l’état des directions dans les pays islamiques, il était tout à fait normal que cette colère publique ne soit pas rationalisée ou orientée vers une direction sage susceptible d’investir ce sentiment pour réaliser des objectifs pratiques qui se traduiront sur le terrain une fois terminé ce sentiment.

L’expression de la colère était tout ce que les peuples arabes pouvaient faire dans les conditions contraignantes présentes. On ne peut donc pas critiquer cette colère. La critique doit plutôt s’adresser à l’absence de dirigeants avertis.

La question qui s’impose aujourd’hui est de savoir ce qui restera de cette révolte populaire après que le volcan se soit calmé. A mon avis, il en restera quelque chose : du positif et du négatif. Le positif sera le souvenir de cette révolte qui a surpris, voire déséquilibré l’Occident. Ils ont réalisé que ce large corps islamique s’est soudain réveillé pour se révolter, poussant peut-être l’Occident à prendre conscience qu’il est allé loin en faisant peu de cas du monde islamique.

Quant au côté négatif, il se résume dans le fait que l’expression de la colère a contribué à ancrer davantage chez les Occidentaux l’idée que cette colère est une qualité inhérente chez les musulmans. Surtout que brûler les ambassades et attaquer les intérêts et les compagnies danoises n’étaient pas les seuls moyens d’exprimer la colère, ce qui a suscité la réserve de beaucoup en Occident. Ils ont alors commencé à prendre des mesures empêchant la répétition de telles scènes de violence rejetées par la mentalité occidentale.

Nous avons tous oublié une évolution extrêmement importante qui a eu lieu en Grande-Bretagne. C’est l’adoption par le Parlement la semaine dernière d’une loi incriminant toute « Glorification du terrorisme ». Les observateurs estiment que sans cette campagne de colère qui a envahi la société anglaise, le Parlement n’aurait jamais approuvé cette loi. La nouvelle loi fait encourir une peine de prison ou une amende à toute personne ayant défendu, justifié ou glorifié ce que l’Occident appelle « terrorisme ». Ce terrorisme peut être une défense légitime des peuples contre les forces d’occupation, comme en Palestine ou en Iraq. En vertu de cette loi, de telles campagnes ne peuvent jamais se reproduire, même si elles ne recourent pas à la violence. A titre d’exemple, les manifestants contre les caricatures ne peuvent plus brandir des pancartes réclamant « la mort aux caricaturistes danois », ou appelant à l’exécution des responsables de ces caricatures diffamant le prophète. Selon cette loi, de telles caricatures glorifient ce terrorisme et appellent les gens à le commettre.

Cette loi est passée inaperçue dans le monde islamique et nous ne l’avons pas remarquée au milieu de notre révolte, qui a détourné notre attention d’autres incidents non moins importants.

Nous aurions dû faire une pause devant cette loi parce qu’elle a distingué manifestement deux voies. La première est celle d’exprimer la colère aux niveaux les plus élevés de violence, et c’est que nous avons fait. Et la seconde est celle de prendre les mesures nécessaires pour garantir la non-répétition de ces événements, et c’est ce qu’a fait le Parlement britannique.

De notre côté, nous aurions dû faire l’effort nécessaire pour promulguer une loi qui empêcherait la diffamation de l’islam, comme l’ont fait les milieux juifs en France, en Allemagne et en Autriche.

Le bilan global de cette révolte arabe et islamique qui a occupé le monde ces dernières semaines serait plutôt pour nous négatif. Car une fois que les esprits se seront calmés, il n’en restera rien de ce volcan de colère. Par contre, la loi britannique empêchant une telle réaction de se reproduire sera toujours en vigueur et influera le cours des événements. Une loi qui punira tous ceux qui oseront « glorifier » ce que l’Occident appelle terrorisme .

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