Il
est de notre droit de nous demander : qu’a-t-on réalisé après
avoir exprimé toute notre colère contre les caricatures odieuses
publiées par le journal danois Jyllands-Posten, reprises par
la suite par nombre de journaux européens ? L’objectif étant
de savoir s’il en restera quelque chose ou si ce volcan de colère
se soldera finalement par un retour à la situation antérieure.
Quant aux dirigeants non gouvernementaux
dans les pays islamiques, leur problème est plus grand, car
il réside essentiellement dans leur absence ou la faiblesse
de leur présence. Cette faiblesse est liée à la fragilité de
la société civile dans la plupart de nos pays islamiques. C’est
la société officielle qui a la prédominance et qui détient seule
les outils de règlement des crises. Il est vrai qu’avec le réveil
démocratique qui s’est emparé des sociétés islamiques, certains
dirigeants non gouvernementaux ont commencé à émerger, mais
leur nombre demeure faible et leur influence reste minime.
Probablement,
l’état de colère qui s’est emparé les dernières semaines des
sociétés islamiques était le plus fort qu’elles aient jamais
connu depuis des années. La colère est naturellement un état
exceptionnel, c’est pourquoi elle disparaît rapidement parce
qu’elle est contre la nature humaine. Cela nous pousse à nous
demander ce qu’il en restera une fois qu’elle prend fin.
Je
n’ai pas ici l’intention de critiquer les sentiments forts
qui ont envahi toute la nation islamique depuis le Maroc jusqu’au
Pakistan, mais je voudrais tout simplement mettre la chose
dans son juste contexte. Mon intention est de décrire ce qui
s’est passé et non pas de le critiquer. Les foules ne peuvent
qu’exprimer leurs sentiments, alors que la mission des gouvernements
est de les transformer en action concrète. C’est aussi la
mission des dirigeants non gouvernementaux, religieux ou civils.
Et c’est là que réside le problème. Les gouvernements dans
les pays islamiques semblent dans leur majorité éloignés totalement
du pouls des foules. Ils ne se soucient pas des préoccupations
ou de ce qui met le public en colère, sauf s’il s’agit d’un
phénomène qui menace leur propre survie et non pas d’une cause
nationale. D’ailleurs, ces gouvernements estiment qu’ils sont
les seuls capables de diagnostiquer le mal et de prescrire
les remèdes. Et puisque ces gouvernements n’ont pas accédé
au pouvoir à travers des élections, leur survie ne repose
nullement sur le consentement populaire. C’est pourquoi il
était « normal » que les gouvernements des pays islamiques
ne fassent pas corps avec les sentiments des foules, exacerbées
par la publication de ces caricatures qui donnent de l’islam
une image de violence sanguinaire et de terrorisme. On s’est
imaginé que cette affaire des caricatures sera traitée par
les gouvernements islamiques selon les calculs de leurs relations
avec les pays occidentaux qui ont publié ces caricatures et
avec l’Occident en général qui a exprimé sa solidarité avec
ce qu’il appelle liberté d’expression, qui ne doit être limitée
par aucune considération, y compris religieuse.
Les dirigeants
religieux appartiennent, quant à eux, à deux catégories :
ou bien des dirigeants religieux officiels appartenant à l’institution
religieuse gouvernementale et qui prennent leur décision selon
les intérêts du gouvernement, loin des sentiments du public.
Ou bien ce sont des dirigeants qui ont émergé à l’extérieur
du cadre de l’institution religieuse officielle, qu’ils critiquent.
Cependant, ces dirigeants sont toujours étouffés par le gouvernement
et l’institution religieuse, et se limitent à des cellules
secrètes, à l’instar de celles de gauche que nos sociétés
ont connues au milieu du siècle dernier.
Tel étant l’état
des directions dans les pays islamiques, il était tout à fait
normal que cette colère publique ne soit pas rationalisée
ou orientée vers une direction sage susceptible d’investir
ce sentiment pour réaliser des objectifs pratiques qui se
traduiront sur le terrain une fois terminé ce sentiment.
L’expression
de la colère était tout ce que les peuples arabes pouvaient
faire dans les conditions contraignantes présentes. On ne
peut donc pas critiquer cette colère. La critique doit plutôt
s’adresser à l’absence de dirigeants avertis.
La question qui
s’impose aujourd’hui est de savoir ce qui restera de cette
révolte populaire après que le volcan se soit calmé. A mon
avis, il en restera quelque chose : du positif et du négatif.
Le positif sera le souvenir de cette révolte qui a surpris,
voire déséquilibré l’Occident. Ils ont réalisé que ce large
corps islamique s’est soudain réveillé pour se révolter, poussant
peut-être l’Occident à prendre conscience qu’il est allé loin
en faisant peu de cas du monde islamique.
Quant au côté
négatif, il se résume dans le fait que l’expression de la
colère a contribué à ancrer davantage chez les Occidentaux
l’idée que cette colère est une qualité inhérente chez les
musulmans. Surtout que brûler les ambassades et attaquer les
intérêts et les compagnies danoises n’étaient pas les seuls
moyens d’exprimer la colère, ce qui a suscité la réserve de
beaucoup en Occident. Ils ont alors commencé à prendre des
mesures empêchant la répétition de telles scènes de violence
rejetées par la mentalité occidentale.
Nous avons tous
oublié une évolution extrêmement importante qui a eu lieu
en Grande-Bretagne. C’est l’adoption par le Parlement la semaine
dernière d’une loi incriminant toute « Glorification du terrorisme
». Les observateurs estiment que sans cette campagne de colère
qui a envahi la société anglaise, le Parlement n’aurait jamais
approuvé cette loi. La nouvelle loi fait encourir une peine
de prison ou une amende à toute personne ayant défendu, justifié
ou glorifié ce que l’Occident appelle « terrorisme ». Ce terrorisme
peut être une défense légitime des peuples contre les forces
d’occupation, comme en Palestine ou en Iraq. En vertu de cette
loi, de telles campagnes ne peuvent jamais se reproduire,
même si elles ne recourent pas à la violence. A titre d’exemple,
les manifestants contre les caricatures ne peuvent plus brandir
des pancartes réclamant « la mort aux caricaturistes danois
», ou appelant à l’exécution des responsables de ces caricatures
diffamant le prophète. Selon cette loi, de telles caricatures
glorifient ce terrorisme et appellent les gens à le commettre.
Cette loi est
passée inaperçue dans le monde islamique et nous ne l’avons
pas remarquée au milieu de notre révolte, qui a détourné notre
attention d’autres incidents non moins importants.
Nous aurions
dû faire une pause devant cette loi parce qu’elle a distingué
manifestement deux voies. La première est celle d’exprimer
la colère aux niveaux les plus élevés de violence, et c’est
que nous avons fait. Et la seconde est celle de prendre les
mesures nécessaires pour garantir la non-répétition de ces
événements, et c’est ce qu’a fait le Parlement britannique.
De notre côté,
nous aurions dû faire l’effort nécessaire pour promulguer
une loi qui empêcherait la diffamation de l’islam, comme l’ont
fait les milieux juifs en France, en Allemagne et en Autriche.
Le bilan global
de cette révolte arabe et islamique qui a occupé le monde
ces dernières semaines serait plutôt pour nous négatif. Car
une fois que les esprits se seront calmés, il n’en restera
rien de ce volcan de colère. Par contre, la loi britannique
empêchant une telle réaction de se reproduire sera toujours
en vigueur et influera le cours des événements. Une loi qui
punira tous ceux qui oseront « glorifier » ce que l’Occident
appelle terrorisme .