Le ministre a raconté à la chambre une
anecdote révélatrice. Répondant à une question de son
oncle, Boutros Boutros-Ghali, l’ex-secrétaire général
des Nations-Unies, concernant les nouvelles au ministère
des Finances qu’il dirige depuis à peu près deux années,
le ministre lui a répondu que tout va bien. Alors son
oncle lui a répondu : « Tu n’es donc pas un bon ministre
des Finances. Le bon ministre des Finances doit être détesté
par le public ».
Qu’est-ce que Ghali a fait pour mériter
l’applaudissement des hommes d’affaires et que les autres
ministres des Finances n’ont pas fait ? Les derniers chiffres
publiés par le ministère des Finances, dans sa relativement
nouvelle publication, Rapport mensuel des finances, témoignent
de ce que ce ministère a réalisé durant les deux dernières
années. Le déficit total du budget par rapport au PIB
a chuté de 10,5 % en 2002/3 à 9,3 en 2004/5. C’est vrai
que ce déficit reste toujours très élevé, mais au moins
la courbe ascendante du déficit a été stoppée. Le ministre
des Finances travaille donc à restaurer l’équilibre du
budget, quelque chose que les hommes d’affaires doivent
apprécier parce que cet équilibre même est un souci pour
eux, chacun dans son entreprise.
Mais comment le ministre des Finances
a-t-il fait ? Devant un déficit budgétaire, il n’existe
que deux options : accroître les revenus, ou réduire les
dépenses, ou les deux à la fois. Notre ministre des Finances
a pris la deuxième option. Ainsi, les dépenses publiques
en pourcentage du PIB ont chuté de 30,5 % en 2002/3 à
29,5 % en 2004/5. Quant aux revenus, ils ont aussi chuté
de 21,4 % à 20,5 %.
Comment le ministère des Finances a-t-il
réduit les dépenses publiques ? Cela a été principalement
fait par le contrôle des salaires des fonctionnaires de
l’Etat. Ainsi, leur part dans les dépenses a chuté de
26,5 % 2002/3 à 25,9 % en 2004/5. Le gouvernement Nazif,
avec l’appui du fils du président Gamal Moubarak, a réussi
à marquer un point contre la bureaucratie. Cela explique
donc la chaleur avec laquelle on a reçu le ministre des
Finances dans la Chambre égypto-américaine.
Mais l’Etat n’est pas une entreprise.
L’entreprise est heureuse quand son budget révèle une
chute des dépenses et une augmentation des revenus. L’Etat
ne peut pas se contenter de restaurer l’équilibre dans
ses comptes, mais il est responsable en plus de restaurer
l’équilibre dans la société. Ce qui ne peut pas être réalisé
avec les taux de pauvreté et de chômage qui frappent une
bonne partie de la société égyptienne. La question n’est
pas seulement d’ordre moral : il n’est plus acceptable
de rester immobile face à la paupérisation de larges secteurs
de la société. Elle relève aussi de l’efficacité économique.
Si le projet du régime est de réaliser un développement
capitaliste, comment cela peut être réalisé avec une main-d’œuvre
aussi misérable dans ses connaissances, dans sa santé
et dans son épanouissement ? Impossible. L’économie a
besoin d’un accroissement des ressources consacrées à
l’éducation et à la santé.
Pour dire la vérité, la baisse des revenus
en pourcentage de PIB a été déjà prévue par le ministre
des Finances qui met en application la nouvelle loi sur
les impôts depuis un an, cette loi qui a diminué le taux
d’imposition sur les entreprises. La théorie adoptée par
le ministère des Finances est que la chute dans les revenus
sera suivie d’une hausse. En effet, la réduction des taux
d’imposition aura l’effet d’encourager les hommes d’affaires
à se plier à la loi et payer les impôts. Le problème réside
toutefois dans le fait que la fraude fiscale en Egypte
provient non seulement d’une conviction ferme de la part
des patrons que l’Etat est prédateur et gourmand, mais
également d’une conviction non moins ferme que les dépenses
publiques ne sont pas efficacement utilisées, soit pour
des raisons de médiocrité de la bureaucratie égyptienne,
soit pour des raisons de corruption.
Cela déplace le problème vers la sphère
politique. Seul un gouvernement légitime, élu et jouissant
d’une popularité réelle dans la rue peut convaincre les
hommes à se plier au fisc ou les contraindre quand il
le faut.