| Enfants.
Leur monde est désormais parsemé d’images télé sur la
grippe aviaire, la Palestine, ou la guerre en Iraq. Une
actualité qu’ils saisissent mal et qui perturbe leurs
jeux de tous les jours. Comment réagissent-ils face à
ce déferlement médiatique ? Enquête. |
| Le
poids de l’actualité |
| Il
est 8 heures du matin. Dans la vaste cour d’un établissement
scolaire, les élèves se sont rassemblés pour le salut
du drapeau. C’est dans un silence total que l’hymne national
retentit pendant que deux élèves hissent le drapeau. Cette
cérémonie terminée, tous les regards se braquent sur Ahmad
qui s’avance vers la tribune. Sa mission est d’informer
ses camarades sur certains sujets qui font l’actualité
à travers un journal qu’il a préparé en collaboration
avec ses enseignants. Debout face à un micro, il lit les
dernières nouvelles. C’est la grippe aviaire qui fait
la une de sa gazette. « Ce virus apparu pour la première
fois en Chine a traversé les frontières pour s’étendre
dans plusieurs pays du monde. De son nom scientifique
H5NI, il est transmis par les oiseaux, et les recherches
n’ont pas prouvé qu’une personne atteinte pouvait en contaminer
une autre », explique-t-il à ses camarades qui le suivent
attentivement. Puis il précise : « Il faut appliquer certaines
mesures de protection et éviter tout contact avec les
oiseaux. Et si par hasard, l’un de vous en découvre un
mort, il doit aviser son enseignant. N’ayez pas peur de
consommer des œufs ou de la viande de volaille, à condition
que ces aliments soient bien lavés et cuits à 100 degrés.
N’oubliez pas qu’une anémie est aussi redoutable pour
les enfants que la grippe aviaire ». Et d’ajouter : «
Qu’est-ce qui s’est passé d’important cette semaine et
que l’on ne doit pas ignorer ? Autrement dit, qu’avez-vous
vu à la télévision, entendu à la radio, qui mérite une
explication ? Car souvent les informations sont communiquées
dans un langage d’adulte et on ne comprend pas tout ou
très mal ». Il se tait un instant, puis reprend comme
un journaliste professionnel : « Notre journal est un
vrai journal d’information comme celui des grands. Il
n’y a pas de sujet tabou. La guerre en Iraq, le tsunami,
les élections parlementaires, etc. tout cela, les adultes
le saisissent facilement. Ce qui n’est pas évident pour
nous, car les grands pensent qu’on va tout apprendre à
l’école. Et ce journal permet de donner clairement toutes
les explications ».
Virus
H5NI, naufrage du ferry égyptien, Coupe d’Afrique, guerre
en Iraq et bien d’autres sujets qui font l’actualité ne
passent pas inaperçus pour un enfant exposé inévitablement
aux médias.
Et
depuis que la grippe aviaire a été détectée en Egypte,
le ministre de l’Education a demandé à tous les établissements
scolaires d’y consacrer leur premier cours. Une occasion
de parler d’un sujet qui défraie la chronique.
D’après
la sociologue Nadia Radwane, l’Egypte doit faire face
à cette révolution médiatique à laquelle elle n’est pas
tout à fait préparée. L’enfant qui fait partie de cet
univers n’est pas à l’abri de cette mutation avec ses
côtés positifs et négatifs. Le grand défi est de savoir
choisir la meilleure manière de s’adresser aux enfants
qui ont l’avantage aujourd’hui de découvrir le monde avec
ses hauts et ses bas, ses maux et ses joies grâce à ce
petit écran qui leur transmet les informations quotidiennement
et à domicile. |
Pas
de presse spécialisée
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Dans
un des clubs sportifs réservés à la classe moyenne à Madinet
Nasr, des garçons et des filles âgés entre 14 et 18 ans
sont en train de parler. On est même surpris par la maturité
de leur discours. « Dans une société où l’information
défile à toute vitesse, il y a de quoi perdre la tête.
Ne pas saisir une information c’est se faire une fausse
idée de la réalité », confie Amr, 17 ans, élève dans une
école publique. Il poursuit : « En Egypte, le problème
est qu’il n’existe pas un genre de presse écrite s’adressant
aux enfants qui désirent en savoir plus sur des sujets
épineux ». En effet, la plupart des magazines et programmes
conçus pour les enfants n’ont pas évolué avec leur mentalité.
C’est le même discours des années 1950.
A
cette époque, la radio ou la presse écrite ne servait
pas de moyen de communication pour les enfants.
De
nos jours, ils sont au courant de tout à travers le net
ou tout simplement en zappant sur les différentes chaînes
satellites.
Héba,
16 ans, élève dans une école française, réplique en précisant
que la France a connu ce genre de presse qui s’adresse
aux plus jeunes à travers un journal régional créé en
Alsace il y a 20 ans. Ce Journal De l’Enfant (JDE), elle
l’a découvert grâce à l’Internet. « Aujourd’hui, il est
diffusé à plus de 50 000 exemplaires. 17 000 écoles y
sont abonnées. Le JDE est présent dans 109 pays du monde
: des Etats-Unis au Japon (où il est traduit), en passant
par l’Europe, l’Afrique, etc. », explique Héba en poursuivant
que cette presse parvient à simplifier les sujets qui
font l’actualité en utilisant des termes faciles et compréhensibles.
Elle
cite aussi l’exemple de la guerre de l’Iraq qui a éclaté
à proximité de l’Egypte. « Je cherche à connaître les
dessus de cette guerre et je veux comprendre les raisons
de cette tension qui existe entre les différentes communautés
chiites, sunnites, kurdes, etc. ». Les informations rapportées
par la presse sont trop compliquées, alors que les journalistes
sont supposés les transmettre aux lecteurs dans un langage
accessible. Grâce au JDE et en quelques lignes, j’ai eu
les informations nécessaires, à savoir quelques dates
importantes, le nombre de soldats américains, les circonstances
de l’arrestation de Saddam et son jugement, les principaux
partis et ainsi de suite. Une chose qui fait encore défaut
en Egypte. |
La
guerre d’Iraq et les devoirs
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Dissimulé
derrière un arbre pour fumer sa cigarette loin des regards
des agents de l’ordre qui sillonnent le club pour pincer
les contrevenants, Sameh, 14 ans, intervient dans la
discussion. « Avez-vous le temps de lire autre chose
? Moi pas. Les programmes scolaires sont si chargés.
L’actualité est pour moi bien plus simple, celle par
exemple de ce fiancé de Haïfaa qui a offert à sa dulcinée
une bague de quelques milliards de dollars. Que va m’apporter
la cause palestinienne et en quoi la guerre d’Iraq peut-elle
m’intéresser ? », dit-il. Non loin de ces
adolescents, une autre discussion a lieu entre des petits
gamins qui ont suivi avec beaucoup d’attention la Coupe
d’Afrique. « As-tu vu Drogba, ce fameux joueur ivoirien.
Il a marqué un but extraordinaire », commente Walid,
âgé de 6 ans. Ce dernier semble être mordu par cette
actualité au point qu’il est coiffé à la Mido, le joueur
égyptien. « Il me semble que Waël Gomaa et Essam Al-Hadari
vont décrocher des contrats avec des équipes étrangères.
Ils ont été remarquables lors de ce championnat. Mon
père m’a dit qu’ils vont doubler de prix et passer dans
la catégorie des bons joueurs », répond Mohamad, âgé
de 7 ans, prenant le ton d’un critique sportif.
D’après
Azza Khalil, professeur de pédagogie, la famille joue
le rôle de guide à l’enfant.
Par
exemple, si les parents suivent quotidiennement le journal
télévisé, l’enfant sera automatiquement obligé de suivre
ce genre d’émission et ceux qui s’intéressent aux nouvelles
des artistes inciteront leurs enfants à le faire. Et
donc, plus la famille est cultivée, plus le niveau intellectuel
des enfants est élevé. Selon un autre sociologue qui
a requis l’anonymat, le fait de créer des moyens de
médias qui s’adressent aux enfants est d’une grande
importance, surtout face à cette invasion médiatique
et ce flux d’informations qui nous vient de l’étranger.
Une invasion à laquelle la nouvelle génération doit
faire face par un savoir pondéré et juste, car beaucoup
de principes ont été secoués comme par exemple l’idée
de la nation arabe. « Mais si la nouvelle génération
reste indifférente à tout ce qui l’entoure, c’est exactement
ce que cherchent les nouvelles forces impérialistes.
Un citoyen acculé par la vie quotidienne et indifférent
aux causes universelles », conclut-il .
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| Dina
Darwich
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Dr
Rafeda Askar, experte
en pédagogie et directrice d’école, met l’accent sur l’importance
d’informer les enfants sur les sujets qui font l’actualité. |
«
Un enfant doit savoir que la vie n’est pas toujours rose
» |
Al-Ahram
Hebdo : Avec une telle invasion médiatique, il est difficile
de mettre à l’écart un enfant de tout ce qui se passe
autour de lui, que pensez-vous ?
Rafeda
Askar : Informer un enfant des sujets qui font l’actualité
dans les journaux, la radio, la télévision ou les chaînes
satellites est une chose utile pour forger sa personnalité.
Lorsque l’enfant est au courant de ce qui se passe autour
de lui, on lui apprend à réagir avec tout cela. Il est
capable de donner son opinion selon son entendement et
sa petite expérience. On tient régulièrement des tables
rondes à la bibliothèque de l’école en compagnie des enfants.
On leur présente un sujet d’actualité à débattre. Les
élèves sont divisés en deux groupes : un pour la cause,
l’autre contre. Chaque enfant doit donner son avis en
l’argumentant. Ainsi, les élèves s’habituent à s’exprimer
et c’est ce qui va leur donner confiance en eux-mêmes.
Plus tard, ils sauront s’exprimer et réagiront autrement
que des personnes passives face aux contraintes et problèmes
sociaux. —
Autrefois, l’école jouait un rôle primordial à travers
la radio scolaire pour mettre les enfants au courant de
l’actualité, est-ce encore le cas ? —
La radio scolaire joue un rôle important dans l’information.
Cependant, on essaie de moderniser ce moyen de média classique.
Le discours a pris une autre tournure, car il n’est plus
direct. On essaie plutôt de proposer des émissions ou
des feuilletons radiophoniques. Un sujet comme la grippe
aviaire, on l’a présenté à la radio de l’école à travers
un dialogue entre un enfant et un médecin et, grâce à
cette mise en scène, on a pu donner à l’enfant des informations
scientifiques justes dans un nouveau cadre original pour
l’aider à comprendre et à prendre certaines précautions.
Ainsi on tente de le faire réfléchir de manière logique,
surtout que certains médias ont présenté le sujet d’une
façon qui a beaucoup effrayé les enfants. Du coup, nombreux
sont ceux qui se sont abstenus de manger de la viande
de volaille, alors que l’on sait que le virus meurt lorsque
cette viande est cuite, et donc elle ne présente aucun
danger pour la santé. Cependant, si cette radio scolaire
reste le moyen de communication le plus classique, il
existe par ailleurs d’autres moyens pédagogiques par lesquels
on arrive à pousser l’enfant à suivre l’actualité.
—
Alors pouvez-vous citer des exemples ?
—
Durant les grandes fêtes que connaît l’Egypte chaque année,
telles que Ramadan, Noël copte et catholique, Saint-Valentin
et Cham Al-Nessim, l’école revêt un décor avec tous les
aspects de la cérémonie pour mettre l’enfant dans l’ambiance
de l’actualité.
Certains
cours, par exemple, sont programmés pour débattre des
sujets qui font l’actualité comme les cours de matières
sociales. Certains thèmes ont été abordés par des élèves
du préparatoire à travers un travail de recherche et des
affiches. Durant le premier trimestre, on a même publié
une revue intitulée Soucis et joie des Egyptiens réalisée
entièrement par les enfants. Dans cette revue, les élèves
ont rédigé des articles sur trois thèmes d’actualité :
le premier concernant le naufrage du ferry en mer Rouge,
le second sur les caricatures portant atteinte au prophète
et le troisième sur la grippe aviaire et même la Coupe
d’Afrique des nations remportée par l’Egypte. Parfois
aussi, on met l’enfant en pleine actualité à travers une
expérience personnelle avec les héros de l’événement.
—
Quand et comment recourez-vous à un tel moyen ?
—
Après que l’Egypte a remporté la Coupe d’Afrique des nations,
j’ai remarqué un élan patriotique chez les jeunes. Une
chose prometteuse, surtout que cette nouvelle génération
souffrait d’une crise identitaire. Le championnat a révélé
ce grand amour pour leur patrie. Et j’en ai profité pour
l’exploiter à fond en invitant les joueurs à passer une
journée avec les enfants. Une occasion pour eux de rencontrer
leurs fans et d’avoir des autographes, car les bons moments
qu’a connus l’Egypte resteront à jamais gravés dans leur
mémoire. J’étais particulièrement heureuse de voir les
enfants saluer leur drapeau avec beaucoup de fierté.
—
Mais est-ce que vous pensez qu’on doit informer l’enfant
même des catastrophes ? —
Oui, bien sûr. Car un enfant doit savoir que la vie n’est
pas toujours rose, elle est parfois injuste. Ce moyen
lui permettra plus tard de mieux faire face aux problèmes
de la vie. Et si on se contente de ne lui présenter que
les bonnes nouvelles, il ne sera pas assez réaliste. Mais
pour annoncer de tels sujets, il faut le faire prudemment
et succinctement. C’est ainsi par exemple qu’on a mis
au courant les enfants du naufrage en mer Rouge.
—
Et les causes sensibles comme le dossier palestinien et
la guerre en Iraq, pensez-vous que l’enfant doit suivre
de tels sujets d’actualité ? —
Je pense qu’on peut le mettre au courant lorsque cette
actualité est importante, mais le fait de lui donner chaque
jour les développements d’une situation dérisoire là-bas
est risqué, car il peut déprimer. —
La France a connu, il y a plus de 20 ans, une presse qui
s’adresse à l’enfant pour lui transmettre des informations
adéquates à son âge à travers le JDE. Ne pensez-vous pas
que l’Egypte manque d’un tel service ?
—
Ce manque est dû à une certaine mentalité et une vision
des choses. On ne fait pas assez confiance à l’enfant.
En Europe et aux Etats-Unis, il existe des œuvres artistiques
et des programmes télévisés réalisés par les enfants de
A à Z. Cependant, l’enfant égyptien n’a pas eu cette opportunité
de mettre en avant sa créativité. D’ailleurs, un projet
pareil exige un énorme budget. Qui est donc le producteur
qui va se lancer dans une telle aventure, surtout que
le fruit d’un tel travail ne se fera pas sentir aussitôt
et que la plupart des sponsors sont à la recherche de
gains rapides .
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