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Alexandrie. Al-Souq al-faransawi (Le Marché français) est le vestige méconnu d'une vie cosmopolite. Un beau lieu dont peu de personnes soupçonnent l'existence et qui vaut bien le détour.

Un Patrimoine Caché

Dans leurs va-et-vient quotidiens, les passants de la rue Saad Zaghloul vers la place Manchiya, à Alexandrie, ne s’aperçoivent pas de sa présence. Pourtant, il est à deux pas de la corniche et devant la petite place où les petits marchands étalent leurs marchandises sur les trottoirs. A l’extérieur, les vitrines des ateliers délabrés des artisans, un restaurant populaire de poissons camoufle l’entrée principale, de couleur verdâtre. Un pas après l'autre, on s'habitue à la pénombre et c'est la découverte étonnante de cet immense souk étendu derrière le portail en fer qui ne laisse pas le visiteur indifférent. Un coup d’œil vers le haut révèle un toit incliné, sur deux degrés. Les derniers rayons de soleil de l’après-midi s’y infiltrent dessinant de belles formes géométriques sur le sol. « Al-Souq al-faransawi du point de vue architectural est le seul marché couvert à fonction commerciale qui existe à Alexandrie », explique Mohamad Awad, architecte et directeur du centre de recherche AlexMed, au sein de la Bibliotheca Alexandrina. Le manque de documentation sur le bâtiment laisse un large espace aux légendes et aux on-dit. On sait que l'édifice a été construit par une compagnie française Desgerdais frères, durant la deuxième moitié du XIXe siècle. Raison pour laquelle « le nouveau marché d’Alexandrie », fut baptisé le Marché français. Le choix de l’endroit était excellent : « la magnifique construction est située en plein centre d’Alexandrie, du port principal de la ville » et à deux pas de la place des consulats et de la grande et ancienne Bourse de coton. Les « nombreux riches commerçants cosmopolites (…) manquaient d’un marché central pour leurs approvisionnements journaliers ».

Le marché s’étend sur une superficie de 6 000 m2. Seule la moitié de cet espace est occupée par des échoppes, le reste est constitué de grandes allées. Ses six portails l’ouvrent sur le monde extérieur. « J’étais intrigué, la première fois que je visitais le souk, par cet endroit clos qui s’ouvre sur un autre monde, cette société qui existait à Alexandrie et personne n'y prête attention », raconte Alaa Khaled, rédacteur de la revue non périodique Amkina, où il consacre dans son premier numéro une trentaine de pages au marché et à ses habitudes.


Espace cosmopolite

Devant sa petite boucherie située devant la porte principale, Ahmad Al-Bokl guette les nouveaux visiteurs du marché. Avec un vocabulaire soigné et précis mélangé à quelques mots italiens et français, le sexagénaire est toujours prêt à partager son histoire. « Mon père a loué ce magasin en 1918, et depuis, je vis dans le Marché ». Un système ponctuel autrefois était suivi : dès 6h du matin, le marché ouvre ses portes. A 7h, il commence à recevoir ses clients, à 14h, on le ferme pour le nettoyage et le lavage quotidien. Vers 15h, on l'ouvre à nouveau pour accueillir les étrangers sortant de la Bourse et à 9h du soir, on le verrouille. « Ce marché était d’un très haut niveau, des voitures luxueuses s'y garaient, de belles femmes venaient avec leurs femmes de ménage pour y acheter leurs besoins. Le marché sentait bon. Des parfums des femmes mélangés aux odeurs des légumes, des épices et de viande fraîche … Ce marché approvisionnait les grands hôtels de la ville comme Cecil, San Stefano et même le palais du roi à Ras Al-Tine ». Rêveur, Ahmad se souvient des pachas comme Moustapha pacha Al-Nahass, Moustapha pacha Saïd et d’autres qui se rendaient au marché. « Mon père y a vu même Churchill qui était en visite en Egypte, après la seconde guerre mondiale ». Les jambes croisées, il interrompt son récit, se redresse sur sa chaise en écoutant les plaintes d’un jeune ouvrier : « Dis-lui qu’il doit venir me voir demain, moi je vais te rendre l’argent qu’il t’a pris ». Mécontent et dégoûté, Ahmad Al-Bokl regrette le temps où les étrangers étaient présents au marché. « Un étranger ne te dupe jamais, il te comble par sa politesse. Un respect mutuel et une amitié nous liaient autrefois avec les étrangers qui travaillaient au Souk ». Un métissage complet : des Grecs, des Italiens, des Maltais, des Suisses et des juifs vivaient côte à côte avec les Egyptiens. « Mon père parlait plus de 7 langues », se vante Al-Bokl.

Une décadence galopante

La menace de démolition s'abat. Les jours heureux sont bel et bien finis pour le Marché. Difficile de le reconnaître aujourd’hui dans son état lamentable.

Les fruitiers et les pâtissiers ont été remplacés par des grossistes, des artisans et des menuisiers.

Les glaciers et le marbre ont disparu, les murs sont souillés par les cendres et le feu des forgerons. Dans tous les coins s’entassent des cartons vides, des tas de meubles, de la poubelle, des sacs de gratins et de bois de sciage. Tirant sur le tuyau de son narguilé, Am Ahmad Mahmoud, 73 ans, est assis devant son échoppe de forgeron, à côté, des brindilles jaillissent du feu. « L’état du marché a commencé à se dégrader après que la compagnie française l’eut vendu au riche commerçant égyptien, Mohamad Hassan Qassem ». C’était après la deuxième guerre mondiale, vers la fin des années 1940. Les étrangers qui vivaient à Alexandrie ont commencé à céder leur commerce et à quitter le pays. La situation ne faisait que s’aggraver, notamment après les années 1950, avec le mouvement de nationalisme qui était en vogue. Ainsi, petit à petit, le Marché a perdu son éclat. La négligence a plané sur lui : le nettoyage et le lavage quotidien ont été suspendus. Les artisans ont commencé à s’emparer des devants de leurs échoppes, rétrécissant de plus en plus les avenues qui séparent leurs ateliers les uns des autres. Sans compter les procès qui ont éclaté entre les héritiers et les habitants du Marché. « Au début, je payais 2 L.E. de loyer mensuel, maintenant, je paye 73 L.E., c’est trop », se plaint Am Ahmad en laissant doucement échapper la fumée de ses narines. Avec un regard méfiant, les habitants du Marché suivent les nouveaux visiteurs. Inaccoutumés à voir de nouveaux visages, ils considèrent chaque nouvelle tête comme une menace. La nouvelle répandue les préoccupe : les propriétaires du Marché veulent le démolir. Le prix du terrain dépasserait les 50 millions de L.E. « Ça ne serait pas la première fois qu’on tente de le faire, raconte Hag Farouq, 73 ans, cordonnier, voilà une vingtaine d’années, l’ancien propriétaire a essayé de vendre le bois du toit à 12 000 livres égyptiennes, et c’est nous qui l’avons arrêté ». Le bois du toit s’enfonce de 50 cm dans le corps même du bâtiment. Son arrachage serait fatal. Sous le coup, tout le Marché s’effondrerait. « Sans une loi civile pour protéger ces bâtiments, qui ne sont pas classés comme patrimoine, on pourrait les démolir du jour au lendemain, insiste Mohamad Awad. Malheureusement, ce n’est pas un cas unique, il y a encore un problème de reconnaissance des bâtiments des XIXe et XXe siècles ». Depuis 1985, le militant architecte, avec ses associés du Centre de la préservation d’Alexandrie, essayent de classer tous les bâtiments d’importance dans la ville d’Alexandrie. En 1989, ils ont présenté aux autorités une liste contenant plus de 1 700 bâtiments, zones de protection ou zones de conservation, y compris des quartiers entiers pour les protéger.

Héba Al-Cheikh

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Symbolisme de l’endroit

Tout un patrimoine humain commence à disparaître. Seule une génération, née dans les années 1920, dont des octogénaires qui ont vécu dans le marché, peut témoigner de cette période cosmopolite qu’a connue Alexandrie. L’un après l’autre ils disparaissent, emportant avec eux l’Histoire de la ville. A part la particularité architecturale, selon Alaa Khaled, l’endroit lui-même est chargé de symbolisme. C’est un lieu de rencontre, ce coin caché dans la ville qui s’enferme sur sa propre histoire humaine. Mais malheureusement, personne ne s’est intéressé à écouter ces gens et à documenter leur histoire. « Si en général, les intellectuels évoquent le rapport de l’Egyptien avec les étrangers qui vivaient au début du siècle, en étant un rapport de lutte et de rivalité interculturelle, ces gens simples l’ont vécu différemment ». L’étranger était mieux intégré, et la pluralité ne choquait personne. Cette histoire d’échange, d’harmonie et de tolérance, vécue par les habitants du marché, contredit toutes les histoires documentées et lues jusqu'à nos jours qui ne représentent les étrangers que comme des colons uniquement. « Mais comment considérer un Grec ou un Italien, né et grandissant en Egypte, comme un étranger ? », se demande Alaa Khaled l
 

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