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Seuls, nous
le ressentions alors que nous étions installés l’un à côté
de l’autre devant notre large fenêtre à contempler les oiseaux
qui s’enlaçaient, baignant dans les brises de l’amour et imprégnés
de joie, sur les branches du grand arbre.
Je pris la main
moelleuse mais pesante de ma femme, alourdie par les jours
et la nostalgie. Mes doigts butèrent contre la rugosité de
sa main. Mon regard s’y accrocha et mes yeux titubèrent entre
les taches de vieillesse qui s’accroissaient de jour en jour
sur sa peau ainsi que sur la mienne.
Sur le point
de me lever, elle me demanda où j’allais. Je dis :
— Je vais apporter
de la glycérine.
Elle n’entendit
pas. Elle répéta sa question et moi ma réponse. Je poursuivis
:
— Ma main est
rugueuse, c’est peut-être à cause des ablutions.
Elle dit :
— Moi aussi.
Elle reprit,
un instant plus tard :
— Attends, je
vais le faire à ta place, tes genoux te font mal.
Je lui tapotai
tendrement l’épaule afin qu’elle restât assise. J’avais dix
ans de plus qu’elle et c’était à moi de me lever. J’avais
dépassé les quatre-vingt ans mais je pouvais encore bouger
et circuler plus facilement qu’elle. J’étais plus agile. La
femme s’était beaucoup fatiguée durant sa vie et elle avait
déployé beaucoup d’efforts tous les jours, de longues heures.
Elle était complètement abattue par l’attente de ses enfants
et les rares fois où ils prenaient le chemin de notre maison.
Mon corps était
lourd malgré ma minceur et mes os en ratatouille. Je me redressais
avec difficulté, traînant mes pas sur le carrelage du sol
semblable à un jeu d’échecs, mes pieds enfouis dans des pantoufles
en laine verte aux semelles de cuir mince, abîmées à force
de traîner les jambes. Je pris le flacon de glycérine de mes
mains tremblotantes, en faisant de sorte de ne pas le laisser
glisser comme d’habitude.
Je revins à la
fenêtre retrouver ma compagne qui enlaçait ma vie entre ses
bras. Je ne pensais pas qu’elle me serait si chère. Et elle
aussi. Nous séparer de quelques secondes signifiait la fin
imminente.
Je versais quelques
gouttes du liquide transparent et visqueux sur le dos de ma
main gauche et je le frottais avec la droite. J’enlevais toute
la rugosité. Ma femme tendit sa petite main tendre et chaude.
J’y versais avec précaution quelques gouttes et elle en fit
de même.
Je souris et
elle m’en demanda la cause. Je lui répondis que ma fille m’avait
demandé :
— Pourquoi résistes-tu
aux lotions adoucissantes pour la peau utilisées par les jeunes
?
Ma femme sourit
également et secoua la tête comme si elle voulait dire : «
A chaque temps, ses gens ».
Je plaçai le
flacon de glycérine sur la table en bambou et me prélassai
sur la chaise en bambou également sous les doux rayons du
soleil hivernal.
Je contemplai
Oum Chadi, le mouvement des oiseaux et le tremblement des
délicates petites branches qui participaient à leur joie.
Les petits oiseaux ne cessaient de voler, de s’enlacer, de
jouer et de chanter très doucement. Tout à coup, Oum Chadi
se leva alors qu’on était en train de regarder les oiseaux
:
— Les enfants
m’ont manqué.
Je soupirai en
me souvenant qu’il n’y avait pas longtemps, je pensais que
les enfants étaient une richesse comme le répétaient les anciens.
— Les enfants
sont la richesse de la vie.
Les enfants ne
demandaient pas de nos nouvelles. Comment se faisait-il que
leurs cœurs façonnés par Dieu avaient été arrachés pour être
remplacés par des cœurs de pierre ou de plastique ?
A chaque fois
qu’ils venaient à la maison, leur mère était envahie de joie.
Après quelques minutes et quelques froids baisers, nous découvrions
qu’ils n’étaient là que parce qu’il leur manquait quelques
papiers anciens ; une copie conforme d’un acte de naissance
ou un certificat de service militaire. Cette semaine, notre
second fils était venu, et alors que sa mère lui demandait
avec affection pourquoi il n’avait pas emmené ses enfants,
raison d’être du cœur de leur grand-mère, il était occupé
à discuter à son téléphone portable. Il demanda la clé du
rez-de-chaussée qui était fermé, car il avait décidé de l’utiliser
comme dépôt. Il revint quelques instants plus tard pour s’indigner
contre notre négligence ; les murs s’affaissaient et l’eau
couvrait ses chaussures. Il s’empressa de partir en nous lançant
une promesse de retour.
Oum Chadi était
tapie dans une sorte d’exil. Sa vue avait baissé suivie de
son ouïe. Mais la vraie catastrophe se situait au niveau de
la mémoire. Si un être humain ne pouvait plus se souvenir
de ses jours anciens au-dessus desquels se sont amassés de
nombreux autres jours, cela ne voulait-il pas dire que c’était
l’approche de la fin ? Souvent Oum Chadi décrochait le combiné
du téléphone dans l’attente d’entendre la voix d’un de ses
petits-enfants alors qu’en réalité le téléphone n’avait pas
du tout sonné. Elle disait :
— C’est peut-être
Coukie, le fils de Hanane ou Héba, la fille de Chadi.
Le silence était
notre troisième partenaire. Il débordait de l’intérieur de
nos corps pour noyer le monde autour de nous. Je fixais ma
main qui brillait sous l’effet de la glycérine. L’enduit n’avait
pas réussi à dissimuler les gerçures et les rides.
Je remarquai
son égarement et m’empressai d’ajouter :
— Le monde est
fait de préoccupations, Hédaya.
Elle chassa une
mouche qui bourdonnait près de son visage et répondit froidement
:
— Peut-être.
La mouche qu’elle
avait chassée était venue vers moi. Elle s’était placée sur
mon nez. Je ne voulais pas la chasser afin qu’elle ne partît
pas s’installer sur son nez à elle. Je dis :
— Soliman, notre
voisin, est décédé. Que Dieu prolonge ta vie.
— Il était déjà
mort voilà un moment.
— Les voisins
ont appris sa mort à cause de l’odeur.
Nous soupirâmes
en chœur ne trouvant rien à dire pour quelques instants. Je
dis en posant la main sur sa cuisse.
— Que Dieu prolonge
ta vie.
Il y eut sur
ses lèvres un sourire artificiel puis elle leva les yeux au
ciel pour dire :
— Mon Dieu, ne
l’écoutez pas.
— Hagga, que
dis-tu ?
— Mon Dieu, faites
que mon jour advienne avant le sien.
— Que s’éloigne
de toi tous les malheurs. Tu es le cœur de cette maison et
le mien !
Le silence plana
sur nos têtes comme d’habitude. Des instants plus tard, je
dis :
— C’est vrai,
il vaut mieux que tu meures avant moi.
— Oh !
— Tu sais quel
en est le secret ?
— Il vaut mieux
que tu sois un appui pour les enfants. Quels que soient leurs
âges, ils auront toujours besoin de ta sagesse.
— Ce n’est pas
important.
— Alors qu’est-ce
qui est important ?
— Que tu ne souffres
pas de tristesse et de solitude après mon départ.
— Et toi, tu
ne seras pas triste ?
— Alors mon Dieu,
faites qu’elle me précède seulement d’une seule journée dans
la mort.
Le silence revint
pour envahir l’espace de manière dense jusqu’à ce que je l’entendisse
dire à nouveau :
— Que penses-tu
si nous mourions le même jour ?
Je souris avec
joie et fus surpris de n’avoir pas eu cette idée. J’étais
préoccupé par la tristesse qu’elle aurait de me perdre avant
elle. Elle me tapota doucement le genou puis se perdit dans
ses pensées. L’attente plana dans notre ciel. Qu’attendions-nous
? Personne et aucun événement n’adviendrait. Mais il ne nous
restait que l’attente. Vivre ou mourir ensemble. Souvent,
il m’était arrivé de me demander est-ce que j’aurais pu avoir
d’autre compagne ? C’était impossible. Si j’avais eu d’autre
compagne, aurais-je pu trouver le chemin du bonheur ?
Je me penchais
vers elle et elle se pencha vers moi. J’enlaçais sa bonté,
sa tendresse et son corps fragile. Je me remémorais notre
vie commune et les milliers de souvenirs qui étaient restés
intacts. J’essayais de me faire une idée des secrets existant
entre les couples de notre âge. Je perdis mon souffle rien
qu’à imaginer cela. Le soleil nous enlaça ensemble, imbriqués
dans l’éternité et envahis par le sentiment d’avoir transcendé
la terre. La vie et la mort se confondirent. Nous ne ressentions
plus aucune sensation dans notre corps. L’existence dans sa
globalité n’existait plus. Il n’y avait plus que l’âmet le
Royaume de Dieu Tout-puissant qui existait encore. Toute autre
chose s’était évaporée. La vie, les enfants, la fenêtre et
le chant des oiseaux sur les branches.
Le silence plana
et il imprégna tout notre être. Le silence même n’existait
plus !
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