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La vie mondaine

Dans cette nouvelle inédite, Wahidane, Fouad Qandil s’immisce dans la relation d’un couple à l’automne de l’âge. Il explore sa solitude, sa compassion et l’ingratitude des enfants.

Deux personnes esseulées

Seuls, nous le ressentions alors que nous étions installés l’un à côté de l’autre devant notre large fenêtre à contempler les oiseaux qui s’enlaçaient, baignant dans les brises de l’amour et imprégnés de joie, sur les branches du grand arbre.

Je pris la main moelleuse mais pesante de ma femme, alourdie par les jours et la nostalgie. Mes doigts butèrent contre la rugosité de sa main. Mon regard s’y accrocha et mes yeux titubèrent entre les taches de vieillesse qui s’accroissaient de jour en jour sur sa peau ainsi que sur la mienne.

Sur le point de me lever, elle me demanda où j’allais. Je dis :

— Je vais apporter de la glycérine.

Elle n’entendit pas. Elle répéta sa question et moi ma réponse. Je poursuivis :

— Ma main est rugueuse, c’est peut-être à cause des ablutions.

Elle dit :

— Moi aussi.

Elle reprit, un instant plus tard :

— Attends, je vais le faire à ta place, tes genoux te font mal.

Je lui tapotai tendrement l’épaule afin qu’elle restât assise. J’avais dix ans de plus qu’elle et c’était à moi de me lever. J’avais dépassé les quatre-vingt ans mais je pouvais encore bouger et circuler plus facilement qu’elle. J’étais plus agile. La femme s’était beaucoup fatiguée durant sa vie et elle avait déployé beaucoup d’efforts tous les jours, de longues heures. Elle était complètement abattue par l’attente de ses enfants et les rares fois où ils prenaient le chemin de notre maison.

Mon corps était lourd malgré ma minceur et mes os en ratatouille. Je me redressais avec difficulté, traînant mes pas sur le carrelage du sol semblable à un jeu d’échecs, mes pieds enfouis dans des pantoufles en laine verte aux semelles de cuir mince, abîmées à force de traîner les jambes. Je pris le flacon de glycérine de mes mains tremblotantes, en faisant de sorte de ne pas le laisser glisser comme d’habitude.

Je revins à la fenêtre retrouver ma compagne qui enlaçait ma vie entre ses bras. Je ne pensais pas qu’elle me serait si chère. Et elle aussi. Nous séparer de quelques secondes signifiait la fin imminente.

Je versais quelques gouttes du liquide transparent et visqueux sur le dos de ma main gauche et je le frottais avec la droite. J’enlevais toute la rugosité. Ma femme tendit sa petite main tendre et chaude. J’y versais avec précaution quelques gouttes et elle en fit de même.

Je souris et elle m’en demanda la cause. Je lui répondis que ma fille m’avait demandé :

— Pourquoi résistes-tu aux lotions adoucissantes pour la peau utilisées par les jeunes ?

Ma femme sourit également et secoua la tête comme si elle voulait dire : « A chaque temps, ses gens ».

Je plaçai le flacon de glycérine sur la table en bambou et me prélassai sur la chaise en bambou également sous les doux rayons du soleil hivernal.

Je contemplai Oum Chadi, le mouvement des oiseaux et le tremblement des délicates petites branches qui participaient à leur joie. Les petits oiseaux ne cessaient de voler, de s’enlacer, de jouer et de chanter très doucement. Tout à coup, Oum Chadi se leva alors qu’on était en train de regarder les oiseaux :

— Les enfants m’ont manqué.

Je soupirai en me souvenant qu’il n’y avait pas longtemps, je pensais que les enfants étaient une richesse comme le répétaient les anciens.

— Les enfants sont la richesse de la vie.

Les enfants ne demandaient pas de nos nouvelles. Comment se faisait-il que leurs cœurs façonnés par Dieu avaient été arrachés pour être remplacés par des cœurs de pierre ou de plastique ?

A chaque fois qu’ils venaient à la maison, leur mère était envahie de joie. Après quelques minutes et quelques froids baisers, nous découvrions qu’ils n’étaient là que parce qu’il leur manquait quelques papiers anciens ; une copie conforme d’un acte de naissance ou un certificat de service militaire. Cette semaine, notre second fils était venu, et alors que sa mère lui demandait avec affection pourquoi il n’avait pas emmené ses enfants, raison d’être du cœur de leur grand-mère, il était occupé à discuter à son téléphone portable. Il demanda la clé du rez-de-chaussée qui était fermé, car il avait décidé de l’utiliser comme dépôt. Il revint quelques instants plus tard pour s’indigner contre notre négligence ; les murs s’affaissaient et l’eau couvrait ses chaussures. Il s’empressa de partir en nous lançant une promesse de retour.

Oum Chadi était tapie dans une sorte d’exil. Sa vue avait baissé suivie de son ouïe. Mais la vraie catastrophe se situait au niveau de la mémoire. Si un être humain ne pouvait plus se souvenir de ses jours anciens au-dessus desquels se sont amassés de nombreux autres jours, cela ne voulait-il pas dire que c’était l’approche de la fin ? Souvent Oum Chadi décrochait le combiné du téléphone dans l’attente d’entendre la voix d’un de ses petits-enfants alors qu’en réalité le téléphone n’avait pas du tout sonné. Elle disait :

— C’est peut-être Coukie, le fils de Hanane ou Héba, la fille de Chadi.

Le silence était notre troisième partenaire. Il débordait de l’intérieur de nos corps pour noyer le monde autour de nous. Je fixais ma main qui brillait sous l’effet de la glycérine. L’enduit n’avait pas réussi à dissimuler les gerçures et les rides.

Je remarquai son égarement et m’empressai d’ajouter :

— Le monde est fait de préoccupations, Hédaya.

Elle chassa une mouche qui bourdonnait près de son visage et répondit froidement :

— Peut-être.

La mouche qu’elle avait chassée était venue vers moi. Elle s’était placée sur mon nez. Je ne voulais pas la chasser afin qu’elle ne partît pas s’installer sur son nez à elle. Je dis :

— Soliman, notre voisin, est décédé. Que Dieu prolonge ta vie.

— Il était déjà mort voilà un moment.

— Les voisins ont appris sa mort à cause de l’odeur.

Nous soupirâmes en chœur ne trouvant rien à dire pour quelques instants. Je dis en posant la main sur sa cuisse.

— Que Dieu prolonge ta vie.

Il y eut sur ses lèvres un sourire artificiel puis elle leva les yeux au ciel pour dire :

— Mon Dieu, ne l’écoutez pas.

— Hagga, que dis-tu ?

— Mon Dieu, faites que mon jour advienne avant le sien.

— Que s’éloigne de toi tous les malheurs. Tu es le cœur de cette maison et le mien !

Le silence plana sur nos têtes comme d’habitude. Des instants plus tard, je dis :

— C’est vrai, il vaut mieux que tu meures avant moi.

— Oh !

— Tu sais quel en est le secret ?

— Il vaut mieux que tu sois un appui pour les enfants. Quels que soient leurs âges, ils auront toujours besoin de ta sagesse.

— Ce n’est pas important.

— Alors qu’est-ce qui est important ?

— Que tu ne souffres pas de tristesse et de solitude après mon départ.

— Et toi, tu ne seras pas triste ?

— Alors mon Dieu, faites qu’elle me précède seulement d’une seule journée dans la mort.

Le silence revint pour envahir l’espace de manière dense jusqu’à ce que je l’entendisse dire à nouveau :

— Que penses-tu si nous mourions le même jour ?

Je souris avec joie et fus surpris de n’avoir pas eu cette idée. J’étais préoccupé par la tristesse qu’elle aurait de me perdre avant elle. Elle me tapota doucement le genou puis se perdit dans ses pensées. L’attente plana dans notre ciel. Qu’attendions-nous ? Personne et aucun événement n’adviendrait. Mais il ne nous restait que l’attente. Vivre ou mourir ensemble. Souvent, il m’était arrivé de me demander est-ce que j’aurais pu avoir d’autre compagne ? C’était impossible. Si j’avais eu d’autre compagne, aurais-je pu trouver le chemin du bonheur ?

Je me penchais vers elle et elle se pencha vers moi. J’enlaçais sa bonté, sa tendresse et son corps fragile. Je me remémorais notre vie commune et les milliers de souvenirs qui étaient restés intacts. J’essayais de me faire une idée des secrets existant entre les couples de notre âge. Je perdis mon souffle rien qu’à imaginer cela. Le soleil nous enlaça ensemble, imbriqués dans l’éternité et envahis par le sentiment d’avoir transcendé la terre. La vie et la mort se confondirent. Nous ne ressentions plus aucune sensation dans notre corps. L’existence dans sa globalité n’existait plus. Il n’y avait plus que l’âmet le Royaume de Dieu Tout-puissant qui existait encore. Toute autre chose s’était évaporée. La vie, les enfants, la fenêtre et le chant des oiseaux sur les branches.

Le silence plana et il imprégna tout notre être. Le silence même n’existait plus !

Traduction de Soheir Fahmi

Fouad Qandil

Né en 1944, il a étudié la philosophie et la psychologie à l’Université du Caire. Essayiste dans nombre de journaux, il est actuellement rédacteur en chef des Voix littéraires, collection qui dépend de l’Organisme général du livre. En 1978, il commence à publier ses écrits dans la presse, avec notamment Les Hommes et la mer, qui paraît sous forme d’épisodes. D’autres romans dépeignent la vie rurale, mêlant réel et fantaisie, comme Chafiqa wa sirrouha al-bati (Le Secret extraordinaire de Chafiqa, 1986). Il a également écrit de nombreux recueils de nouvelles, dont Oqdet al-nissaa (Le Complexe des femmes, 1978), Kalam al-leil (Les Paroles de la nuit, 1979) et Assal al-chams (Le Miel du soleil, 1990).

 

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