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Monde
arabe . A l’heure du 19e sommet
de la Ligue, les 28 et 29 mars, cette région vit un déchirement
sans pareil avec des risques de désintégrations, comme en Iraq. |
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Le magma du
statu quo |
D’un
échec à l’autre, d’une division à l’autre, d’une guerre à l’autre,
le monde arabe plonge dans une vraie décadence. Véritable trou
noir si on reprend les termes du rapport du développement humain
arabe pour 2004 établi par le Programme des Nations-Unies pour
le Développement humain (PNUD). Le monde arabe remue, mais dans
un environnement stagnant où effectivement rien ne bouge. Même
les changements qui interviennent ne font, en effet, que confirmer
le statu quo qui fait que cet ensemble régional est incapable
de décoller, à l’instar d’autres pays comme la Malaisie et l’Indonésie.
Le monde arabe devient une région unique au monde en ce qui
concerne les déchirements qui le traversent. Un tableau noir
qui appelle à méditer. Dans cette région, les habitants se posent
presque chaque matin une éternelle question sans être pour autant
capables d’y répondre de manière logique : qu’est-ce qui a fait
que nous en sommes arrivés là ? Ici, on adore ce retour à l’Histoire,
parce que le passé est mieux que le présent, encore plus que
l’avenir. Un passé proche fait de colonialisme serait une des
principales causes du monde arabe, voire des mondes arabes puisqu’on
ne peut pas parler d’un seul. Ils sont différents dans leur
façon de vivre ce passé et en effet s’ils partagent quelque
chose d’important outre la langue et la culture, ce serait le
fait de subir ce qui se passe en dehors de leurs portes, les
guerres mondiales, la guerre froide et aujourd’hui, les convoitises
et les caprices américains. Un passé, mais aussi un quotidien
qui a comme mot d’ordre Israël, un corps étranger implanté au
sein de l’espace arabe avec comme corollaire un alignement américain
sur cet Etat, une faiblesse européenne et un conflit interminable.
Les Arabes n’y sont pour rien : telle serait cette théorie de
la « victimisation » développée par une grande partie des Arabes.
En pratique, et
en ce moment critique que vit la nation, on ne peut que relever
une véritable fragmentation que certains appellent aussi balkanisation.
Un Iraq au bord de la guerre civile entre ses différentes communautés
: chiite, sunnite et kurde. C’est-à-dire des divisions ethniques
et religieuses. Un Liban qui s’est forgé ou auquel on a forgé
un système d’équilibre et de compromis qui a fait son temps
et qui aujourd’hui reste fragilisé. Sa grande sœur, la Syrie,
qui a voulu jouer un rôle de tuteur et qui s’embourbe à présent
dans l’affaire Hariri, n’est pas à l’abri de la désunion. Le
régime alaouite aux abois risque d’être déstabilisé au profit
de forces montantes, dont des sunnites radicaux.
L’Iraq représente
un cas exemplaire à cet égard qui risque de faire tache d’huile
par la suite. Les Etats arabes en sont conscients. Mais vont-ils
au-delà de cette perception ? Le prince Al-Hassan bin Talal
de Jordanie a bien mis en garde contre le risque d’éclatement
de l’Iraq en une mosaïque de minorités. « Ma crainte est que
nous ne soyons entraînés dans une spirale (...) de désintégration
en une mosaïque de minorités ethniques et sectaires qui pourrait
affecter la région dans son ensemble », a déclaré le prince
de Jordanie lors d’une rencontre avec la presse. Ainsi, il est
inscrit en faux contre le premier ministre iraqien Al-Jaafari,
selon lequel l’Iraq n’est pas en situation de guerre civile.
« Nous sommes confrontés à une situation de désintégration potentielle
de la région dans son ensemble », a poursuivi le prince Talal.
Comme dans les Balkans, « on mélange les pommes et les oranges
en parlant des Kurdes comme si c’était une religion, alors que
c’est une ethnie », a-t-il précisé.
Il
est cependant clair que ce que craignent plus les Arabes, c’est
non seulement l’éclatement de l’Iraq, mais aussi l’avènement
des forces chiites avec un Iran menaçant, même s’il semble incarner
une volonté anti-américaine attrayante pour la population. C’est
la Jordanie voisine de l’Iraq qui semble assez sensible à cet
égard. Le roi Abdallah II de Jordanie l’a bien dit : « En parlant
il y a deux ans de croissant chiite, j’exprimais des craintes
de voir le jeu politique, sous couvert de religion, déboucher
sur un conflit entre sunnites et chiites, dont nous assistons
aux prémices en Iraq. Le risque d’un conflit interreligieux
existe. Cela serait désastreux pour nous tous ». C’est cette
crainte d’une montée en force politique des chiites qui dans
le cas de l’Iraq exacerbe le conflit, donne des arguments à
des organisations comme Al-Qaëda et rend difficile une action
arabe commune. La branche iraqienne d’Al-Qaëda, du Jordanien
Abou-Moussab Al-Zarqaoui et d’autres groupes armés agissant
en Iraq, avait lancé des attaques contre des ambassades arabes,
enlevant ou tuant au moins trois diplomates. Le message était
clair : empêcher les pays arabes, gouvernés par des sunnites,
d’entretenir et de développer des relations avec les autorités
chiites d’Iraq, soulignent les observateurs.
Ces groupes avaient
menacé de s’en prendre aux personnels des ambassades arabes
si celles-ci ne cédaient pas à leurs menaces et ne fermaient
pas leurs ambassades. Le danger est donc double. Il émane d’une
part du maintien d’un esprit suranné, un problème de culture
en quelque sorte, et d’autre part, des différents jeux politiques
avec l’ombre des intérêts américains planant sur l’ensemble
de la région.
En fait, on s’est
toujours demandé pourquoi le monde arabe n’a jamais réussi à
façonner son unité alors qu’il partage, théoriquement, en commun,
culture, religion et intérêts politiques et économiques. La
création de la Ligue arabe aurait dû être un outil pour instrumentaliser
cette unité et lui donner des assises économiques et institutionnelles.
Mais la désunion et les rivalités ont été le mot d’ordre. La
création en 1948 de l’Etat d’Israël a contribué à cette division.
Bien que l’usurpation de la Palestine ait donné lieu à des sentiments
mobilisateurs et panarabes, ceux-ci ont rarement franchi l’étape
des slogans jusqu’à la défaite de juin 1967 où Israël a annexé
davantage de territoires palestiniens en plus de l’occupation
qui dure jusqu’à présent du Golan syrien.
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Une faiblesse intrinsèque
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| Faisant front
uni pour récupérer les territoires, les Arabes ne se sont pas
unis pour autant de manière véritable ou efficace. Un déchirement
dont a profité Israël et qui s’est illustré par la suite dans
la politique aventuriste de certains régimes. L’Iraq de Saddam
avec son invasion et annexion du Koweït, pourtant Etat souverain
et membre de la Ligue arabe, est l’exemple le plus patent à
cet égard. La Syrie, de manière plus nuancée, avait profité
de la guerre civile pour s’assurer une présence et une domination
d’un Liban dont elle ne reconnaît pas les frontières et qui
dans la rhétorique syrienne reste une partie de la Grande Syrie.
Sans oublier le statut précaire du Royaume de Jordanie. Du côté
du Maghreb, même si cette partie du monde arabe ne participe
pas du magma du Machreq, elle reste instable avec les limites
entre plusieurs pays non encore reconnues, par exemple le Maroc
et le Sahara occidental avec le Front Polisario et ses Sahraouis
qui veulent un référendum sur l’autonomie par rapport au Maroc.
Ce front est soutenu par l’Algérie.
Le Soudan aussi
est un cas type de division entre Arabes et Africains, musulmans
d’une part, chrétiens et animistes d’autre part. Aujourd’hui,
son dossier est l’un des plus brûlants avec l’affaire du Darfour.
Se tenant à Khartoum, le sommet arabe a témoigné de difficultés
quant à soutenir le pays hôte avec une affirmation « que l’envoi
de toute force autre que celle de l’Union africaine au Darfour
nécessite un accord préalable du gouvernement soudanais ». Or,
celui-ci n’aura sans doute pas le choix. Les Etats-Unis avaient
d’ailleurs réussi à faire adopter vendredi par le Conseil de
sécurité des Nations-Unies une résolution appelant à l’accélération
des préparatifs pour le déploiement d’une force internationale
dans cette région ouest du Soudan, en proie depuis trois ans
à une guerre civile qui a fait jusqu’à 300 000 morts et 2,4
millions de déplacés. Un point noir pour Khartoum, accusé à
cet égard d’encourager les milices djandjawides à sévir contre
d’autres tribus. Et si les Arabes ont soigneusement évité toute
référence à la résolution de l’Onu, ils ont été pris de court
par cette résolution. Les chefs d’Etat arabes, dont plusieurs
sont des alliés de Washington, préfèrent généralement se conformer
à la légalité internationale. Et d’ailleurs, le gouvernement
soudanais finira par accepter l’envoi de troupes de l’Onu au
Darfour car il n’a plus le choix. Même si le gouvernement soudanais
agite le spectre de l’Iraq en craignant que ce transfert ne
s’apparente à un complot qui conduira le Soudan dans la même
situation que l’Iraq, il est certain que rien n’arrêtera le
rouleau compresseur occidental et surtout américain.
Face donc aux grands
projets américains, dont celui du Grand Moyen-Orient, les pays
arabes restent handicapés par un esprit de clan qui jure avec
notre époque, avec des arrière-plans et des arrière-pensées
les rendant vulnérables face à des plans et des pressions bien
mijotés dans les états-majors du Nord.
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Ahmed Loutfi |
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| La
tactique de l’esquive |
| Par crainte
d’échec, les dirigeants arabes réunis au sommet de Khartoum
ont préféré ne pas aborder de front les principaux problèmes. |
Khartoum,
De
notre envoyé spécial — |
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Le défi est de
plus en plus grandissant pour les dirigeants arabes. Quatre
dossiers, l’un aussi important que l’autre, figurent à l’ordre
du jour de leur 19e sommet qui s’achève ce mercredi à Khartoum.
La crise du Darfour, la situation en Iraq, la question palestinienne
et le problème syro-libanais ... et ce ne sont que les titres.
Les précédents sommets de la Ligue arabe ont d’habitude débouché
sur des décisions faibles et non efficaces, avec des traditionnels
« condamnation », « soutien » ou encore « appels ». Cette rencontre
au plus haut niveau arabe intervient cette fois-ci à un moment
très critique dans la mesure où tous se demandent si elle va
déboucher sur des résultats médiocres comme ses précédentes
ou si elle va provoquer une surprise en apportant des solutions
peut-être pas magiques mais porteuses d’espoir. Mais apparemment,
les Arabes tournent en rond. « On ne peut pas comparer n’importe
quel sommet avec ses précédents, chaque réunion a ses propres
circonstances et ses problèmes », font valoir les responsables
arabes présents à Khartoum. Selon l’un d’eux qui parle sous
couvert de l’anonymat, « beaucoup de choses ont évolué en un
an, à titre d’exemple, le problème du Darfour. Celui-ci était
situé dans un cadre arabe et africain qui se discutait au sein
de l’Union africaine. A présent, il y a une tendance à l’internationaliser.
Il existe également des pressions étrangères, notamment de la
part des Etats-Unis qui n’ont pas manqué de mettre au défi le
sommet en proposant au Conseil de sécurité de l’Onu d’envoyer
des forces internationales de maintien de la paix dans la région
à la place des casques africains. Un changement qui a provoqué
un débat entre les responsables arabes lors du sommet. Bien
que tous les pays arabes refusent, dans leur projet final, l’envoi
de forces internationales au Darfour sans l’accord du gouvernement
soudanais, dans les coulisses, la situation était autre. Il
y a eu une certaine tendance de quelques pays arabes pour le
recours à une force internationale », déclare ce même responsable.
D’après lui, « l’Union africaine n’a rien fait pendant trois
ans, il est temps donc d’assumer la responsabilité au Darfour
», a ajouté le responsable au moment où le secrétaire général
de la Ligue arabe, Amr Moussa, a estimé qu’« on ne peut pas
parler de nettoyage ethnique pour que des initiatives internationales
soient lancées en vue de mettre fin à un crime inexistant ».
C’est dire
que ceci devient presque une habitude. La division semble être
le mot d’ordre, l’Iraq en est un facteur. A écouter le chef
de la diplomatie iraqien, Hochiar Zibari, on le comprend bien.
Malheureusement, le problème iraqien se règle par le biais des
pays étrangers et non pas les Arabes, dit Zibari en allusion
à l’éventuel dialogue entre les Etats-Unis et l’Iran, alors
que Amr Moussa venait de préciser qu’il « ne croit pas qu’un
dialogue qui se fait dans le dos des Iraqiens et des Arabes
puisse aboutir à un résultat positif ». Faiblesse ou impuissance
des pays arabes, c’est ce genre de qualificatif qu’utilisent
désormais les observateurs. L’Iraq est menacé de sombrer dans
une guerre civile confessionnelle et ethnique en dépit d’une
activité diplomatique de la Ligue arabe pour tenter de réconcilier
sunnites, chiites et Kurdes.
N’empêche que l’appui
à l’Iraq a été le point le plus discuté des travaux. Autre exemple,
autre division arabe. Le dossier qui est à l’ordre du jour depuis
une cinquantaine d’années, la Palestine, n’a pas été à la hauteur
des espérances. Les Arabes ont décidé de ne pas inviter le Hamas,
vainqueur des législatives, à leur rencontre. « Comment peut-on
dire que ce sommet a réussi, alors qu’il tourne le dos à un
gouvernement légitime et élu ? », s’interroge un responsable.
Pour eux, ce gouvernement n’est pas encore en place puisque
l’Autorité palestinienne a reporté sa formation jusqu’au lendemain
du sommet surtout pour éviter qu’un nouveau différend ne surgisse
entre le Hamas et les pays arabes en ce qui concerne la reconnaissance
de l’Etat hébreu. Le sujet est reporté tout comme le sensible
dossier syro-libanais. Pour donner l’impression d’une réussite,
le sommet de Khartoum s’est éloigné des problèmes majeurs. Pas
question de plonger au fin fond. Les pays arabes pensent que
discuter des litiges va provoquer l’échec du sommet arabe. Sauver
la face est beaucoup plus important. |
Chérif
Ahmed |
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