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Nubiens . Souvent incomprise et marginalisée, leur culture a survécu à des siècles de prééminence arabe. Si l’articulation des identité nubienne, égyptienne et arabe n’a jamais été simple, le débat est aujourd’hui particulièrement animé.

Une histoire de legs

C’est le passage de l’écrivain égyptien Hajjaj Oddoul, lauréat du prix Sawirès, à la récente Conférence des coptes à Washington qui a déclenché une vive polémique. Non seulement à cause du jeu extrêmement délicat auquel il s’est livré en se rendant dans un lieu généralement considéré comme favorable à la politique américaine, mais aussi à cause des termes qu’il a choisis — comme « nettoyage ethnique » — pour qualifier la situation vécue par la population nubienne d’Egypte tout au long du siècle dernier. Au-delà des termes du débat, qui s’est plutôt apparenté à un impitoyable règlement de comptes, insultes et dénigrements réciproques à l’appui, cet épisode a néanmoins ranimé l’intérêt pour ce que d’aucuns refusent encore de définir comme la « cause nubienne ». L’inquiétude grandissante dans les milieux nubiens face à l’installation de nouveaux foyers de peuplement sur leurs territoires, surtout depuis le lancement en Egypte du projet Tochka de nouvelle vallée fertile, et l’extrême réticence sinon le refus opposé par les autorités au retour des Nubiens eux-mêmes a également contribué à reposer avec acuité la question des droits de cette population maintes fois lésée. La douloureuse affaire des compensations, après le transfert de population provoqué par l’édification de barrages successifs, surtout après la construction du Haut-Barrage d’Assouan en 1964 est sans doute le legs le plus lourd dans ce domaine. Idriss Ali, écrivain nubien, qui se définit comme « Cairote », raconte ainsi qu’il n’a jamais touché que la moitié de cette compensation : « Je me suis vu attribuer un montant ridicule, 16 L.E. à l’époque, parce que j’étais occupé à faire la guerre au Yémen ».

La question du transfert et les problèmes de compensations ne constituent cependant qu’un aspect de la problématique, le débat portant, sur le long terme, autour de la construction de l’identité nubienne, dans le cadre de l’identité égyptienne, en harmonie ou en conflit avec l’identité arabe. Les Nubiens sont le groupe le plus important, du point de vue numérique à parler une langue autre que l’arabe. Si le Nubien s’est écrit au cours de sa longue histoire, en alphabet copte, avec un ajout de quatre lettres, cette langue ne s’écrit plus communément aujourd’hui, même si elle est encore enseignée dans le cadre des associations nubiennes, que ce soit à Assouan ou dans les communautés immigrées au Caire ou à Alexandrie.

La littérature nubienne s’écrit donc en arabe. C’est ce fait qui fait récuser à certains la définition même de « nubienne » qui lui est accolée. « L’œuvre littéraire appartient à la langue dans laquelle elle est écrite, et, partant, l’on ne peut pas parler de littérature nubienne », estime ainsi Yéhia Mokhtar, romancier nubien. « C’est une littérature qui aborde la Nubie comme un secteur de la nation ». Cette dernière affirmation, plaçant la littérature nubienne dans le cadre de la littérature égyptienne, ne fait pas débat parmi les écrivains nubiens. Certains réfutent cependant la première affirmation de Mokhtar. Pour Hajjaj Oddoul, « la langue fait partie des éléments les plus significatifs permettant de classifier une œuvre littéraire, mais ce n’est pas le plus important. La littérature algérienne écrite en français reste algérienne, tout comme la littérature nigériane écrite en anglais reste nigériane », indiquant également une unité dans les thématiques abordées par la littérature nubienne, entre autres, celle de la nostalgie. Samia Mehrez, critique littéraire, signale de son côté que les écrivains nubiens introduisent souvent des termes nubiens dans le corps de la narration.

Il s’agit là sans doute d’une façon de résister au lent recul de la pratique de la langue nubienne. Les jeunes générations, sorties de l’isolement des anciens villages nubiens, vont à l’école en arabe, et perdent de plus en plus la pratique de la langue ou des dialectes nubiens. Les communautés nubiennes continuent cependant à préserver leur patrimoine culturel oral, que ce soit à travers les contes, les chants, ou les coutumes qui restent très vivaces, comme les arajid, les danses collectives lors des noces, ou les warjid, les danses des pleureuses, accompagnées de mélopées tristes et dramatiques lors des deuils. Aujourd’hui encore pratique vivante dans les villages et les quartiers populaires à forte concentration nubienne, cette culture et cette langue risquent cependant de se transformer en simple folklore. Un danger que la plupart des intellectuels nubiens, au-delà de leurs divergences, s’accordent à dénoncer : « la langue nubienne est porteuse de valeurs, de proverbes, de coutumes propres. Il n’est dans l’intérêt de personne, ni de la culture égyptienne et arabe, ni de l’humanité, de perdre une langue », conclut Yéhia Mokhtar.

Dina Heshmat
A la rencontre de l’autre identité égyptienne
Livre ouvert, Histoires sur la Nubie et ses habitants : c’est le titre du dossier consacré à la Nubie dans le n°3 de la revue Amkina. Les entretiens et les textes de ce numéro sont basés sur six voyages dans cette région.

Humour et cannibalisme
C’est l’histoire d’un médecin chrétien, au Caire, dont les supérieurs voulaient se débarrasser, et décidèrent de le muter au fin fond de l’Egypte. Assouan était l’exil de l’Egypte à cette époque-là. Quant à la Nubie et toutes les régions aux frontières du Soudan, c’était l’exil de l’exil. Le médecin refusa d’obtempérer aux ordres, et il passa des mois de congé en congé jusqu’à ce qu’il se retrouvât dans une situation où il n’avait plus le choix : soit il démissionnait, soit il obéissait. Il prit le train pour Assouan, et de là il embarqua sur un bateau en partance pour le village de Ballana, sur la frontière avec le Soudan. Une fois descendu à quai, il se dirigea vers une échoppe et demanda au propriétaire, un Nubien, si l’information qu’il avait entendue au Caire était véridique : « C’est vrai que vous êtes des cannibales ? ». Le commerçant lui confirma l’information, et ajouta qu’ils préféraient les chairs bien blanches, comme celle du médecin. Il sortit en hurlant de l’échoppe. Le débarcadère grouillait encore de monde. Les gens se rassemblèrent autour de lui, lui continuait à courir, à trébucher, tombait par terre puis se relevait, ce qui attirait plus de monde encore. Un petit attroupement s’était formé, les gens essayaient de comprendre ce qui se passait. Plus les habitants se rapprochaient de lui, plus il sentait que les choses se passaient exactement comme il se l’était imaginé. Il ne manquait plus que le battement des tambours et un grand feu pour que puisse commencer le repas de bonne chair blanche. Le médecin s’évanouit. Quand il se réveilla, il comprit son erreur. Il envoya chercher sa famille, vécut des années parmi les habitants des lieux, et finit par devenir l’un des leurs.
Alaa Khaled

Désillusions du transfert
Nous avons quitté Adindan en 1964. Nous sommes les derniers Nubiens à avoir été transférés. Il y avait environ 42 villages nubiens au bord du Nil, sur la frontière avec le Soudan, jusqu’à Assouan. Nous avons passé 25 jours complètement isolés, sans aucune communication (avec le monde extérieur). (…) On était environ 500 familles. On a été transférés sur trois bateaux. Quand on est partis, on pensait qu’on partait pour un nouveau village, qu’on vivrait une meilleure vie que celle qu’on vivait dans nos villages. C’est ce qu’on avait entendu, que là où on allait, il y aurait l’électricité, l’eau courante, qu’on appuierait sur un bouton qui illuminerait la maison. J’avais 17 ans. Quand je suis arrivé ici, j’étais très content d’être dans un lieu autre que le nôtre. On ne savait pas encore ce qui allait se passer après. (…) Quand on est arrivés ici, il y avait de l’enseignement, l’électricité, il y a eu un certain progrès, mais c’était ce qu’on ne voulait pas ; on a perdu le respect des jeunes pour les vieux, on a perdu la sécurité. Avant, on pouvait laisser tous nos effets et partir en voyage, quand on rentrait, on les retrouvait tels quels. Quand on est arrivés ici, on a découvert que les maisons dans lesquelles on allait s’installer n’étaient pas prêtes, on a longtemps vécu dans des tentes. On a découvert que certains membres de nos familles n’avaient pas de maisons, alors qu’ils en avaient une ou deux au village. Comme mon oncle, qui n’a eu droit à rien du tout parce qu’il vivait au Caire.

Extrait d’un entretien avec Ali Mohamad Ali, mené par Alaa Khaled
Nostalgie et enthousiasme
pro-Nasser

Quand j’ai eu sept ans, je suis parti avec ma mère visiter l’ancienne Nubie. ça a été le voyage de ma vie. J’ai oublié les détails, mais j’en ai gardé au cœur de très belles images oniriques, à la fois ensorcelantes et attristantes. Un voyage sur le bateau d’al-bosta au milieu de la magie du Nil (…), ce fleuve si large avec les montagnes qui vont vers lui pour l’entourer, puis s’écartent pour laisser apparaître des villages, des bateaux à voiles. On se ravitaillait en eau à l’aide d’un gobelet attaché à une corde que l’on balançait dans le Nil et qu’on tirait à nous quand il était rempli d’eau pure, nourrissante et bonne. Quand on est arrivé dans notre village, Tomas Waafiya, on a vu les grandes maisons de toutes les couleurs, ornementées, les imposantes portes ressemblant à celles des temples, le Nil, serein, et nos proches, à la peau sombre, noire, ou mate. On se sentait chez nous.

Quand je suis rentré à Ezbet Al-Barabira (à Alexandrie), deux, trois mois plus tard, j’ai assisté à l’explosion de joie des habitants après la réussite du mouvement de 1952. A l’époque du collège, ça a été l’agression tripartite et le bombardement d’Alexandrie. Dans le mariage nubien épique qui suivit, au milieu de la rue pleine d’hommes et de femmes qui dansaient et chantaient en même temps, le premier chanteur du village, Fouad Bitana, entama une chanson nationaliste que la foule nubienne reprit derrière lui : Amrika nujun banjo/Injliz jon banjo/Israël adiya/Tirkanal adiya/Nassir tud touni/Fa Adimoun ajijna (Les Américains ont lancé des ordres/Les Anglais aussi/Pour que les navires israéliens traversent le canal/mais Nasser est resté ferme/Israël ne traversera pas notre canal).

Hajjaj Oddoul
 
     

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