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Phénomène.
La mort récente d’un jeune sportif en pratiquant le jeu
du foulard a ouvert le dossier sur l’existence en Egypte
de cette tendance mortelle. Importé d’Occident, ce jeu
à risque se pratique clandestinement entre les jeunes.
Enquête. |
Le
jeu de la mort |
Le
28 février 2006, un drame bouleverse la vie de Suzanne.
Son fils, qui devait célébrer son 21e anniversaire le
15 mars, est décédé. Champion en water-polo et étudiant
à l’Académie maritime, section gestion, ce jeune homme
a été trouvé inerte dans l’appartement de l’un de ses
camarades chez qui il avait passé la nuit. Ce n’est pas
seulement son décès qui a secoué sa famille, mais aussi
la façon dont il est mort. On l’a trouvé pendu à une corde
fixée au plafond. Premier réflexe : on pense à un suicide.
Plus tard, quelques détails jetteront le doute. Selon
le procès-verbal, deux cordes parmi les trois que le jeune
a utilisées pour s’attacher ont été coupées. Ce qui a
suscité des interrogations chez les enquêteurs. D’autres
éléments liés au caractère du défunt ont par ailleurs
écarté le scénario du suicide. « Mon fils aimait la vie,
il était optimiste et avait des projets d’avenir. Grand
sportif, champion dans une équipe de water-polo au club
d’Héliopolis, apprécié par ses camarades et aimé par sa
famille, il était pieux et ne ratait aucune prière. Ses
talents en dessin étaient aussi remarquables. Tout en
lui donnait la preuve qu’il n’avait aucune intention de
mettre fin à sa vie », confie Suzanne, ingénieur et maman
du jeune défunt. C’est en fait une petite révélation glissée
dans la plus grande discrétion par son ami intime qui
viendra éclairer l’énigme. Il s’agit, selon ce témoin
présent avant le drame, d’un jeu mortel qui s’appelle
le jeu du foulard. Dans l’appartement de l’un de ses deux
copains, ils s’adonnaient à ce jeu. Il s’agit, selon les
spécialistes, d’une pratique qui consiste à se faire étrangler
soi-même ou par une tierce personne, avec des accessoires
tels une corde, une ceinture, un foulard, etc. Cela peut
se faire aussi avec les deux pouces. A la demande, un
copain place ses deux doigts sur le cou et comprime les
carotides pour empêcher le flux sanguin. La personne perd
conscience après avoir éprouvé des sensations de type
hallucinatoires. Cela ne dure que trente secondes puis
les doigts se desserrent et on doit secouer le joueur
pour le réveiller. Un petit coma, à la suite duquel il
décrit ce qu’il a ressenti.
Ce
jeu se joue en groupe où à tour de rôle, chacun devient
le bourreau ou la victime. Après l’avoir testé avec les
copains, le joueur tente souvent de le renouveler seul.
L’expérience devient alors mortelle puisque personne n’est
là pour alerter les secours à temps. Surtout si les pouces
sont remplacés par une corde ou un autre accessoire. |
Une
pratique répandue
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Dans
l’affaire en question, les deux amis ont réussi à couper
deux cordes, malheureusement la troisième lui a coûté
la vie. Aujourd’hui, la mère a décidé de mener son enquête
et d’avoir toutes les informations à propos de ce jeu
horrible. Son but est de tirer la sonnette d’alarme dans
une société qui risque d’être menacée par un tel fléau
sournois. « Si je n’ai pas réussi à sauver mon fils, qui
m’a caché qu’il s’adonnait à ce jeu, je voudrais être
capable de protéger la vie des autres », confie la mère.
Lors des funérailles de son fils, elle est restée stupéfaite.
Tous les jeunes venus présenter leurs condoléances étaient
au courant de ce jeu mortel alors que tous leurs parents
ignoraient même son existence.
Or,
voilà que cette affaire n’est pas la première du genre.
Dans un seul commissariat de police, celui du quartier
où habite Suzanne, six décès ont été enregistrés à la
suite de cette pratique du foulard. Suzanne, poussée par
le chagrin, commence à poser des questions à des jeunes
qui résident dans différents quartiers du Caire. Ils sont
tous au courant de ce jeu du foulard. Des rumeurs circulent
faisant état de l’apparition de ce jeu dans quelques écoles
à Maadi et Zamalek. Des directeurs d’écoles ont même pris
l’initiative d’aborder le sujet pour alerter les élèves.
Et cette semaine, dans une page de faits divers, un jeune
villageois de Kafr Al-Cheikh a trouvé la mort à cause
de ce jeu du foulard. Ce qui nécessite l’ouverture de
ce dossier.
Le
jeu du foulard, The Choking Game, le jeu de la strangulation,
de l’étouffement, le jeu des poumons, du coma, le rêve
bleu, le rêve indien, la grenouille, le jeu de la serviette,
telles sont ses appellations, et en Egypte, on l’a appelé
(le jeu de la mort). Pratiqué clandestinement dans les
écoles, les clubs ou les camps d’été, ce jeu a provoqué
la mort de centaines de jeunes dans le monde entier. Bilan
: 75 cas de décès ont été détectés seulement en France
depuis 1999. En Egypte, il n’existe encore aucun indice
sur l’ampleur de son existence. Aucun chiffre, ni étude,
aucune association ne semble non plus s’occuper de ce
jeu dangereux. Même l’Association égyptienne de la lutte
contre la drogue n’en a jamais entendu parler. Cependant,
l’inquiétant, c’est que ce jeu s’infiltre dans les lieux
de rassemblement des jeunes sans que l’on se rende compte.
A travers l’Internet, mais surtout de bouche à oreille,
les nouvelles sont échangées parmi les jeunes. Et poussés
par la curiosité, ils veulent tenter l’expérience.
Haïssam,
25 ans, employé dans une institution publique, confie
avoir vu de ses propres yeux des camarades de classe pratiquer
le jeu du foulard. Cela s’est passé il y a 10 ans dans
son école publique située à Guiza. En classe, dans les
toilettes et pendant les récréations, les élèves choisissaient
à chaque fois leur victime. Celle-ci perdait connaissance
pendant quelques secondes, puis ses camarades la giflaient
pour la réveiller avant l’arrivée du professeur.
«
Dès lors, cette personne était considérée comme un héros.
Un intrépide qui ne craint rien ». Mais Haïssam confie
n’avoir jamais participé au jeu. Il se contentait d’être
tout simplement spectateur.
D’après
le psychiatre Hachem Bahari, spécialiste dans les problèmes
des adolescents, les jeux à risque ne sont pas nouveaux.
A l’exemple du jeu de la roulette russe, qui consiste
à tirer des balles au hasard sur différents joueurs. Le
revolver ne contenant qu’une seule balle, c’est le sort
qui décide de la victime. D’autres formes de jeux à risque
ont vu le jour à travers le monde tels que le rallye ou
le patinage dans des zones dangereuses.
Selon
les psychiatres, le jeu du foulard touche une tranche
d’âge allant de 5 à 21 ans, aussi bien des garçons que
des filles, toutes catégories sociales confondues. Car
il s’agit d’un jeu facile à pratiquer et qui ne coûte
rien. De plus, les jeunes qui se livrent à ce jeu ne se
sentent souvent pas coupables puisque selon eux, il ne
s’agit pas de stupéfiants. « Où est le problème, je ne
consomme ni drogue, ni alcool, c’est juste un jeu », avait
dit Gabriel, 14 ans, décédé en 2005 en Californie et dont
les parents ont publié les témoignages sur le Net. Mais,
Gabriel ne savait pas que ce qu’il considérait comme un
simple jeu anodin allait lui coûter la vie après avoir
passé 10 jours dans le coma. |
L’euphorie
par asphyxie
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Les
jeunes qui l’ont testé recherchaient une sensation d’extase,
d’euphorie. « Ils voulaient vivre quelque chose d’extraordinaire,
découvrir un univers imaginaire, un monde de rêve qu’ils
ne parviennent pas à trouver dans la réalité. Ce genre
d’asphyxie augmente le taux d’adrénaline dans le sang,
ce qui donne cette sensation d’exaltation. Des jeunes
considèrent que le fait d’essayer le jeu du foulard est
un acte héroïque puisqu’ils se mettent face-à-face avec
la mort », confirme Bahari. Mais, quel danger en contrepartie
!
Les
jeunes ne semblent pas savoir qu’en recherchant de telles
sensations, ils risquent leur vie. Car il suffit que le
cerveau ne soit pas oxygéné pendant deux minutes pour
risquer l’arrêt cardiaque (de 2 à 4 minutes, selon le
poids du joueur). Et si l’on survit à un coma, on en sort
paralysé ou atteint d’une incapacité physique encore plus
grave.
Dans
la plupart des cas de décès signalés, personne ne connaissait
le degré de risque et les parents ignoraient tout de ce
jeu mortel. Suzanne, qui a perdu son fils, se poencore
la question : « Comment tout cela a pu se passer sans
que je m’aperçoive du moindre changement dans le comportement
de mon fils ? C’est dire à quel point le fossé qui sépare
les parents de leurs enfants est énorme. Et à quel point
ces jeunes vivent dans leur propre univers et ne parlent
de leurs secrets qu’avec des amis de leur âge », confie-t-elle.
Aujourd’hui, elle essaye de sensibiliser les parents des
symptômes qui peuvent paraître sur leurs enfants. « Des
traces autour du cou, maux de tête violents, rougeurs
au visage, troubles respiratoires, manque de concentration
», explique le Dr Amir Fékri, généraliste. Et ce n’est
pas tout. Il existe d’autres indices dans le comportement
du jeune qui doivent attirer l’attention des parents.
Par exemple, ses questions fréquentes sur les dangers
de la strangulation, ou même toute écharpe, foulard, cravate,
ceinture qui traîne sans raison avec lui. Aussi, le voir
s’enfermer seul dans sa chambre sans aucune justification
ou passer de longs moments sur le Net. Et en dehors de
la maison, tous ceux qui travaillent avec des jeunes doivent
être plus alertes. Corps enseignant, entraîneurs de sport,
surveillants dans les camps doivent être informés sur
la nature de ce jeu et ses risques. Et cela, tout en étant
très prudent dans la façon dont ils aborderont le sujet.
« Il est important de trouver la bonne formule pour s’adresser
aux jeunes. Il faut surtout mettre l’accent sur le risque
encouru et non pas sur l’extase que ce jeu engendre. Il
ne faut surtout pas mentionner les détails de la pratique
pour ne pas donner un mode d’emploi à ceux qui ne la connaissent
pas », explique Magdi Kozmane, directeur d’une école religieuse.
D’autres
préfèrent opter pour le silence. « Il vaut mieux ne pas
attirer l’attention des adolescents. Car poussés par la
curiosité, ils peuvent tenter l’expérience, ce qui peut
leur coûter la vie », justifie Magda Gamil, directrice
d’une école privée.
En
parler ou pas, l’important est d’être à l’écoute de ces
jeunes. Car la mort causée par ce jeu et qui peut noyer
des familles dans le chagrin peut parfois être évitée
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Amira
Doss et Dina Darwich |
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