Alors
que des barrières officielles s’érigent dans la communication
avec certains hauts responsables, l’élément commun dans toute
discussion avec le prince Charles, le prince de Galles et
l’héritier du trône de Grande-Bretagne, est une grande simplicité
et une absence totale de toute affectation. Le prince peut
passer beaucoup plus de temps avec une personne simple, même
s’il s’agit du cuisinier de l’ambassade britannique au Caire,
qu’avec un responsable officiel.
Le personnel
de l’ambassade britannique au Caire défilait dans une longue
queue pour saluer le prince Charles, l’héritier du trône.
L’ambassadeur à ses côtés lui présentait tous les membres
les uns après les autres et le prince les saluait et échangeait
quelques mots avec chacun d’eux.
Ceci a eu lieu
au cours de la visite effectuée par le prince Charles en Egypte
en 1995 et qui avait été précédée par deux autres courts séjours.
La première s’est déroulée dans les années 1970 lorsque le
yacht à bord duquel il se trouvait s’était arrêté à Port-Saïd.
Et la deuxième était en 1981, lorsqu’il participa aux funérailles
du président Sadate.
L’ambassade
britannique avait préparé une grande réception en l’honneur
du prince héritier qui était arrivé seul, et un grand nombre
de responsables et de personnalités éminentes y étaient présents.
Il n’avait pas encore épousé Camilla Parker, devenue aujourd’hui
la duchesse de Cornwall.
Mais la queue
qui défilait s’est soudain arrêtée, lorsque l’entretien du
prince dura plus longtemps que d’habitude avec l’une des personnes
présentes. C’était un homme âgé, qui semblait être égyptien
par les traits de son visage et la couleur de son teint. Charles
a porté un intérêt spécial à son égard et il nous est apparu
de loin que c’était le prince qui posait les questions alors
que l’homme répondait en toute modestie.
Plus tard, quand
je le rencontrais, la discussion porta sur l’islam auquel
Charles s’intéressait tout particulièrement bien avant la
crise des récentes caricatures danoises. Un intérêt qui datait
même d’avant les événements du 11 septembre 2001 qui a focalisé
l’intérêt de l’Occident sur la religion musulmane exploitée
en tant que prétexte pour certains actes de violence dont
l’islam est complètement innocent. Le prince Charles avait
donné un cours à l’Université d’Oxford sur l’islam et sur
la nécessité que l’Occident comprenne la nature de cette religion
céleste qui s’avère être la croyance d’un quart des habitants
de la planète.
J’ai voulu débattre
de ses opinions ouvertes quant à l’islam surtout si on les
compare à celles qui prévalaient à l’époque dans le monde
occidental qui se souciait peu de cette religion et des musulmans.
Il a alors souligné que l’islam était l’une des religions
les plus importantes de l’histoire de l’humanité. Ce qui de
surcroît est une raison suffisante pour lui consacrer des
études et tenter de le comprendre dans son contexte juste.
Et que dire alors si l’islam est de plus la religion d’une
grande communauté qui vit avec nous dans le monde contemporain
? Je lui répondis en affirmant que ceci aurait dû être la
logique des hommes politiques en Occident qui se trouvent
contraints de traiter avec les musulmans — même s’ils ne font
pas partie du monde islamique — du moins pour les minorités
qui vivent dans les pays occidentaux. D’autant plus que de
nombreux musulmans résidant parmi eux contribuent à la vie
publique et votent aux élections.
Le prince partagea
mon opinion et me dit que chez lui, l’islam était plus important
que les considérations politiques. Que c’était un devoir culturel
et civilisationnel avant d’être une nécessité politique. L’homme
n’est jamais cultivé si son savoir se limitait uniquement
à la religion qui est la foi de sa naissance et à sa langue
apprise dès son jeune âge. La véritable culture est celle
de l’ouverture sur les autres qui partagent avec nous ce monde
et qui nous influencent et vice-versa.
Je lui répondis
:
— Si cela était
la logique des hommes politiques, nous n’aurions pas eu de
problèmes dans le monde musulman et cela nous aurait épargné
de nombreux heurts. Surtout que vous parlez de la nécessité
d’une compréhension mutuelle. Il existe des analystes occidentaux
qui appellent au conflit des civilisations alors que c’est
le conflit des religions qui est déclenché de toute part.
Toutes les religions
trouvent leurs origines dans une seule croyance, même si les
aspects de chacune diffèrent. Nous devons toujours porter
un intérêt aux aspects communs tout en essayant de comprendre
les points de divergences.
— C’est ce que
j’ai essayé de faire parvenir dans mon cours, me confia-t-il.
A cause de l’intérêt
que j’ai manifesté à ce cours donné par l’héritier du trône
britannique, dont j’avais lu des extraits dans les agences
de presse, le prince Charles promit de me l’envoyer. Et effectivement,
quelques jours après, j’ai reçu un petit livret contenant
le texte intégral du cours donné à Oxford sur l’islam. Il
m’a fait une dédicace et l’a signée d’une manière aussi simple
que sa manière de parler. Sa signature était d’un seul mot,
Charles sans aucun titre.
La caractéristique
essentielle de la personnalité du prince de Galles est la
simplicité. C’est cette grande modestie et cette spontanéité
qui ont brisé dès le premier instant les barrières officielles
qui s’érigent en général lorsque les parties d’un dialogue
s’entretiennent pour la première fois.
Face à cette
simplicité, j’ai estimé que je pourrais l’interroger sur l’homme
avec lequel il a eu un échange. J’ai été surpris de voir immédiatement
un sourire se dessiner sur ses lèvres en affirmant : C’est
vraiment un homme grand et c’est un puits de mémoire.
Je répondis :
— Cet homme semble
être un Egyptien, travaille-t-il à l’ambassade ?
— Oui, c’est
le chef-cuisinier.
Charles m’a raconté
que l’ambassadeur le lui a présenté en disant que c’était
l’un des plus anciens fonctionnaires de l’ambassade.
Le prince Charles
a passé avec ce cuisinier plus de temps que celui passé avec
les autres fonctionnaires, depuis les diplomates jusqu’aux
administratifs. Il a appris que son service s’est étendu sur
50 ans et qu’il a préparé des plats pour un certain nombre
de grandes personnalités britanniques en visite en Egypte,
depuis Churchill et Anthony Eden jusqu’à la princesse Diana
qui avait effectué une visite en Egypte avant le prince Charles.
Il n’était donc
pas étrange que le prince Charles me confia qu’il s’était
longuement entretenu avec cet homme pour « la gratitude
qu’il lui vouait » après ses longues années au service
de Sa Majesté la reine .