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Lorsqu’on
est mordu d’art et plus spécialement de sculpture, on ne peut
que s’y laisser prendre, tout comme l’appel de la sirène dont
on ne peut, en aucun cas, se soustraire quitte à perdre sa vie.
Ils sont des millions à travers le monde qui, sans savoir pourquoi,
ont consacré leur vie à l’art. Et il y en a d’autres, encore
plus nombreux, qui n’ont pu s’y consacrer entièrement pour diverses
raisons. Peut-on être artiste à ses heures perdues et exercer
un autre métier ? Les puritains de l’art vous diront que c’est
impossible ; l’art est un dictateur qui balaie tout sur son
chemin.
Et pourtant, dans
cette ville d’Assouan au charme qui vous saisit à votre insu,
tout comme le fait l’art en s’emparant des hommes, des sculpteurs
de différents bords, d’âge et de couches sociales, ont tenté
cette gageure fort difficile, celle d’avoir un métier tout en
se consacrant à l’art. Non pas comme le feraient des dilettantes
pour qui l’art est un passe-temps, mais comme des artistes professionnels
qui exposent, récoltent des prix et n’ont de cesse de perfectionner
leur savoir-faire et leur connaissance du monde. Les plus heureux
sont ceux dont le métier est proche de ce monde de rêves. Certains
finiront sans doute par se laisser prendre entièrement par La
Folle du logis et laisser leur monde intérieur les guider au
gré de la fantaisie et de l’inconscient, d’autres continuent
à jongler sur une corde raide pour répondre à leur passion.
Est-ce un mal ou un défaut ?
Il
suffit de discuter avec S.E. M. Elm Dutra, ambassadeur du Brésil
au Caire, pour être contaminé par sa joie de vivre. Est-ce dû
à son pays, le Brésil, à la ville d’Assouan ou encore et plus
sûrement au travail du granit ? Une pierre qui ne ressemble
à nulle autre, celle des rois ! Toutefois, dans cette envie
gloutonne de sculpter toujours et tout le temps, Dutra a choisi
dans la carrière un des plus grands morceaux de granit que les
autres artistes appréhendaient de sculpter. Et Elm Dutra va
s’atteler à cette tâche ardue, sollicité par son métier et ses
va-et-vient entre Assouan et Le Caire, mais en faisant en sorte
de jouir des moments privilégiés du travail de la pierre en
sculptant avec frénésie comme s’il n’avait rien d’autre à faire
dans la vie. Il le dit lui-même : « J’ai toujours eu deux carrières
parfaitement séparées. J’ai fait en sorte que les diplomates
ne m’appellent pas artiste et que les artistes ne fassent pas
le contraire ».
D’une simplicité
surprenante — l’art n’est-il pas ce qui dilue les différences
et les inégalités ? —, il communique une passion et une spontanéité
extraordinaires. Et pourtant, son métier est fait de compromis,
de retenue et de sang-froid. Toutefois, paradoxalement, c’est
à travers la sculpture qu’il comprend mieux le monde des hommes.
« Avec la sculpture, la vie apparaît comme quelque chose de
plus profond, de plus intéressant ; et ceci m’équilibre et me
rend sage en tant que diplomate », affirme cet homme qui se
consacre à la sculpture le soir, les fins de semaine et durant
les vacances. Néanmoins, sa sculpture intitulée Le Boss, chef
de tribu ou patron, est une sorte de clin d’œil ironique qui
avec distance relie ses deux mondes en se moquant de lui-même
et des autres. N’est-ce pas là cette sagesse dont il parle ?
Non loin de lui,
un jeune sculpteur égyptien de 23 ans, Mahmoud Al-Douehi, participe
cette année à l’atelier du symposium de sculpture et décide
de faire de la pierre de ses ancêtres la passion de sa vie.
Et pourtant, son métier était de tailler uniquement la pierre
pour accompagner le travail des artistes. A l’âge de 9 ans,
il accompagne son père qui est tailleur de pierre dans ses différents
périples. Il s’amuse à sculpter de petits oiseaux et des poissons.
A la création du symposium en 1995, alors encore écolier, il
regarde avec bonheur les artistes travailler. Par la suite,
il suivra la voie de son père et accompagnera les artistes du
symposium. Ce faisant, il apprend en amont comment on manie
la pierre et comment on respecte son rythme. La passion est
bien ancrée, il ne reste plus qu’à lui obéir et à suivre l’appel
de la sirène. A l’âge de 14 ans, il quitte son monde familier
et part pour Le Caire, malgré l’inquiétude de ses parents, pour
servir de tailleur de pierre au grand sculpteur Adam Hénein.
« Tous les soirs après le travail, je me mettais à sculpter.
Je montrais le lendemain mon travail à mon maître Adam Hénein
», raconte-t-il. Quelle meilleure école ! Et avec persévérance,
il se laisse guider dans son travail par un maître exigeant,
tout en poursuivant son métier de tailleur de pierre. Il se
présente au salon des jeunes plusieurs fois et reçoit le premier
prix en sculpture cette année. Bien qu’influencé par son maître,
sa pierre sculptée à l’atelier du symposium, cette année, vit
de sa propre vie. Avec candeur et bonheur, il affirme : « Je
suis content parce que mon père est fier de moi ! ». Il a bien
raison. Sa sculpture en symposium se tient auprès des grands
alors qu’il est de ces hommes heureux pour qui savoir-faire
et art, métier et créativité, sont intégrés dans une complémentarité
que pourraient lui envier de nombreux artistes.
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