Un
sentiment de satisfaction emplit Mona Al-Baradei, toujours
avide d’aller au-delà de son succès. C’est la première
doyenne à la tête de la faculté des sciences politiques
et économiques, depuis sa fondation dans les années 1960.
« J’espère faire évoluer l’enseignement au sein de la
faculté afin de maintenir sa réputation prestigieuse et
pouvoir concurrencer avec les facultés étrangères », dit-elle.
La doyenne veut à tout prix que ses diplômés répondent
aux exigences du marché du travail. Ceci dit, ils doivent
maîtriser au moins une langue étrangère et avoir une connaissance
suffisante de l’informatique. Economiste de formation,
ses rêves de professeur demeuraient limités au monde académique.
« Dès mon premier jour à la faculté des sciences politiques
et économiques, j’ai souhaité devenir madame la doyenne.
C’était aussi le vœu de mon père, Moustapha Al-Baradei,
aujourd’hui disparu ». Un père mort en 1977 et dont le
souvenir lui est très cher. Elle l’évoque non sans fierté,
précisant qu’il était le bâtonnier de l’Ordre des avocats
pendant 20 ans et que c’est grâce à lui que sa sœur et
ses trois frères vouent autant de respect à la science
et au savoir. Du coup, ils ont tous obtenu des magistères
et des doctorats, ne se contentant guère de simplement
réussir comme les autres. La preuve, son frère aîné n’est
que le quatrième prix Nobel égyptien, Mohamad Al-Baradei,
le président de l’Agence Internationale de l’Energie Atomique
(AIEA). « Ma mère nous taquine souvent en disant : Qui
d’entre vous va recevoir le prochain prix ? En fait, elle
y croit vraiment. Elle s’attend à ce que l’un d’entre
nous remporte un prix international », dit-elle en évoquant
sa mère, Aïda Hégazi, une femme très spéciale chez qui
elle se rend toutes les semaines pour discuter des événements
en cours.
Tirée à quatre
épingles, Mme le professeur est assez fière de son éducation
bourgeoise, et n’hésite pas à en faire part, faisant de
nouveau l’éloge de son père. « On nous offrait souvent
des livres en guise de cadeaux d’anniversaire ou de réussite.
De même, à l’école, les meilleurs élèves recevaient des
livres de Taha Hussein, Naguib Mahfouz et Abbass Al-Aqqad
en tant que récompenses. On participait tous ensemble
pour former une bibliothèque de classe ». Ancienne élève
d’un établissement francophone, Mona Al-Baradei est aussi
parfaitement arabophone. Elle maîtrise les règles grammaticales
de sa langue maternelle dont elle est fière, et trouve
inadmissible qu’on connaisse mal sa langue. « C’est uniquement
vers la seconde moitié des années 1950 que l’Etat a imposé
des programmes concernant la langue arabe dans les écoles
des missionnaires. Actuellement, beaucoup de mes étudiants
ont été formés dans des écoles gouvernementales, où l’on
apprend toutes les matières en arabe. Pourtant, leur niveau
de langue laisse souvent à désirer ». Et d’ajouter : «
Dans le temps, les étudiants, notamment ceux des écoles
gouvernementales, étaient très bons en calligraphie arabe.
Aujourd’hui, les papiers d’examen à corriger sont illisibles
». C’est toujours le côté pédagogique qui l’emporte chez
cette femme bourgeoise, dotée d’une élégance naturelle.
Une bûcheuse qui fait très attention à ses mots. Avec
elle, toutes les conversations mènent plus ou moins aux
problèmes de l’enseignement. Les défaillances de l’éducation
primaire s’avèrent irréparables. Et le professeur ne manque
pas de souligner l’importance de ses propres maîtres qui
lui ont beaucoup appris. Elle a tout à fait le profil
d’une bonne élève assidue et reconnaissante.
Au baccalauréat,
elle a été troisième de la promotion au niveau de la République.
Et depuis, elle a compris que sa nature perfectionniste
est généreusement récompensée. « Je suis persuadée que
le fait de travailler avec amour et sacrifice donne toujours
ses fruits ». Un sourire de timidité éclaire souvent son
visage, notamment lorsqu’elle tente d’échapper à une question
contraignante. Un mariage d’amour ? L’évaluation de la
jeunesse dorée actuelle ? L’état des lieux de l’économie
égyptienne ? La réponse frise toujours la diplomatie.
Le professeur passe rapidement sur certains sujets pour
renouer plutôt avec son parcours personnel. Elle n’a aucun
problème à parler de sa vie de famille, n’hésitant pas
à citer son fils aîné, Moustapha, l’ingénieur en communication,
sa fille Nadia, la décoratrice, et Ahmad, le benjamin,
ayant opté pour l’urologie, comme son père. « Moi-même
j’ai pensé à faire les beaux-arts à un moment donné. Mais
à l’époque, le statut d’artiste n’était pas aussi prestigieux.
J’ai dit que pratiquement il valait mieux étudier les
sciences politiques et économiques », dit Al-Baradei qui
a quand même suivi des cours de peinture avec Leïla Hindi,
une artiste mexico-égyptienne. Et de poursuivre : « J’ai
dessiné entre six et sept tableaux, ma vie durant. Je
me sens sereine en dessinant des paysages, avec des palmiers
et étendues de mer ». Cet amour pour la nature lui fait
choisir un continent de prédilection assez lointain. Le
professeur a eu un coup de cœur pour l’Australie, sa nature
vierge et ses habitants décontractés. Elle s’y est rendue
pour des vacances et aussi pour accompagner son mari.
« Je me suis mariée à la troisième année de faculté. Mon
époux, Ismaïl Choukri, est médecin, très occupé lui aussi
par la recherche ». Et d’ajouter : « Quand mes enfants
étaient encore petits, je ne dormais que 4 heures par
jour. Je sens toujours que j’ai besoin d’une journée de
48 heures pour mener à bien tout ce que j’ai envie de
faire ».
Ayant obtenu
sa thèse de doctorat sur le thème La Stratégie visant
à satisfaire les besoins fondamentaux de la population
et sa mise en application en République arabe d’Egypte,
en 1983, elle n’a jamais été tentée par la carrière d’un
banquier. Le contact direct avec l’argent ne l’a jamais
séduit. Plutôt, elle rêvait d’un parcours académique et
d’avoir une vie calme sans trop de remous. C’est d’ailleurs
ce caractère conciliant qui a fait que ses collègues l’ont
proposée au recteur en tant que doyenne. Une proposition
qui a fait l’unanimité. Ils la connaissaient tous et appréciaient
ses efforts en tant que vice-doyenne. « Si l’on me propose
de devenir ministre, je le refuserai. Car pour moi c’est
un travail que j’ignore, je ne saurai pas comment m’acquitter
d’une telle charge », se prononce Mona Al-Baradei franchement.
Une carrière politique, elle n’en a jamais rêvé. Pourtant,
elle est bien diplomate. D’ailleurs, lorsqu’on l’interroge
sur des aspects techniques de l’économie égyptienne, elle
parle au compte-gouttes et se déclare optimiste, malgré
tout. D’après elle, avec un taux de croissance économique
tablant autour de 5 %, le pays a atteint une certaine
stabilité des prix et augmenté sa réserve en devises.
Et pour poursuivre son diagnostic, Al-Baradei ne tarde
pas à faire l’éloge du dernier amendement de la loi douanière
et de la création d’un ministère pour l’Investissement.
« Ce qui nous manque, c’est plutôt une réforme institutionnelle
et administrative ».
Contrairement
à sa mère qui a pris part à l’action publique à travers
les associations caritatives et civiles, Mme le professeur
se contente de son rôle universitaire. Elle peut très
bien participer à la réforme en cours en organisant des
conférences à ce sujet ou en signant de multiples travaux
de recherche. C’est ce qu’elle fait d’ailleurs. « Actuellement,
on note plus d’interaction entre les experts économiques
et les décideurs politiques. La tendance contemporaine
est d’avoir recours aux recherches scientifiques pour
étoffer le travail dans les usines et les entreprises
privées », souligne Al-Baradei. Quelques-unes de ses recherches
consultées dans ce domaine sont : L’économie égyptienne
et le défi du développement dans les années 1990, L’influence
de la chute du prix du pétrole brut sur les dépenses publiques
dans le monde arabe pétrolier, dans les années 1980 et
L’exportation de la main-d’œuvre nationale et l’acquisition
de ressources étrangères, ledeux faces d’une même monnaie.
Encore une
fois, Mona Al-Baradei enchaîne sur les carences de l’enseignement.
Le professeur dresse toujours un diagnostic à sa manière
: le problème dont souffre actuellement la faculté est
l’augmentation du nombre d’étudiants, environ 1 000 par
promotion. « Il est donc difficile d’avoir un rapport
direct entre les étudiants et les professeurs. Quand j’étais
à la faculté moi-même, le nombre d’étudiants par promotion
ne dépassait pas les 150. Les professeurs connaissaient
nos prénoms par cœur ». En décrivant cet état, elle semble
le déplorer. Elle aurait bien aimé agir différemment,
discuter et convaincre ... Le manque actuel de la communication
l’exaspère. « Pendant les années 1990, l’intérêt que les
gens accordent à la science a beaucoup baissé. Les principes
ont changé. La perfection n’est plus considérée comme
le mot d’ordre de la réussite ; ce n’est plus l’une des
qualités exigées pour décrocher une chance de travail.
Par conséquent, les jeunes n’y tiennent absolument pas
». Le professeur et la mère se confondent, en parlant
des jeunes. Elle les observe quotidiennement, apprend
à les connaître de près et se rend compte que la génération
en cours est celle de la culture Web. « Des activités
très variées, des excursions, des voyages ... mais jamais
la science comme objectif en soi. Il n’y a plus la même
vénération vouée d’antan aux savants », dit-elle dans
son bureau sobre à l’Université du Caire, entourée de
plusieurs plantes d’intérieur et de trois peintures à
l’huile. C’est sa manière de personnaliser les lieux. |