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Filles
des Rues. Elles sont de
plus en plus nombreuses à arpenter les boulevards après avoir
fui leur maison. Elles bataillent farouchement pour se trouver
une place sur un trottoir ou sous un pont. Une vie dure avec
son lot de viols, de drogue et sévices ; pourtant, elles refusent
souvent de la changer. Enquête.
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| Les
trottoirs de la « liberté » |
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«
Je ne supportais plus de vivre à la maison, je voulais être
libre comme mes pigeons », lance Hind qui semble avoir moins
de 10 ans, mais en a réellement 14.
Elle a quitté la
maison à l’âge de 7 ans et ne veut plus y retourner. Née d’un
premier mariage, elle a 6 demi-frères et sœurs et n’a pas supporté
sa marâtre qui lui faisait subir de mauvais traitements. « Le
jour où elle a lâché les deux pigeons que j’avais élevés et
auxquels je tenais énormément, j’ai décidé de quitter la maison
», dit Hind.
Les filles comme
Hind sont de plus en plus nombreuses. Sous les ponts, dans les
jardins publics, les terrains vagues ou sur les trottoirs, elles
sont partout autour de nous et on ne les remarque que lorsqu’elles
nous abordent pour mendier. En général, les gens s’en méfient.
Pourtant, elles existent. Et c’est souvent la pauvreté, l’ignorance
ou la négligence, ce trio infernal qui les pousse parfois dès
l’âge de trois ans à trouver refuge dans la rue. D’après Siham
Ibrahim, directrice de l’établissement de Tofoulati, qui accueille
les enfants de la rue, la raison essentielle de l’existence
des filles de la rue c’est ce vice éternel qui est bien ancré
dans notre société, à savoir cette ségrégation dont souffrent
les filles, lequel est accentué par la pauvreté. « Dans les
bidonvilles, les filles font l’objet de maltraitances aussi
bien physiques que morales. Obligées de travailler pour ramener
de l’argent, elles sont aussi au service de toute la famille,
et leurs droits les plus élémentaires sont bafoués », dit Siham
qui ajoute que la fille choisit la rue espérant trouver la tranquillité
et la sécurité, ce qui n’est pas évident.
Dans la rue, la
fille en rencontre d’autres qui lui enseigneront les secrets
de sa nouvelle vie. Le matin, elles se dispersent pour aller
travailler et ramener de l’argent au meneur de la bande qui,
à son tour, ne leur offre rien. Et à celles qui essaient de
se rebeller, le châtiment est impitoyable. Elles sont tabassées
et sans pitié. Raison pour laquelle elles portent des cicatrices
ou un handicap quelconque dû à de mauvais coups. Le soir, elles
se rassemblent pour passer la nuit dans un immeuble inhabité
ou un jardin public. En fait, lorsqu’une fille entre dans ce
monde sans pitié, elle doit passer par plusieurs étapes et cela
suivant son âge. Avec le temps et l’expérience, elle découvre
qu’on ne désire d’elle qu’une seule chose, son corps.
« J’ai été violée
pour la première fois à l’âge de 12 ans par mon copain plus
âgé que moi. Avant de passer à l’acte, il m’a forcée à lui obéir
en me blessant à l’épaule et au cou avec son couteau. Après
avoir couché plusieurs fois avec lui et d’autres encore, j’ai
appris à me soumettre pour éviter la violence. Et malgré ça,
il y a des garçons qui aiment cogner même si je ne résiste pas.
Ma récompense au départ était ma drogue, cette colle à inhaler
et dont je ne peux me passer », dit une des filles qui porte
le prénom de Amina pour ne pas dévoiler son identité.
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Elles préfèrent rester « libres »
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Amina, 17 ans,
se rend de temps en temps dans un des établissements qui présentent
des services aux filles de la rue, et malgré les cicatrices
qu’elle porte à cause de la violence et qu’elle a du mal à
dissimuler même avec son écharpe, elle refuse de quitter la
rue. Elle préfère passer ses nuits dans un coin avec son bébé
de 6 mois.
Selon Siham,
ces filles venant des bidonvilles sont déjà accoutumées à
avoir des relations sexuelles, à en entendre parler crûment
autour d’elles. Et même à éprouver une affinité sexuelle avec
une personne du même sexe ou ont subi l’inceste. Le reste,
c’est dans la rue qu’elles l’apprendront. « Au début, elles
dorment avec les garçons. Serrés les uns contre les autres,
ils se touchent, se font des cajoleries. Cela leur fait du
bien, même s’ils sont petits et ne comprennent pas ce qu’est
une relation sexuelle », dit Siham. Elle ajoute qu’il est
impossible de trouver une fille de la rue qui n’a pas eu d’expérience
sexuelle. Cela commence d’abord par un viol puis elle s’habitue.
« A chaque fois
que j’évitais de coucher avec un homme, on m’obligeait à le
faire, soit pour satisfaire un plaisir ou pour gagner de l’argent,
alors j’ai décidé de travailler pour mon propre compte »,
dit Intessar qui a été violée à l’âge de 6 ans. Aujourd’hui,
elle a 24 ans et a trois enfants dont elle ne connaît pas
les pères. Des enfants qui n’auront d’autres choix que la
rue. Deux hommes la protègent et perçoivent l’argent des clients
avant de la laisser partir avec eux. Et lorsqu’elle tombe
malade et a besoin d’un peu de repos, elle passe une consultation
chez un spécialiste dans l’un des établissements qui s’occupent
des enfants de la rue, se fait soigner puis rejoint son coin.
Le sociologue
Ahmad Al-Magdoub pense que ces filles « sont des bombes qui
vont exploser un jour au visage de tout le monde ».
Siham s’insurge
face à ces propos et lance que ce sont des victimes et non
pas des criminelles. Par ailleurs, les experts sociaux tentent
de limiter le phénomène en descendant dans la rue pour trouver
ces filles, voir leurs conditions de vie et essayent de les
ramener dans l’un des établissements spécialisés ou leur font
comprendre qu’ils sont prêts à les accueillir et à les écouter
à n’importe quel moment. En fait, il y a des filles qui acceptent
d’aller vivre dans l’établissement, mais ce sont surtout les
plus jeunes. Les plus âgées préfèrent rester libres et recourent
aux établissements en cas d’urgence comme par exemple un accouchement.
Doaa, sociologue dans l’établissement de Tofoulati, affirme
que ces filles peuvent effectivement, après un certain temps,
rejoindre la rue, car elles ont fini par acquérir des moyens
de défense nécessaires pour se protéger. Parfois, elles se
comportent comme des garçons, elles gardent une lame sous
la langue ou font des affaires avec les meneurs de bande pour
être mieux protégées. « Elles ont toutes quelques points communs
: violence, langage grossier, manque de confiance vis-à-vis
des gens et sentiments d’amertume à l’égard de la vie », dit
Doaa, en ajoutant que même si elles se disputent entre elles
tout le temps, elles se liguent contre les étrangers. A la
fin de la journée, lorsque Hind étend son corps sur la pelouse
du jardin et qu’elle regarde le ciel, elle ne souhaite qu’une
seule chose, se réveiller le lendemain sans avoir été traquée
par la police ou agressée par un voyou. C’est la raison pour
laquelle sa copine Samia lui sert de vigile. Pendant que l’une
dort, l’autre reste éveillée et ainsi de suite. « Faim, peur,
froid, insécurité, mais tout de même je me sens mieux ici
qu’à la maison où personne ne m’aime et où je fais la bonne
pour tout le monde », dit Hind. Elle ne pense ni au passé
ni au futur, elle vit au jour le jour, mais de temps en temps,
il lui arrive de rêver d’avoir un jour une maison à elle où
elle pourra de nouveau élever des pigeons.
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| Hanaa Al-Mekkawi |
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Trois
Questions à |
Siham
Ibrahim,
directrice du Centre
d’accueil Tofoulati |
Al-Ahram Hebdo
: Le nombre des filles de la rue a-t-il augmenté ces dernières
années ?
Siham Ibrahim
: Evidemment, le nombre
a augmenté, surtout au cours de ces cinq dernières années. Cela
s’est confirmé par les nombreuses arrestations de ces filles
de la rue et aussi par leurs visites en permanence aux différents
établissements. L’éclatement de la cellule familiale et la pauvreté
ont amplifié le phénomène. La solution première serait d’améliorer
les conditions de vie des gens les plus défavorisés. Il faut
que tout le monde s’entraide et applique correctement les lois
concernant la protection de l’enfance.
— Quelle est
la différence entre garçons et filles des rues ?
— La vie dans la
rue est rude aussi bien pour les filles que pour les garçons.
Ce sont les mêmes conditions qui les ont poussés à la rue et
les deux s’exposent aux mêmes dangers. Seul le comportement
diffère, mais les filles sont plus futées et se débrouillent
mieux que les garçons. Elles ont recours à certaines astuces
pour se faire accepter par la bande. Les garçons sont plus forts
physiquement, mais sont moins malins. Et quant à leur vie dans
l’établissement, nous avons constaté que les garçons étaient
plus ordonnés et propres que les filles.
— Qu’est-ce
qui fait que ces enfants acceptent de se diriger vers un des
centres d’accueil ?
— Au début, ce
sont les experts sociaux qui vont les chercher, les sensibiliser
en leur faisant connaître l’existence d’un établissement qui
puisse les accueillir. Et c’est comme ça qu’ils finissent par
nous faire confiance. Par la suite, ils ont la liberté de décider
de s’y rendre ou d’y vivre. Cela se passe plus aisément avec
ceux qui sont en bas âge. Quant aux plus âgés, ils ne sont que
de transit. Trop habitués à la rue, les grands peuvent avoir
une influence négative sur les plus jeunes, et c’est pour ça
que nous n’insistons pas pour les garder. |
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