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Dans L’Immeuble Yacoubian, Alaa el Aswany dépeint, à travers ce microcosme de la ville du Caire, les mutations de la société égyptienne marquée par les valeurs de la Révolution de 1952, puis basculée sous l’ouverture économique, l’Infitah. Cet extrait montre « la société de la terrasse », où vivent les déshérités de l’immeuble.

L’immeuble Yacoubian

En 1934, le millionnaire Hagop Yacoubian, président de la communauté arménienne d’Egypte, avait eu l’idée d’édifier un immeuble d’habitation qui porterait son nom. Il choisit pour cela le meilleur emplacement de la rue Soliman-Pacha et passa contrat avec un bureau d’architectes italiens renommé qui dessina un beau projet : dix étages luxueux de type européen classique : des fenêtres ornées de statues de style grec sculptées dans la pierre, des colonnes, des escaliers, des couloirs tout en vrai marbre, un ascenseur dernier modèle de marque Schindler … Les travaux de construction durèrent deux années complètes et le résultat fut un joyau architectural qui dépassait toutes les attentes au point que son propriétaire demanda à l’architecte italien de sculpter son nom, Yacoubian, au-dessus de la porte d’entrée, en lettres latines de grande dimension qui s’éclairaient la nuit au néon, comme pour l’immortaliser et confirmer sa propriété de cet admirable bâtiment. A cette époque, c’était la fine fleur de la société qui habitait l’immeuble Yacoubian : des ministres, des pachas, certains des plus grands propriétaires terriens, des industriels étrangers et deux millionnaires juifs (l’un d’eux appartenant à la fameuse famille Mosseïri). Le rez-de-chaussée était divisé en deux parties égales : un vaste garage, avec de nombreuses portes à l’arrière où étaient garées les voitures des habitants (la plupart de luxe, comme des Rolls-Royce, des Buick, des Chevrolet), et un grand espace sur trois angles où Yacoubian exposait l’argenterie produite par ses usines. Ce hall d’exposition connut une activité satisfaisante pendant quatre décennies puis, peu à peu, son état se dégrada jusqu’à ce que, récemment, le hadj Mohammed Azzam le rachète et y inaugure un magasin de vêtements. Au-dessus de la vaste terrasse de l’immeuble, deux pièces avec leurs sanitaires avaient été réservées pour loger le portier et sa famille et, de l’autre côté, on avait construit cinquante cabanes, une par appartement. Aucune d’entre elles ne dépassait deux mètres carrés de surface, les murs et les portes étaient en fer et fermaient avec des verrous dont les clefs avaient été distribuées aux propriétaires des appartements. Ces cabanes en fer avaient alors plusieurs usages, comme d’emmagasiner les produits alimentaires, loger les chiens (s’ils étaient de grande taille ou méchants) ; ou bien elles servaient pour laver le linge, tâche qui à l’époque (avant que ne se répandent les machines à laver) était confiée à des lingères spécialisées. Elles lavaient le linge dans les cabanes puis l’étendaient sur un fil couvrant toute la longueur du bâtiment. Ces cabanes n’étaient jamais utilisées pour loger des domestiques, peut-être parce que les habitants de l’immeuble, à cette époque, étaient des aristocrates et des étrangers qui n’imaginaient pas qu’un être humain puisse dormir dans un espace aussi réduit. Dans leurs vastes et luxueux appartements qui se composaient parfois de huit ou dix pièces sur deux niveaux reliés par un escalier intérieur, ils réservaient une pièce pour les domestiques. En 1952, éclata la révolution et tout changea. Les juifs et les étrangers commencèrent à quitter l’Egypte et tous les appartements devenus vacants après le départ de leurs occupants furent pris par les officiers des forces armées, les hommes forts de l’époque. Dans les années 1960, la moitié des appartements de l’immeuble étaient habités par des officiers de grades différents, du lieutenant ou du capitaine récemment marié, jusqu’aux généraux qui s’étaient installés dans l’immeuble avec leurs nombreuses familles. Le général Dekrouri, qui avait été directeur du cabinet de Mohamed Neguib, avait même réussi à obtenir deux grands appartements contigus au dixième étage, l’un est réservé à sa famille et l’autre qui lui servait de bureau privé où il recevait l’après-midi les quémandeurs. Les femmes de ces officiers donnèrent une nouvelle utilisation aux cabanes en fer. Pour la première fois on y logea les sufragi, les cuisiniers, les petites bonnes amenées de leurs villages pour servir les familles des officiers. Certaines femmes d’officiers étaient d’origine populaire et cela ne les gênait pas d’élever des lapins, des canards et des poules. De nombreuses plaintes, aussitôt classées grâce à l’influence des officiers, furent déposées auprès des services municipaux du secteur ouest du Caire par les anciens habitants de l’immeuble, jusqu’au jour où ces derniers eurent recours au général Dekrouri qui, par son ascendant sur les officiers, parvint à interdire cette activité peu salubre. Ensuite arriva l’Infitah des années 1970 et les riches commencèrent à quitter le centre-ville pour aller vers Mohandessine et vers Medinat Nasr. Certains vendirent leurs appartements de l’immeuble Yacoubian, d’autres les transformèrent en bureaux et en cabinets médicaux pour leurs enfants récemment diplômés ou les louèrent meublés aux touristes arabes. Cela eut peu à peu pour conséquence la disparition du lien entre les cabanes de fer et les appartements de l’immeuble. Les sufragi et les autres domestiques cédèrent moyennant finances leurs cabanes de fer à de nouveaux habitants pauvres venant de la campagne ou travaillant dans un lieu proche du centre-ville et qui avaient besoin d’un appartement bon marché à proximité. Ces transactions furent facilitées par la mort de M. Grégoire, le syndic arménien de l’immeuble, qui gérait les biens du millionnaire Hagop Yacoubian avec la plus grande probité et la plus extrême rigueur et en envoyait tous les ans en décembre le revenu en Suisse où avaient émigré les héritiers de Yacoubian après la révolution. Grégoire fut remplacé dans ses fonctions de syndic par maître Fikri Abd el-Chahid, un avocat prêt à tout pour de l’argent, qui prélevait une commission élevée sur toutes les cessions de cabanes de fer, ainsi qu’une commission, non moins élevée pour rédiger le contrat du nouveau locataire. Tant et si bien que se développa sur la terrasse une société nouvelle complètement indépendante du reste de l’immeuble.

Certains nouveaux venus louèrent deux pièces contiguës et firent un petit logement avec ses sanitaires (toilettes et salle de bains) tandis que les autres (les plus pauvres) s’entraidèrent pour installer des salles d’eau collectives, chacune pour trois ou quatre chambres. La société de la terrasse n’est pas différente de toutes les autres sociétés populaires d’Egypte : les enfants y courent pieds nus et à demi vêtus, les femmes y passent la journée à préparer la cuisine, elles s’y réunissent pour commérer au soleil, elles se disputent souvent et échangent alors les pires insultes et des accusations injurieuses puis, soudain, elles se réconcilient et retrouvent des relations tout à fait cordiales, comme s’il ne s’était rien passé. Elles se couvrent alors de baisers chaleureux et retentissants, elles pleurent même, tant elles sont émues et tant elles s’aiment. Quant aux hommes, ils n’attachent pas beaucoup d’importance aux querelles féminines, qu’ils considèrent comme une preuve supplémentaire de cette insuffisance de leur cervelle dont avait parlé le Prophète, prière et salut de Dieu sur lui. Les hommes de la terrasse passent leurs journées dans un combat rude et ingrat pour gagner leur pain quotidien et, le soir, ils rentrent épuisés, n’aspirant qu’à atteindre leurs trois petites jouissances : une nourriture saine et appétissante ; quelques doses de mouassel, avec du haschich si l’occasion se présente, qu’ils fument dans une gouza, seuls ou en compagnie sur la terrasse, les nuits d’été. Quant à la troisième jouissance, c’est le sexe que les gens de la terrasse honorent tout particulièrement. Ils n’ont pas honte d’en parler librement du moment qu’il est licite. Ce qui ne va pas sans contradiction, car l’homme habitant sur la terrasse qui, comme cela est dans les milieux populaires, a honte de mentionner le nom de sa femme devant d’autres hommes, la désignant par « mère de un tel » ou parlant d’elle en évoquant « les enfants ont cuisiné de la mouloukhieh », le même homme ne se retient pas, lorsqu’il est avec ses semblables, de mentionner les détails les plus précis de ses relations intimes avec sa femme, au point que l’ensemble des hommes sur la terrasse sait tout des relations sexuelles des uns et des autres … Quant aux femmes, quelle que soit leur piété ou leur rigueur morale, elles aiment toutes beaucoup le sexe et se racontent à voix basses des secrets d’alcôve en éclatant d’un rire innocent, ou parfois impudique, si elles sont seules. Elles n’aiment pas seulement le sexe pour éteindre leur envie, mais également parce que le sexe et le besoin pressant qu’en ont leurs maris leur font ressentir que, malgré toute leur misère, leur vie étriquée, tous les désagréments qu’elles subissent, elles sont toujours des femmes belles et désirées par leurs hommes. Au moment où les enfants dorment, qu’ils ont dîné et remercié leur Seigneur, qu’il reste à la maison assez de nourriture pour une semaine ou peut-être plus, un peu d’argent épargné en cas de nécessité, que la pièce où ils habitent tous est propre et bien rangée, que l’homme rentre, le jeudi soir, mis de bonne humeur par le haschich et qu’il réclame sa femme, n’est-il pas alors de son devoir de répondre à son appel, après s’être lavée, maquillée, parfumée, ne vont-elles pas, ces brèves heures de bonheur, lui donner la preuve que son existence misérable est d’une certaine façon réussie, malgré tout. Il faudrait un artiste de grand talent pour peindre l’expression du visage d’une femme de la terrasse, le vendredi matin, quand son mari descend prier et qu’elle se lave des traces de l’amour puis sort sur la terrasse pour étendre les draps qu’elle vient de nettoyer. A ce moment-là, avec ses cheveux humides, sa peau éclatante, son regard serein, elle apparaît comme une rose mouillée par la rosée du matin qui vient de s’ouvrir et de s’épanouir .

Traduction de Gilles Gauthier

Alaa el Aswany

L’Immeuble Yacoubian, paru en 2002, a été pendant ces dernières années le best-seller de la littérature égyptienne. Traduit pour l’instant en anglais, en français et en italien, le roman à valu à son auteur, Alaa el Aswany, une notoriété très rapide. Né en 1957, El Aswany avait publié son premier recueil de nouvelles en 1990, et a publié en tout quatre œuvres littéraires, dont la dernière Niran sadiqa (Feux amis) a été publiée chez Merit (2005). Mais il n’avait jamais cessé de poursuivre en parallèle sa carrière de dentiste. Sa pratique en tant que praticien n’est pas totalement dissociée de son écriture ; son cabinet était en effet pendant longtemps situé dans l’immeuble Yacoubian, à l’endroit même où son père tenait auparavant son cabinet d’avocat.

C’est le ton sans concessions, décapant du roman, qui explique cette médiatisation. El Aswany y dresse une galerie de portraits très réels, à travers laquelle il lance un plaidoyer contre les plaies de la société égyptienne contemporaine sans s’embarrasser de tabous.

 

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