Al-Ahram
Hebdo : Comment l’affaire du Clemenceau a-t-elle pu être réglée
? Après plusieurs jours de tractations, le navire a été quand
même autorisé à transiter par le Canal de Suez ?
Moufid Chéhab
: Les autorités égyptiennes
ont donné le feu vert à l’entrée du porte-avions français
Clemenceau dans le Canal de Suez à la lumière de trois rapports
détaillés fournis par les ministères de l’Environnement et
des Affaires étrangères, ainsi que par l’Autorité de gestion
du canal. Ces rapports m’avaient été remis en ma qualité de
président de la commission ministérielle qui était chargée
d’évaluer les risques que pourrait représenter le navire.
Tous ces rapports ont conclu que le navire ne représentait
pas de risque environnemental ou autres pour la voie d’eau
internationale. Les documents officiels fournis par la France
concernant le matériel à bord du navire indiquent indubitablement
que celui-ci est exempt de tout déchet toxique. Cela dit,
il n’y avait aucune raison d’interdire au Clemenceau de traverser
le Canal de Suez conformément à la Convention de Constantinople
de 1888, destinée à garantir le libre usage de la voie d’eau.
Nous sommes soucieux d’assurer la libre circulation dans cette
voie maritime, c’est important pour notre pays. Notons aussi
que le gouvernement français, à travers son ambassadeur au
Caire, a exprimé ses remerciements à l’Egypte qui a pris la
bonne décision dans cette affaire.
— En ce qui
concerne la politique intérieure, comment voyez-vous le conflit
qui sévit au sein du néo-Wafd et qui oppose son président
Noamane Gomaa aux réformateurs dirigés par Mahmoud Abaza ?
— Al-Wafd est
un parti historique éminent et c’est triste de le voir ainsi
disloqué. Cela dit, toutes les divergences qui ont lieu au
sein d’un parti doivent être réglées à l’amiable et conformément
aux lois internes qui régissent cette formation. Nous espérons
que le néo-Wafd dépassera cette crise pour retrouver sa place
importante sur la scène politique égyptienne.
— Le nouveau
gouvernement compte pas mal d’hommes d’affaires. Comment peut-on
éviter l’amalgame entre le business privé de ces ministres
et l’argent public ?
— L’article 158
de la Constitution interdit aux ministres d’exercer une activité
privée parallèlement à leurs fonctions publiques. Que ce soit
une activité industrielle, commerciale ou financière. Si un
ministre continue à exercer son travail privé après sa nomination,
cela constituera une infraction à la Constitution. Les rumeurs
qui ont couru sur tel ou tel ministre se sont avérées toutes
infondées.
— Quelles
sont les compétences du nouveau ministère dont vous êtes en
charge ?
— Un projet de
décret présidentiel est actuellement en cours d’élaboration
pour définir dans les détails les compétences du ministère
des Affaires juridiques et des Conseils parlementaires. En
ce qui concerne le côté juridique, le ministère sera responsable
de réviser les projets de loi avant d’être transférés au Parlement.
Le ministère pourra également donner un avis juridique et
légal sur certains dossiers traités par le gouvernement, dont
par exemple les conflits internationaux. Le projet de décret
n’est pas encore achevé. Nous sommes en train de l’étudier
en collaboration avec le ministère de la Justice.
Pour ce qui est
du côté parlementaire, notre ministère sera la courroie de
transmission entre l’exécutif et le législatif.
— Dans son
programme électoral, le président Moubarak avait souligné
l’importance de redéfinir les prérogatives des pouvoirs exécutif
et législatif dans la perspective de réaliser un certain équilibre.
Comment à votre avis peut-on y parvenir ?
— Le régime constitutionnel
égyptien est fondé sur le principe de séparation des pouvoirs,
exécutif et législatif, non dans le sens de l’isolement, mais
de l’indépendance. Réaliser l’équilibre entre les pouvoirs
est une question très importante. Ceci se fait à travers un
ensemble de réformes constitutionnelles et législatives qui
ont été mentionnées dans le programme électoral du président.
Il s’agit notamment de renforcer le rôle de contrôle du Parlement
et d’étendre ses prérogatives relativement à l’élaboration
du budget de l’Etat et d’adopter les amendements nécessaires
pour assurer l’indépendance du pouvoir judiciaire. Quant au
pouvoir exécutif, le programme électoral du président prévoyait
de limiter les prérogatives du président de la République
au profit du Conseil des ministres. Dans le même ordre d’idées,
les conseils municipaux seront dotés d’un pouvoir accru aux
niveaux exécutif et de contrôle. Une fois ces réformes terminées,
il sera possible d’évaluer l’équilibre réalisé entre les trois
pouvoirs. Sinon d’autres réformes devront être envisagées.
— Comment
peut-on faire face aux irrégularités qui ont entaché les dernières
élections législatives, notamment l’usage de la violence,
l’achat de voix et les listes électorales erronées ? Faut-il
y lutter à travers la promulgation de législations appropriées
?
— Il est vrai
que les élections législatives ont été marquées de certaines
irrégularités dans un nombre de circonscriptions, mais il
est tout aussi vrai que ces élections ont été caractérisées
par la transparence et l’intégrité, notamment grâce au contrôle
judiciaire et à l’utilisation des urnes transparentes et de
l’encre indélébile. Quant aux pratiques désolantes, elles
sont incriminées par la loi égyptienne. Toutefois, il ne faut
pas que la lutte contre de telles pratiques se limite à la
promulgation des législations, les électeurs doivent comprendre
qu’il est important de dénoncer et de ne pas prendre part
à ces pratiques qui les empêchent de choisir leurs représentants
selon le seul critère de la compétence.
— Les Frères
musulmans qui occupent actuellement 20 % des sièges au Parlement
auront-ils le droit d’investir un des leurs pour les élections
présidentielles de 2011 ?
— Les Frères
musulmans ne constituent pas un parti politique. S’ils veulent
investir un candidat, celui-ci devra répondre aux conditions
qui s’appliquent aux candidats indépendants, notamment l’obtention
de 250 signatures de membres de l’Assemblée du peuple, du
Conseil consultatif et des Conseils régionaux. S’il y parvient,
sa candidature sera acceptée et il sera autorisé à faire campagne.
Ensuite, la décision appartiendra aux électeurs.
— Que diriez-vous
aux opposants qui accusent le Parti national démocrate de
« tailler des lois sur mesure », indépendamment de leur constitutionnalité
?
— Ces accusations
sont infondées. Avant d’être proposés par le gouvernement,
les projets de loi sont minutieusement étudiés d’abord au
sein du ministère concerné, ensuite au Conseil des ministres,
avant d’arriver à l’Assemblée du peuple et au Conseil consultatif
où ils sont débattus par tous les députés, y compris ceux
de l’opposition et les indépendants. Aujourd’hui, la création
d’un nouveau ministère pour les Affaires juridiques va ajouter
une phase supplémentaire dans le processus de préparation
des projets de loi.
— Quelles
sont les principales réformes politiques prévues pour la prochaine
période et qui nécessitent des amendements législatifs ?
— Ces réformes
figurent au programme électoral du président Moubarak. Il
s’agit de l’amendement de la loi qui réglemente le pouvoir
judiciaire pour assurer une plus grande indépendance de la
justice. Cette nouvelle législation sera d’ailleurs proposée
très prochainement à l’Assemblée du peuple et au Conseil consultatif.
Il s’agit également de l’amendement des lois sur la détention
provisoire pour garantir un meilleur respect des droits de
l’homme. D’autres amendements devront permettre de faciliter
les procédures judiciaires, de garantir la liberté de l’information,
d’annuler la détention pour les délits de publication, etc.
— Pensez-vous
que le mode proportionnel de liste devrait être adopté à la
place du scrutin uninominal ? Et si oui, quelles sont les
mesures qui garantiroun meilleur fonctionnement de ce nouveau
système ?
— Ce changement
est devenu très pressant. Le président Moubarak est favorable
à une meilleure représentation des femmes, des opposants et
des jeunes au Parlement. Or, ceci ne sera possible sous le
mode actuel de scrutin. D’autre part, les 15 partis qui ont
participé au « dialogue national » ont appelé à l’application
du mode proportionnel de liste. Ces demandes se sont avérées
légitimes à la lumière des irrégularités qui ont entaché les
récentes élections législatives où l’argent et la violence
ont eu le dernier mot et qui n’ont pas permis une représentation
adéquate des femmes et des jeunes. Mais pour éviter au nouveau
mode de scrutin d’être déclaré anticonstitutionnel, cette
réforme aura besoin d’un remaniement de la Constitution .