«
Le tramway roule encore dans les rues d’Alexandrie. Souvenir
de temps révolus. Dans la vieille ville, on entend partout le
cliquetis de ses rails, ses grincements et ses sifflements ».
« Le vieux tramway avançait tout en souplesse, comme pour affirmer
la douceur de la dame qui le conduisait et le chaleureux accueil
de cette ville au cœur de laquelle je venais d’entamer mon premier
voyage ». Pour prendre le pouls d’un univers urbain, le tramway
est une bonne clé. Joyeusement chaotique ou plus feutré, plus
discipliné, le tramway, c’est, comme le métro, le caractère
d’une ville décrite en un trait.
Le tramway que
José Oliver, écrivain hispano-allemand, a vu à Alexandrie est
indissociable du vacarme qu’il y a ressenti. A Stuttgart, il
a attiré l’attention d’Ibrahim Farghali par la facilité avec
laquelle il avançait. Oliver et Farghali font partie des écrivains,
allemands et arabes, qui ont participé à l’Initiative « Conteurs
des villes », dans le cadre de Midad.
L’initiative permettait
à « six écrivains allemands et six écrivains arabes, six conteurs
de la ville » de raconter « la vie quotidienne dans une ville
de culture étrangère ».
« Le genre se rapproche
un peu de la littérature de voyage. De fait, il s’agit d’un
voyage sur lequel on écrit nos impressions », explique Farghali.
« Mais il faut se soumettre à certaines conditions. On écrit
sous pression, quasi quotidiennement. Il s’agit d’un premier
jet, qui est publié tel quel, parfois même avec ses fautes ».
Le texte est ensuite
traduit vers l’allemand, ou l’arabe, puis publié sur le site
de Midad. Ainsi, le rapport entre l’écrivain en voyage dans
une ville qui lui est étrangère et ses lecteurs, germanophones
ou arabophones, se fait presque en temps réel. L’Internet permet
de préserver la nature d’un carnet de bord, sa quotidienneté,
son immédiateté, mais aussi ses imperfections. Avec en plus
toutes les potentialités interactives de la Toile. L’internaute,
soudainement littéralement projeté dans les carnets de l’écrivain,
peut en effet lui envoyer des remarques sur ses premières sensations
et impressions dans une ville étrangère. Réagir aux réflexes
primitifs d’un écrivain lâché dans un univers urbain totalement
nouveau. Le choix du Net a permis à l’écriture d’être le plus
immédiate et la plus réactive face à la ville. Calquer le rythme
urbain, saccadé, qui laisse à peine le temps de digérer que
déjà il impose un nouveau paysage. Intéressant quand l’écrivain
réussit à se laisser aller à tous les stimuli du monstre urbain
; ses signes tout en couleurs ou tristement grisâtres, ses couinements
insupportables ou ses silences angoissants, ses odeurs enthousiasmantes
ou désolantes. Quand l’écrivain réussit à garder, une fois plongé
dans les dédales d’une cité pour lui inconnue, toute sa spontanéité.
Car l’exercice n’est pas facile. « Ce que j’écris n’est pas
de la littérature. Je suis sûr que c’est plein d’erreurs »,
reconnaît Thomas Brussig, écrivain allemand actuellement plongé,
depuis le 13 janvier, dans le processus d’écriture. « Le fait
que tout le monde puisse me regarder être dans l’erreur n’est
pas très confortable. Mais ça fait partie du jeu ». Si l’initiative
vaut le coup d’être jouée, c’est parce que les écrivains peuvent
donner à lire une vision propre. « Les écrivains ne sont pas
des journalistes. Ils sont ouverts d’esprit, ils prennent leurs
propres impressions au sérieux, et ils ont une vue fraîche ».
Lui-même « voyageur expérimenté », il regrette cependant ne
rien savoir encore de « l’Egypte ni du monde arabe ».
L’objectif premier
du site de Midad est en effet de « dépasser les frontières et
de permettre une ouverture littéraire sur l’autre ». Dans le
cadre du projet « Conteurs des villes », cette dimension peut
très vite réduire les textes à une juxtaposition de réflexions
banales ou de surprises naïves, qui ne font qu’informer, presque
anthropologiquement, sur la manière dont un individu urbanus
d’une ville occidentale appréhende instinctivement une ville
arabe, ou l’inverse. Ce qui reste en deçà des ambitions du projet.
D’autres parties
du site permettent cependant d’équilibrer ce risque. Midad propose
des rubriques autour des littératures arabe et allemande : bref
aperçu de la littérature arabe, sélection et présentation de
jeunes auteurs arabes et allemands, listes de romans, recueils
de nouvelles et poèmes traduits d’une langue vers l’autre. Cela
permet, au-delà des slogans, d’amorcer concrètement la construction
d’un modeste corpus commun . |